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[Exclusif] Trafic d’art démantelé en Espagne : « Mes recherches m’ont convaincu que j’étais face à un trafic »

Morgan Belzic, étudiant à l’École pratique des hautes études à Paris, est en partie à l'origine du démantèlement du trafic international d'artefacts libyens mis au jour en Espagne. | © AFP PHOTO / ABDULLAH DOMA

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L’étudiant français en partie à l’origine du démantèlement du trafic international d’artefacts libyens mis au jour en Espagne s’est confié à Paris Match.

Il s’appelle Morgan Belzic. Ce jeune chercheur, étudiant à l’École pratique des hautes études à Paris, est en partie à l’origine du démantèlement du trafic international d’artefacts libyens mis au jour en Espagne. Il a accepté d’expliquer à Paris Match dans quelles circonstances ses recherches ont débouché sur le scandale qui risque d’éclabousser le monde de l’art à l’échelle planétaire.

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Paris Match : Quelle est la nature de vos travaux ?

Morgan Belzic : Je poursuis une thèse en archéologie et histoire de l’art entamée fin 2014. Elle porte sur les sculptures funéraires cyrénaïques. Je dois à mon directeur de recherches, Vincent Michel, responsable du Centre de recherches sur la Libye antique, d’avoir fait le choix de ce sujet.

Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste du trafic démantelé en Espagne ?

Un travail académique très classique, fondé sur une analyse de la bibliographie et des recueils de documentation, à laquelle j’ai ajouté des recherches sur le web. C’est précisément sur Internet que j’ai découvert que des sculptures cyrénaïques étaient proposées à la vente sur les catalogues en ligne de maisons de vente prestigieuses, telles que Drouot, Bergé ou encore Christie’s parmi d’autres, ainsi que sur les sites de galeries d’art comme Bagot, ou encore sur ceux d’enchères en ligne et même sur Ebay. Le pedigree de ces œuvres m’a interpellé dans la mesure où elles étaient réputées provenir de collections privées belges, suisses, britanniques, allemandes, asiatiques, etc., de différentes époques d’avant 1970 pour la plupart.

En quoi était-ce interpellant ?

Ces artefacts cyrénaïques sont très bien documentés depuis le 19e siècle et jusqu’aux années 1960. Or, je ne trouvais pas trace dans la littérature de toutes celles proposées à la vente. De plus, le site de Cyrène en Libye d’où elles proviennent, a fait l’objet d’une urbanisation anarchique à partir des années 1970, rendant les vestiges très difficilement accessibles et plus encore en raison de la guerre et du chaos libyen. Dernière chose : les pièces étaient le plus souvent vendues par lot. J’ai donc acquis la conviction qu’il s’agissait d’objets provenant de fouilles illégales. Ensuite, les enquêteurs ont pris le relais sur base de mes suspicions, n’ayant pour ma part aucun moyen de prouver l’origine illicite des biens.

J.Bagot, l’antiquaire espagnol, est au cœur de la tourmente. Pourquoi lui ?

Il n’est pas le seul vendeur de la filière, il y en a d’autres, mais c’est lui le plus important. Il a la particularité étonnante d’attester de l’origine libyenne des œuvres, tandis que tous les autres la dissimulent. En revanche, il semble maquiller leur pedigree en mentionnant des collections fantaisistes et invérifiables, ce qui est une pratique courante dans le milieu. Et puis, s’il dispose de dix sculptures funéraires en marbre par exemple, il leur invente dix circuits de provenance différents.

La Belgique est réputée être une plaque tournante du trafic. Pouvez-vous le confirmer ?

Je peux vous dire en tout cas que Bagot a présenté des objets possiblement de provenance illégale à la Brafa en 2017. D’autre part, on trouve souvent la mention « collection privée belge » en guise de provenance des pièces douteuses.

C’est la première fois qu’un lien entre le trafic de biens culturels et le financement du terrorisme est établi…

C’est aux enquêteurs de l’établir. Je crois cependant que ce serait une erreur de s’attacher à cet aspect-là uniquement. Daesh n’est plus en Libye et il n’y a pas de groupe terroriste en Iran ou au Mexique, pourtant le pillage existe aussi dans ces pays. Il ne fait pas de morts, mais il détruit la mémoire et la culture.

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