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Tour de France 1919 : la victoire du Belge Lambot, au bout de l’enfer

Il y a 100 ans, Firmin Lambot, originaire de Florennes, fut le premier coureur de l’histoire du Tour de France à arriver en jaune à Paris. -Gallica-BNF

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Ils partirent à 67, ils arrivèrent à 10. Il y a 100 ans, un Wallon qui vivait en Flandre gagnait le premier Tour de France de l’après-Première Guerre mondiale. Une course dantesque, trop longue, avec un règlement trop sévère, des vélos trop lourds roulant sur des routes et chemins dégradés par les années de guerre. Cette année-là, Henri Desgrange inventa le maillot jaune pour distinguer le leader du classement général au sein du peloton. Le 27 juillet 1919, au bout de l’enfer, Firmin Lambot, originaire de Florennes, résidant à Anvers, fut le premier coureur de l’histoire du Tour à ramener la tunique d’or à Paris.

Le premier coup de pédale fut donné au milieu de la nuit, le 29 juin 1919, quelques heures à peine après la signature du Traité de Versailles. Un étrange horaire qui ne découragea pas un public nombreux de venir les encourager avant qu’ils se lancent dans une improbable odyssée de 5 560 kilomètres. 67 coureurs au départ. Principalement des Français et des Belges. Autant d’aventuriers qui s’étaient rassemblés vers une heure du matin au Parc des Princes, trépignant d’en découdre, sans doute un peu angoissés par le « calvaire » qui leur était promis. Sous les acclamations, ils enfourchèrent leur lourde monture, 12 kilos à tirer sans dérailleur, alourdis encore par leur imposant chargement fait de boyaux de rechange, d’outils pour réparer eux-mêmes les bris de machine, de deux bidons sur le guidon, d’une besace contenant quelques victuailles. Ils empruntèrent la rue de la Tourelle et puis la route de la Reine, pour se rendre place d’Armes à Boulogne-Billancourt, tout près du pont de Saint-Cloud, qui enjambe la Seine. C’est là que le directeur du journal L’Auto, Henri Desgrange, à bord d’une Brasier décapotable dédiée à la Grande Boucle, donna le signal du départ. Il était 3 heures du matin.

Ainsi recommença le Tour de France en 1919, après quatre ans d’interruption, sans quelques-uns de ses champions des éditions précédentes qui, comme tellement d’autres hommes, avaient servi de chair à canon pendant la Grande Guerre. D’ailleurs, les stigmates de cette folie destructrice, causée par des visions nationalistes obtuses renforcées par l’avidité d’industriels, étaient encore évidents. A Paris, çà et là, des fortifications, des canons rappelaient d’où l’on venait, tandis que les routes de France étaient dans un état lamentable, proche de l’impraticabilité. La plupart des gladiateurs qui pénétraient dans cette arène étaient trop peu entraînés. Nonobstant, les organisateurs de la course l’avaient décidé, ce treizième tour serait plus long que tous les autres précédemment organisés, car il fallait bien passer par l’Alsace et la Lorraine, reprises aux Allemands.

Firmin Lambot à la veille du départ du tour 1919 : tous les coureurs étaient conviés chez le photographe officiel par les organisateurs… -Gallica-BNF

« Cette bataille sera rude, mais tant mieux. Plus elle sera dure, plus elle sera splendide »

Henri Desgrange l’avait claironné dans le journal L’Auto, quelques jours avant le départ : « Ce Tour de France 1919 laissera derrière lui, au point de vue difficultés de toutes sortes, tous les Tours de France précédents (…) Cette bataille sera rude, mais tant mieux. Elle fera de nombreuses victimes, tant mieux encore : plus elle sera dure, plus elle sera splendide ». Aussi le règlement de l’épreuve dessinait- il les contours d’un spectacle qui ravirait les producteurs de télé-réalité de notre temps. Le « grand drame de la route » se voulait « terrible », « surhumain », « effarant ». Il promettait « une gloire qui rejaillira éternellement sur celui de nos braves qui se sera adjugé le Tour de France 1919 ». Pour conquérir le Graal, les compétiteurs devaient « faire toute la course sur la même machine » et se voyaient contraints de la réparer eux-mêmes en cas de panne ou de crevaison. Surtout, il était exigé que l’exercice soit totalement solitaire, à l’inverse des épreuves actuelles qui sont fortement influencées par les stratégies d’équipe : « Le coureur du Tour de France est placé dans la situation d’un routier qui part seul à l’entraînement. (…) Il ne peut recevoir aucune aide de qui que ce soit, cette interdiction allant pour lui jusqu’à l’obligation de puiser de l’eau lui-même aux sources ou fontaines qu’il peut rencontrer. La course se dispute sans entraîneurs et suiveurs, ni soigneurs, sauf aux étapes. Le coureur ne peut aider en quoi que ce soit ses camarades ou concurrents et ceux-ci ne peuvent rien accepter de lui ».

Un règlement appliqué à la lettre dès la première étape, Paris-Le Havre, longue de 388 kilomètres. Une distance habituelle à cette époque. Elle est remportée par le belge Jean Rossius après une belle échappée entamée à proximité des falaises d’Etretat et 15 heures 56 minutes d’efforts. Cependant, quelques instants après sa victoire, le Soumagnard apprend que les commissaires le rétrogradent à la dixième place avec 30 minutes de pénalité. Sa faute ? Un geste de solidarité : avoir donné un bidon d’eau à un concurrent en difficulté, le flamand Philippe Thys (vainqueur du tour 1914), lequel, atteint de crampes d’estomac, ne sera pas au départ de la seconde étape.

Le visage marqué par l’effort. Une photo de Firmin Lambot prise en 1922, l’année où il gagna son second tour de France. -doc

Ils réparent eux-mêmes, les mains gourdes, leurs corps transformés en pathétiques pantins de boue et de souffrance

Comme trente autres coureurs d’ailleurs, épuisés par les routes caillouteuses, la pluie incessante, le froid, les crevaisons à répétition impliquant qu’ils réparent eux-mêmes, les mains gourdes, leurs corps transformés en pathétiques pantins de boue et de souffrance. Imaginerait-on aujourd’hui un cycliste qui roulerait 27 heures pour arriver au bout d’une étape du tour ? Le carolo Hector Heusghem le fit, comme le rappelle Jean-Paul Bourgier dans l’un de ses ouvrages passionnants, rappelant ce que fut le cyclisme à l’époque de ces téméraires aventuriers : victime de multiples incidents mécaniques, le « colosse de Montignies » arriva au Havre le 30 juin à 6 heures du matin. Hors délai, cela va de soi.

 

Quelques semaines après le tour 1919, Henri Pelissier en gagnant le titre de champion de France -BNF-Gallica.

Durant la deuxième étape, Le Havre-Cherbourg (364 kilomètres), il pleut pendant 12 heures, vent de face la plupart du temps. Cela provoque une nouvelle hécatombe, de multiples abandons. Cette étape est aussi la première page d’un conte moral comme les grandes épreuves sportives en regorgent. Les frères Pélissier arrivent en tête dans le Cotentin, Henri, l’aîné, devançant Francis. La France exulte. Elle croit déjà tenir son vainqueur bleu-blanc-rouge. Tout à sa joie, Henri Desgrange n’est pas loin de l’embardée. Dans les colonnes de « L’Auto », il évoque un Tour de France créé « par une sélection rigoureuse, impitoyable, une sorte de modèle humain musculaire qui se reproduirait ensuite dans la race, comme on distingue dans les races de chevaux, les qualités de courage, les aptitudes spéciales, les vertus musculaires, qu’un étalon, jadis, vint imprimer à sa descendance ».

« Je suis un pur-sang, mes adversaires sont des chevaux de tombereau… »

A l’issue de l’étape suivante (Cherbourg-Brest, 405 kilomètres), ce sont encore les Pélissier qui l’emportent, Francis ayant cette fois devancé Henri. Et ce dernier, bien trop hâbleur, en rajoute. Peut-être influencé par les considérations du directeur du Tour, il déclare : « Je suis un pur-sang, mes adversaires sont des chevaux de tombereau (…) Je suis le plus fort. » Cette suffisance irrite le peloton. Lors de la quatrième étape (Brest-Les Sables d’Olonne, 412 kilomètres), Henri Pélissier s’arrête à Quimperlé pour resserrer sa direction. Aussitôt ses adversaires démarrent, menant un train d’enfer pour le distancier. La poursuite dure 300 kilomètres, conduisant à l’épuisement moral et physique du compétiteur trop fier. A quelques kilomètres de l’arrivée, Pélissier s’arrête pour boire l’eau que lui donne une paysanne. Il lui dit : « Le Tour de France est un truc de forçat et je vais laisser cela là ! ». A orgueil ne manque tourment.

Alors qu’il roule dans les faubourgs de Valenciennes, porteur du maillot jaune créé par Henri Desgrange lors de la dixième étape, sa fourche se brise. Une fois de plus, Eugène Christophe répare lui-même, perdant 70 minutes sur ses adversaires et tout espoir d’inscrire son nom au palmarès de la Grande Boucle

Un abandon de plus, donc. Un renoncement parmi bien d’autres. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, ils ne sont plus que dix-huit à prendre le départ de l’étape la plus longue de ce tour dantesque : Les Sables-Bayonne, 482 kilomètres ! Un autre Français occupe désormais, et pour longtemps, la première place du général : Eugène Christophe, 33 ans, surnommé « Le Vieux Gaulois ». C’est une célébrité tragique du peloton. Lors du tour 1913, il avait ému les « sportsmen » français en cassant sa fourche dans la descente du Tourmalet, alors qu’il était leader virtuel du classement général. Courageux, il avait marché avec son vélo sur l’épaule pendant quelque 10 kilomètres jusqu’au village de Sainte-Marie-de-Campan où il avait trouvé une forge pour réparer, perdant quatre heures et ses illusions, mais finissant tout de même. A l’arrache. Dans le tour 1919, Christophe croit légitimement que la roue a tourné : il va enfin gagner !

Las, lors de la quatorzième étape, Metz-Dunkerque, un mélange de côtes ardennaises et de pavés du Nord, le destin frappe encore. Alors qu’il roule dans les faubourgs de Valenciennes, porteur du maillot jaune créé par Henri Desgrange lors de la dixième étape, sa fourche se brise. Une fois de plus, il répare lui-même, perdant 70 minutes sur ses adversaires et tout espoir d’inscrire son nom au palmarès de la Grande Boucle. Les organisateurs du Tour ouvriront une souscription nationale pour panser les plaies du soldat Christophe qui, en conséquence, sera le coureur le mieux récompensé financièrement cette année-là : 13 500 francs français de gains, l’équivalent de 17 000 euros. Le vainqueur du Tour 1919 se contenta de 8 500 euros de primes cumulées. Aujourd’hui, le seul fait de ramener le maillot jaune à Paris est récompensé d’un prix de 500 000 euros et la victoire d’étape vaut 11 000 euros.

Une réplique à l’identique du premier maillot jaune de l’histoire du Tour -Office départemental des sports des Hautes-Pyrénées.

« Nombre de chevaux, de mulets, d’ânes, de vaches, de veaux, de chèvres, de moutons, de porcs, errent en liberté le long des routes »

Les mésaventures de Christophe bénéficient au belge Firmin Lambot, dit « le Métronome ». 33 ans lui aussi. Originaire de Florennes mais vivant à Borgerhout (Anvers), cet homme réputé discret a déjà gagné deux manches du tour en 1913 et en 1914. Toutefois, en 1919, ce « cheval de retour » – pour rester dans le registre des expressions équestres – n’est pas pointé parmi les favoris. Après les deux premières étapes, victime de crevaisons à répétition, il n’occupe que la cinquième place au général, à plus de 40 minutes. Bon grimpeur, il attend la montagne qui est déjà au rendez-vous des Tours de ces temps héroïques. Le 9 juillet, alors que s’annonce la mythique traversée des Pyrénées, Bayonne-Luchon, Lambot accuse 47 minutes de retard sur Christophe mais, bénéficiant de l’abandon de nombre de ses concurrents, il figure à la troisième place du général. Au programme de la sixième étape figurent des cols tels que l’Aubisque, le Soulor, le Tourmalet, Aspin et Peyresourde. Enfer garanti. Dans un avis aux coureurs, les organisateurs préviennent : « Sur ce parcours de montagne, les concurrents sont invités à redoubler de prudence, car nombre de chevaux, de mulets, d’ânes, de boeufs, de vaches, de veaux, de chèvres, de moutons, de porcs, errent en liberté le long des routes. Nous appelons particulièrement l’attention des intéressés sur les descentes longues et sinueuses de cols. Les routes de montagnes sont étroites et parfois d’un entretien difficile. Le sol est friable et raviné. Il est fréquent de rencontrer sur ces mêmes chemins des attelages non surveillés ou des convois de bois dont le déplacement est lent. Dans ce cas, la prudence doit aller, pour les cyclistes, jusqu’à mettre pied à terre ».

Le départ de cette première étape de montagne est donné à 2 heures du matin. Ils ne sont que dix-sept à se lancer. Le Français Barthélemy arrive le premier au bout de ce calvaire, après avoir pédalé pendant 17 heures et 41 minutes. Firmin Lambot, deuxième, reprend du temps à Christophe et occupe désormais la seconde marche du podium, à 28 minutes du « Vieux Gaulois ». Il espère pouvoir porter l’estocade dans la manche suivante, avec le Portet d’Aspet et Puymorens au menu. Espoir déçu. Il ne parvient pas à lâcher Christophe. Alors, il remet le couvert le 17 juillet lors de la première étape des Alpes, Nice-Grenoble, où il s’agit notamment de franchir le col d’Allos (2 250 mètres). Classé troisième, Lambot reprend encore du temps au leader. Insuffisamment : quatre minutes seulement. Mais il se sent de mieux en mieux.

La manie de courir à côté des grimpeur ne date pas d’hier. Lambot dans l’Aubisque en 1922, l’année où il remporta son second tour de France. – Gallica-BNF

Il affiche son ambition de gagner le tour lors de la joute suivante, Grenoble- Genève, avec le Galibier au programme. Pendant la journée de repos qui précède l’affrontement final, il déclare à « L’Auto » : « C’est demain que se jouera la pièce. J’en serai, croyez-moi, un des acteurs principaux ». Las, cette étape ne change rien au classement général. La suivante non plus… Le « Vieux Gaulois » s’accroche. Même quand il est attaqué en traître lors de la treizième étape, alors qu’il est brièvement descendu de machine pour des raisons que l’on ne détaillera pas davantage.
Après avoir survécu à tout, Christophe se voit déjà en haut de l’affiche. Mais il y a cette quatorzième étape, l’avant-dernière, durant laquelle il casse sa fourche. Ce jour-là, Lambot franchit la ligne en tête à Dunkerke. Et pour le même prix, il gagne le tour de France. Un coup de chance ? Pas vraiment, pas seulement : bien avant le bris de machine de son principal concurrent, le Belge s’était échappé avec panache. De plus, durant les 9 jours et 15 heures qu’il roula pour arriver à Paris, il fit preuve d’une extraordinaire régularité. Sans briller, il fut toujours bien classé. Lors de l’arrivée à Paris, le 27 juillet 1919, il dispose d’ailleurs d’une avance confortable de 1 h 42 minutes sur son dauphin, le Français Jean Alavoine.

27 juillet 1919 au Parc des Princes à Paris. Firmin Lambot pose aux côtés de son épouse alors qu’il vient de remporter son premier tour de France. -Gallica-BNF

Le Florennois disait à propos de la Grande Boucle : « J’y vais comme au travail, mais un travail qui me plaît. Je ne souffre pas de la chaleur comme Van Hauwaert, de l’estomac comme Georget, je dose bien mes efforts contrairement à Alavoine, je suis plus régulier que Masson ou que Mottiat. Je digère tout et je dors comme un loir ». Ce qui fit écrire au journaliste Théo Matty (« Mémoire du Tour et des Wallons », publié chez Luc Pire en 2004) que Firmin Lambot était « conçu pour le Tour » : « C’est un authentique coureur par étapes. Il est en outre prudent comme un Sioux, calme, réfléchi, parfaitement organisé, il boit du thé, suce des pastilles à la menthe pour lutter contre la soif et il cache dans une poche de son maillot six billets de cent francs, pour acheter un vélo en cas d’accident. »

« Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives »

Lambot s’est-il contenté de « pastilles à la menthe » pour accomplir son voyage au bout de l’enfer ? On peut en douter, au regard des aveux de certains de ses concurrents des temps héroïques. Ceux que firent les frères Henri et Francis Pélissier et Maurice Ville au grand journaliste Albert Londres, envoyé spécial du Petit Parisien sur la ligne d’arrivée de Coutance, le 27 juin 1924. Extrait de cet article d’anthologie consacré aux « forçats de la route » :

« Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France », dit Henri, « c’est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez. »
De son sac, il sort une fiole :
– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives.
– Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.
– Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boites chacun.
– Bref ! dit Francis, nous marchons à la dynamite.
Henri reprend : « Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! Ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.
– Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.
– Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.
– Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis. »

Bien qu’il ne gagna pas le tour 1919, le Français Eugène Christophe, après ses déboires, fut célébré en héros lors de l’arrivée à Paris. -doc

En 1975, le champion carolo Hector Heusghem montra lui aussi une petite fiole au journaliste Théo Mathy, dans le cadre d’une émission « Sport et vie » : « Voilà les pilules qu’on nous donnait, c’était déjà du doping (…) Quand on prenait cela – Lambot prenait cela – à 10 ou 15 kilomètres de l’arrivée, on était comme fou. » Mais soyons de bon compte en précisant que le dénonciateur perdit le tour de France 1922, in extremis, à la suite d’une pénalité d’une heure infligée par les commissaires au grand bénéfice d’un certain Firmin Lambot, lequel décrocha ainsi la première place du classement général. C’est ainsi que le « métronome de Florennes » gagna son second Tour sans avoir remporté une seule étape. Il établit aussi un record qui n’a jamais été égalé : celui du vainqueur le plus âgé de la Grande Boucle, à l’âge de 36 ans et 4 mois. Lambot aurait pu se contenter de cet exploit mais il revint encore sur le Tour en 1923, s’illustrant cette fois par une ténacité « christophienne » lors de l’étape pyrénéennes Bayonne-Luchon. Sa manivelle se cassa peu de temps après le départ, peut-être avait-elle été « sciée »… En pleine nuit, Lambot chercha des pièces de rechange, les trouva dans un magasin, et il repartit à l’assaut des cols avec trois heures de retard. Il dut cependant renoncer le lendemain pour cause d’épuisement. Lors de sa dernière participation en 1924, à 38 ans, il abandonna lors de la huitième étape.

« Lambot parle volontiers et facilement avec un terrible accent belge. C’est que ce Wallon demeure à Anvers »

En août 1922, Le Miroir des Sports dressait de lui le portrait suivant : « Loin d’être une vedette à coups d’éclat, Lambot est l’homme de la moyenne. Un sage qui met en pratique nos vieux dictons comme « Tout vient à point à qui sait attendre » (…) Sa physionomie anguleuse, maligne ressemble à celle d’un renard ou d’un Normand (…). Car Lambot est le Normand de la troupe ; il a un souci pressant de ses intérêts, il est très économe et de caractère très égal. (…) Cet homme brun, au yeux noirs et au teint basané, est simple, dénué de tout orgueil et de toute prétention. Il ne prétend jamais être le plus fort. Une fois l’étape finie, il ne dit pas un mot des incidents de course, ni de ses malheurs. Ses qualités physiques sont idéales pour un Tour de France. On croirait vraiment que cette épreuve a été faite pour lui, sur mesure. Il a une santé de fer. (…) Très sobre, il ne boit ni ne fume. Il se couche de très bonne heure, mais il se lève très tôt. (…) Lambot parle volontiers et facilement avec un terrible accent belge. C’est que ce Wallon demeure à Anvers. Il aime faire des confidences sur sa femme et sa petite fille de six ans qu’il a laissées là-bas. Il songe à leur avenir, il pense s’installer prochainement dans la maison qu’il a achetée dans une des artères principales du grand port de l’Escaut et où il vendra simultanément des bicyclettes – cela va de soi – et de la maroquinerie, car Lambot est sellier de son métier. »

Dans son ouvrage « Mémoires du Tour et des Wallons », Théo Mathy résume la carrière du Florennois en ces termes : « Firmin Lambot a disputé dix Tours de France. Il est monté quatre fois sur le podium, y compris pour ses deux victoires. Il a remporté cinq étapes, dont trois de haute montagne. Excepté Lucien Van Impe, qui plane au-dessus du lot avec ses six titres de meilleur grimpeur, il est le Belge qui est passé le plus souvent au sommet d’un grand col (le Galibier, le Tourmalet et l’Aubisque, c’est quelque chose !), plus souvent en altitude que Philippe Thys, Vervaecke, Sylvère Maes ou Merckx. S’il avait existé, il aurait remporté le grand prix de la Montagne en 1920. Dans la légende du Tour, Lambot le modeste ne revendique pas un titre immérité ».

Deux vainqueurs du Tour de France sont nés dans la petite ville belge de Florennes

Après ses exploits, ce champion investit ses gains dans la création d’une entreprise de fabrication de cycles à Borgerhout. Il ne chercha jamais à se raconter. Est-ce pour cela qu’il été un peu oublié ? Rien n’invite à ce que l’on se souvienne de lui à Anvers. A Florennes, une plaque est apposée sur la maison où il naquit et, près du centre sportif local, une rue Scieur-Lambot a été créée en 1988. Car cette commune de l’Entre-Sambre-et-Meuse a aussi enfanté un autre vainqueur du Tour en la personne de Léon Scieur, qui l’emporta en 1921. Et ce n’est pas tout ! L’historien local Jean Evariste raconte qu’un autre vainqueur du tour, Philippe Thys – il réalisa le premier triplé de l’histoire du Tour en emportant les éditions 1913, 1914 et 1920 – vint lui aussi vivre à Florennes.

Après ses exploits, Lambot investit ses gains dans la création d’une entreprise de fabrication de cycles à Borgerhout. Il ne chercha jamais à se raconter. Cette photo date de 1947. Remerciements à René Vermeiren, l’auteur du livre intitulé Tour d’Anvers publié par Pandora Publishers.

« Certes, une course est organisée chaque année à Florennes pour se souvenir des grands champions qui y naquirent, mais je trouve que c’est très peu pour une ville qui est la seule au monde à avoir vu naître deux vainqueurs du Tour de France. Ils devraient avoir leur monument, cela pourrait attirer les touristes », commente l’historien français du cyclisme Jean-Paul Bourgier. « On va mettre en place un comité de réflexion pour valoriser ce passé, on essayera aussi d’avoir un passage d’étape à Florennes pour honorer nos héros de la petite reine, en 2021 ou en 2022 », promet Antonin Collinet, l’Echevin des Sports.

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