« Le jour où j’ai décidé de me faire passer pour un homme sous le régime des talibans »

« Le jour où j’ai décidé de me faire passer pour un homme sous le régime des talibans »

"Cette nuit-là, malgré ses réticences, je convaincs ma mère". | © D.R.

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Nadia Ghulam est l’auteur avec Agnès Rotger de Cachée sous mon turban. Dix ans dans la peau d’un homme

En 1996, les islamistes imposent un enfer aux femmes en Afghanistan. Non seulement elles doivent se cacher sous une burqa dès la puberté, mais elles n’ont plus droit à rien, même pas de travailler pour gagner leur vie. Alors, je décide que je ne serai jamais une femme. Ma mère est affolée : « Tu n’as peut-être que 11 ans mais tu vas devenir une jeune femme, ta poitrine va se développer, tu vas faire comment ? Tu es une fille, Nadia, ta barbe ne poussera jamais. Et tu sais très bien que les talibans interdisent aux femmes de sortir de la maison ».

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Il fait nuit noire à Kaboul lors de cet hiver glacial de 1996. Clouée sur mon lit d’hôpital, mon cerveau, lui, est en ébullition. Je m’agite, je finis par réveiller ma mère qui somnole à mes côtés. Mon visage boursouflé porte les stigmates d’un bombardement survenu trois ans plus tôt, mais mon corps résiste bien. À cette vie d’errance entre opérations, chambres d’hôpital et la maison s’ajoutent la disparition de mon frère Zelmaï, la maladie de mon père… ainsi que l’arrivée des talibans. Les femmes n’ont plus le droit de travailler. La plus petite chose peut être interprétée comme une offense à Dieu ; je n’ose même plus regarder le ciel. Je viens pourtant de prendre une terrible décision : pour avoir le droit de gagner ma vie, celui de subvenir aux besoins de ma famille, et peut-être aussi celui de regarder le soleil sans ce grillage bleu qui couvre tant de visages, je vais me déguiser en homme. Oui, je vais devenir un garçon et je l’annonce à ma mère. Cette nuit-là, malgré ses réticences, je la convaincs. Alors, comme si nous allions braquer une banque, nous élaborons un plan qui, je ne le sais pas encore, va duper tout le monde pendant près de dix ans.

Nadia Ghulam
Nadia Ghulam. ©DR

Je ne peux plus me cacher sous les draps pour pleurer, je ne dois plus penser aux plaies sur mon visage, ni à cette féminité, de toute manière déjà écorchée. Je ne sais rien des garçons, je ne sais pas comment ils se comportent entre eux. Le seul que j’ai connu était mon cher frère qui rêvait de ressembler aux acteurs de Bollywood ! J’utiliserai donc son prénom et j’imiterai ses comportements. Je n’ai pas une voix de garçon mais je saurai la rendre plus grave. Je saurai travailler dans les champs, m’occuper du bétail avec rudesse. Je dois « tuer » Nadia, la jeune femme que je suis, pour devenir un garçon.

« Jusqu’à mon exil en Espagne en 2006, ce personnage de sexe masculin, assumé, endossé au quotidien, ne me quittera plus ».

Dans un placard de la maison, il y a une tenue afghane d’homme. Elle est bien trop large pour mon corps frêle de petite fille. Tant mieux, ça dissimulera mon secret. Certes, je vais grandir, mais je sauterai pendant six mois le repas de midi pour retarder ma croissance. Je me mettrai de la suie pour suggérer une barbe naissante, je couperai mes tresses. Un turban autour de la tête, ça ira. Rien, pas même le départ des talibans en 2003, ne me fera flancher. J’aurai du mal à me souvenir de ma vie d’avant. J’aurai tissé des liens en tant que Zelmaï. Jusqu’à mon exil en Espagne en 2006, ce personnage de sexe masculin, assumé, endossé au quotidien, ne me quittera plus. Ainsi, à l’âge de 11 ans, en plein cœur de Kaboul, avec la complicité de mes proches, moi, Nadia, j’ai pris la décision de ne plus être moi. Le choix d’une double vie périlleuse… mais salvatrice.

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