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Nadia Daam : le procès pour harcèlement en ligne qui pourrait faire jurisprudence

Nadia Daam en 2012. | © Gaël Dupret/MaxPPP

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La condamnation de deux « trolls », harceleurs de la journaliste française Nadia Daam, prouve que la justice commence à prendre plus sérieusement les cas de harcèlement en ligne public. En Belgique aussi, des journalistes en ont fait les frais par le passé.

Les faits datent de novembre 2017, mais leur retentissement pourrait influencer de futures affaires, alors que la justice française – comme belge – peine encore à savoir que faire « IRL » des crimes perpétrés derrière un écran.

À l’époque, la journaliste d’Europe 1 Nadia Daam s’indignait du harcèlement subi par les créateurs d’un numéro « anti-relou » – un faux numéro que les femmes pouvaient donner à un dragueur définitivement lourd. Leur initiative balancée en pâture sur un forum de jeuxvideo.com avait été criblée d’appels malfaisants et ses instigateurs faits les victimes d’une campagne de harcèlement en ligne. Affligée par la nature des attaques et du forum déjà bien connu, Nadia Daam s’était fendue d’une chronique montée à l’acide contre ces internautes mal intentionnés, en même temps que contre le harcèlement en ligne, toujours plus violent.

Avant d’en être elle-même une victime. Cambriolage, insultes, tentatives de piratage, appel au viol, menaces, y compris de mort… Le procès qui l’opposait ce 3 juillet à deux de ses harceleurs n’a retenu que les deux derniers chefs d’accusation, faute de n’avoir pu confondre davantage d’internautes. « Sur Discord, cela n’a pas été possible d’identifier les auteurs, tout comme sur d’autres sites. Au total, sept ont été identifiés« , expliquait-on à propos de l’enquête au tribunal, retracé en direct par le journaliste de France Info Thomas Baïetto sur Twitter.

Les deux prévenus étaient présents ce matin, contrairement à la première audience qui avait été ajournée. Ils répondent aux pseudonyme de « tintindealer » et « quatrecenttrois », et ont respectivement 21 et 35 ans. Le premier est l’auteur d’un montage douteux de Nadia Daam face à un homme de Daesh, tandis que le second avait publié sur les réseaux sociaux : « Je lui remplis sa petite bouche de mon foutre« . Face à la justice, sans plus aucun écran pour se cacher, ils font montre de remords – plus ou moins sincères. « Je n’avais pas pris en compte que c’était menaçant« , s’est expliqué Tintindealer, non sans se voir répondre par la juge : « Mais vous croyez que ça va atterrir dans les mains de qui si vous le postez sur Twitter ?« 

« Si je savais, j’aurais pas fait« 

Alors qu’une campagne de harcèlement en ligne battait dur la journaliste, les deux hommes ont pourtant participé à une « escalade« , comme l’a appelée au procès la juge. Mais « si je savais, j’aurais pas fait« , s’est défendu l’un des deux prévenus, preuve selon la défense d’une « naïveté » – spectaculaire. L’organisation de certains participants au forum et la violence de leus actes démontre pourtant une jouissance particulièrement malsaine à harceler Nadia Daam. Aujourd’hui, tintindealer arguait pourtant : « Ça m’a choqué. (…) Depuis ces faits, j’ai fermé mon compte. Je n’ai jamais insulté quelqu’un d’autre« .

À l’époque, si les deux hommes étaient passés à l’attaque, c’est parce qu’ils s’étaient sentis insultés par la chronique – parfois même en confessant ne jamais l’avoir écoutée en entier. De son côté, Nadia Daam expliquait ce 3 juillet que « C’est compliqué d’expliquer à une petite fille de 12 ans qu’il y a son nom qui circule sur internet. Elle google ses parents comme tous les ados. Elle va grandir avec des photomontages de sa mère qui se fait violer« , toujours selon Thomas Baïetto présent sur place. « Il n’y a pas de barrière étanche entre Internet et la vraie vie. On peut couper Twitter, mais on ne peut pas s’arrêter de marcher dans la rue. Les premiers jours, on se dit que ces gens-là vont peut-être croiser son chemin« , expliquait-elle encore, avant que son avocat n’intervienne : « Ces huit mois ont changé la vie d’une femme et d’une petite fille de 12 ans (…) Ce n’est pas qu’une image. Derrière le clavier, il y a un autre écran, qu’elle se prend en pleine face« .

Dans l’après-midi, les condamnations des harceleurs de la chroniqueuse d’Europe 1 sont tombées : six mois avec sursis pour les deux prévenus et 2 000 euros de dommages. L’avocat de Nadia Daam en avait demandé 10 000. Pour autant, la reconnaissance d’une véritable forme de harcèlement sur les réseaux sociaux a ici été faite, et qui plus est devant la justice. « J’ai le sentiment qu’il s’est passé un truc, on n’a pas nié la gravité des faits« , a commenté Nadia Daam. Une condamnation qui pourrait éventuellement inspirer la justice belge, qui tient actuellement entre ses mains plusieurs affaires semblables.

Myriam Leroy, la Nadia Daam pré-Weinstein

Pour Vews, la journaliste belge Myriam Leroy est par ailleurs revenue sur ses propres attaques sur les réseaux sociaux. « Il y a des hommes aussi qui font des chroniques, et qui s’expriment sur les sujets sur lesquels je me suis exprimée. Eux reçoivent des insultes, mais c’est rarement aussi virulent et ce n’est jamais sexuel« , décrypte-t-elle.

Après le backlash dont elle a été victime en 2013 à la suite d’une chronique sur Dieudonné, Myriam Leroy aimerait affirmer que « ça n’a rien changé – mais ce n’est pas vrai. J’y réfléchis quand même à deux fois avant d’être visible (…) Parce que quand le clou dépasse, des hommes vont taper dessus« . Une victoire pour les harceleurs, interroge la RTBF ? « Oui oui, tout à fait. Mais qu’est-ce que vous voulez : moi, j’étais vraiment très seule, en fait, dans cette histoire« , rappelle-t-elle à la presse qui avait minimisé son cas. Aujourd’hui, notamment après l’affaire Weinstein, elle postule que le traitement de sa propre épreuve serait différent. Parce que la honte a changé de camp.

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