Paris Match Belgique

Réquisitoires contre les « jobs à la con »

Jobs à la con

Deux ouvrages analysent le phénomène des emplois dépourvus de sens. © Dévrig Plichon | © Austin Distel / Unsplash

Actualités

Deux livres mettent en évidence l’absurdité du monde du travail notamment pour nombre de cols blancs.

 

Ils ne se connaissent pas, ne vivent pas dans le même pays, ont des convictions diamétralement opposées, mais ces auteurs viennent de peindre un tableau très ressemblant des dysfonctionnements des entreprises, et du travail en général. L’un, David Graeber est américain, professeur réputé d’anthropologie et d’économie à la London School of Economics après avoir enseigné à Yale. Cet anarchiste revendiqué, figure du mouvement Occupy Wall Street, vient de sortir en France Bullshit Jobs* (« jobs à la con »), un ouvrage qui prolonge un article très populaire (1 million de clics) qu’il avait rédigé sur ce thème pour le magazine radical anglais Strike.

Les deux autres, Julia de Funès et Nicolas Bouzou, spécialisés respectivement en philosophie et en économie, donnent des conférences et conseillent les entreprises françaises. À leur grand étonnement, leur Comédie (in)humaine** s’est hissée dans les meilleures ventes dès sa parution : il a été réimprimé à la hâte avec en tout 17 000 exemplaires. Un succès qui leur laisse penser qu’ils ont « mis des mots » sur ce que vivent nombre de cadres.

« Plutôt que de parier sur l’autonomie, les entreprises sont tentées d’absorber la totalité de la vie de leurs collaborateurs. De plus en plus d’entre elles se dotent d’une crèche, d’une conciergerie, de plusieurs restaurants, de salles de jeux, de pressings, de salles de sieste, de psys (…). » **

Lire aussi > Le meurtre est la troisième cause de décès au travail

Ce qu’ils décrivent, l’un nourri des témoignages qu’il a recueillis, les deux autres à partir de leur propre expérience auprès des entreprises, est un voyage au pays de l’absurde. Graeber met en évidence la prolifération d’emplois inutiles parmi les cols blancs salariés dans des secteurs comme le télémarketing, droit des affaires, ressources humaines, services financiers… Des mondes où le « prestige des managers est mesuré à l’aulne du nombre de personnes qui travaillent sous leurs ordres », qu’ils soient occupés ou pas… Il classe ces emplois en catégories (larbins, cocheurs de cases, petits chefs …) et les détecte en une question : que se passerait-il si cette catégorie de travailleurs disparaissait ? Si la réponse est rien, il s’agit sans doute d’un « bullshit job »… « Le contraire est un job qui vous comble parce qu’il permet d’aider les autres -mais la plupart du temps, ce type de jobs ne paie pas beaucoup-, vous en connaissez l’objectif et en comprenez le résultat. Ces emplois à la con ne sont pas réservés aux pays riches, d’ailleurs une traduction de mon livre en persan est en cours!« , détaille-t-il.

« J’ai dix personnes qui travaillent pour moi, mais pour autant que je puisse en juger, toutes sont capables de faire le boulot sans qu’on les surveille. (…) j’ai été promu à ce poste tout récemment et depuis je passe beaucoup de temps à regarder autour de moi en me demandant ce que je suis censé faire » *

« [Pour illustrer la nécessité de travailler collectivement, un DG lance un jeu entre ses ‘meilleurs éléments’]. Les 200 salariés se lancent alors des boules de laine dans l’amphithéâtre déjà surchauffé. Le problème, c’est que les fils des pelotes s’emmêlent et paralysent plus qu’ils ne tissent de véritables liens, mettant à mal la démonstration du DG ». **

Bouzou et Funès, tout en précisant qu’ils sont « libéraux » et qu’ils aiment « la libre entreprise », constatent aussi que nombre de cadres occupent des postes dépourvus de sens. Dénonçant des entreprises « prisonnières d’idéologies mortifères » comme celle du contrôle, de la surveillance, de la peur, de l’égalitarisme ou du bonheur,  ils raillent « un management moderne souvent inefficace et contre-productif, peu adapté à l’économie du XXIe siècle ». « A force de satisfaire à des directives, des process, des indicateurs chiffrés, les salariés deviennent des robots bas de gamme », écrivent-ils.

Jobs
Piotr Krzyzanowski / Unsplash

« J’ai bossé pour une grosse boîte de sécurité internationale comme gardien de musée. Dans l’un des endroits où j’ai été envoyé, il y avait une salle d’exposition inutilisée de manière quasi permanente. Mon boulot consistait à surveiller cette pièce vide pour m’assurer que personne ne touche… le rien qu’elle contenait ou n’y mette le feu (…) on m’interdisait toute forme de stimulation mentale – livre, téléphone etc« *.

« L’entreprise considère qu’elle doit contribuer à la détente de ses salariés, voire à leur bien-être. Du coup, elle organise des cours collectifs de yoga. Or on ne peut pas forcer les gens à se détendre complètement dans un environnement de travail, de performance et de représentation sociale« . **

Lire aussi > 10 jobs qui donnent envie d’aller travailler

Sans concession envers le vocabulaire creux des managers (notamment les adeptes de « l’humain au centre« ), envers les jeux aberrants des séminaires, ils comparent les entreprises à des « prisons invisibles »  où l’infantilisation règne et où la quête du bonheur –symbolisée par la nomination de « Chief Happiness Officers »- envisagée comme une « condition de performance » serait une « tyrannie inefficace« . Et la fonction publique n’y échappe pas. « Elle importe en général ce qui fonctionne déjà mal en entreprises, comme les indicateurs de performance », jugent Bouzou et Funès.

bullshit jobs
Unsplash

« L’impression d’offrir une récréation à ses salariés »

Ces récits pourraient faire sourire si ces pratiques n’engendraient pas autant de souffrance. Le paradoxe, c’est que la crise économique et ses cortèges de plans sociaux, n’a pas fait disparaître ces comportements. « C’est la force de la norme qui s’impose. Si un manager ne met pas toutes ces idées en œuvre, il pense qu’il sera considéré comme paternaliste, hors du coup. Quand il organise des lancers de cocottes en papier contenant un œuf, il a l’impression d’offrir une récréation à ses salariés », poursuivent-ils. Pour s’en sortir, ils appellent à un sursaut des entreprises et à « un changement de management ». Et c’est là, entre autres, que Graeber diverge. Pointant la responsabilité des politiques dans leur prolifération, qui ne pensent qu’à favoriser la création d’emplois, l’économiste et anthropologue voit dans ce phénomène une « féodalité managériale », avec un empilement de strates et de hiérarchies complexes. Il prône l’instauration du revenu universel de base : « Comme personne n’aurait à s’inquiéter de l’argent, cela éliminerait les bullshit jobs puisque l’argent est la seule raison pour laquelle les gens ne les quittent pas ».

« Un fonctionnaire espagnol aurait touché son salaire pendant au moins six ans sans travailler, utilisant ce temps libre pour devenir un spécialiste (…) de Spinoza. (…) Son absence a été remarquée pour la première fois en 2010, le jour où il était attendu pour se voir remettre une médaille en récompense de ses années de service ». *

* «Bullshit Jobs», de David Graeber, éd. Les Liens qui libèrent. ** «La comédie (in)humaine», de Nicolas Bouzou et Julia de Funès, éd. L’Observatoire.

CIM Internet