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« Si la France se plante, elle expose le pays en cas d’échec. En Belgique, petit pays, on peut tenter les choses. » Rudy Demotte sur la culture francophone

Rudy Demotte, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans la vieille ville d'Avignon, à quelques mètres du Palais des Papes. Il nous parle de théâtre de belgitude et de la culture qui fait mouche dans les relations internationales. ©Ronald Dersin

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Festival d’Avignon. Nous sommes allés à la rencontre des Belges dans la Cité des Papes. Parmi ces Belges, le ministre-président Rudy Demotte, que nous suivons dans les ruelles garnies d’affiches, et Pascale Delcomminette, patronne de Wallonie-Bruxelles International, avec qui nous nous entretenons dans le jardin d’un resto italien. Ils se rejoignent notamment sur ce point : l’audace, l’originalité et l’autodérision de la création belge font sa force sur le terrain international.

Une pluie passagère tombe sur la vieille ville. Le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles nous a donné rendez-vous à l’hôtel La Mirande, havre de paix au centre du bouillonnement festivalier. Un hôtel de charme datant du XIVe siècle, à quelques mètres du Palais des Papes où se joue alors, pour l’anecdote, Architecture, un spectacle français grandiloquent, farci de clichés pompeux. Avec Jacques Weber, Denis Podalydès, Emmanuelle Béart, Anne Brochet… La pièce de Pascal Rambert, qui a fait l’ouverture du Festival à la Cité des Papes, met en scène une famille d’intellectuels viennois à l’aube de la Guerre 14-18 sur fond de montée des fascismes. Le chaos du XXe siècle avant l’attentat de Sarajevo.

A Avignon, la politique, l’histoire, la philosophie, la réflexion sociétale dominent. L’engagement ludique aussi. Le 6 juillet, une joyeuse équipe de Belges – Bruno Coppens, Pierre Kroll, les frères Taloche, Jean-Louis Leclercq, Nicolas Buysse, Cécile Djunga… donnaient rendez-vous au public au pied du pont d’Avignon qui, « comme notre pays est inachevé, pour entonner (ensemble) la Brabançonne, le chant des Wallons, des Flamands et de la commune à facilité appelée Bruxelles. (…) Nous avons le plaisir de vous annoncer la naissance du gouvernement fédéral belge transitoire en exil. »

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Rudy Demotte nous attend assis à une table, discret, presque effacé. Et puis s’anime : le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles est particulièrement attaché au Théâtre des Doms et à Avignon. Il était ministre de la Culture lorsque la Communauté française, sous la présidence d’Hervé Hasquin a acquis le bâtiment en 2001. Depuis lors, il est un régulier du Festival dont il ne manque pas une édition. Cette année, il a notamment savouré Grou !, un spectacle tout-public du Théâtre de la Montagne magique. Il est signé Baptiste Toulemonde, qui l’a mis en scène avec Arthur Oudar. Il est visible jusqu’au 27 juillet aux Doms.

 

Grou !, un spectacle tous publics créé par le Théâtre de la Montagne magique. ©Michel Boermans

Il y est question nous dit-il d’un garçon de 12 ans qui croise un homme préhistorique. Ensemble ils traversent en une heure l’histoire du monde. Sont abordés le rejet de l’autre et la « crainte de ne plus avoir sa place ». Une thématique chère à Rudy Demotte. La question du déterminisme social est cruciale. Dans le fil de la conversation, il nous parlera de cette jeune femme qui ne trouve pas d’emploi. Belle pourtant, intelligente aussi. « Sa maman est concierge, elle a trois diplômes universitaires et est d’origine maghrébine. » Elle ne bénéficie pas d’un réseau. Un exemple parmi mille autres.
« Grou ! est très bien monté, il y a des éléments surprenants, de l’autodérision du début à la fin et une recherche de sens à travers les stimuli humoristiques. La question mémorielle, celle des racines, est au centre du message du spectacle. C’est pétri de fantaisie, de décalage, d’humour… A l’issue du spectacle, on vous remet un petit livret, hyper bien fait. »

L’humanité va s’en tirer

Il aime ce sens du burlesque que l’on retrouve sur certaines affiches. Il les inspecte rapidement alors que nous quittons l’hôtel pour arpenter les ruelles pavées d’Avignon intra muros. Il y a ces affiches récurrentes comme Faites l’amour avec un Belge. Une autre le fait rire : On y voit une vieille dame en collants de danse rose dragée. Le titre du spectacle, qualifié de « comédie argentine féroce et décalée » : « Ils ne mouraient plus » en grosses lettres. Sous-titre : « Mais étaient-ils encore vivants ? » « L’homme vit plus vieux, donc on a une surpopulation, ce qui réduit le potentiel de l’humanité », dit en substance Rudy Demotte.

 

« Ils ne mouraient plus. Mais étaient-ils encore vivants? » Un spectacle parmi les centaines d’entre eux qui se jouent au Festival d’Avignon. ©E. Jowa

Sur l’évolution de la planète, le Tournaisien qui se décrit comme « le plus ancien politique belge en poste avec Didier Reynders », se dit, au détour d’une phrase, « très pessimiste » sur l’avenir de l’espèce humaine, tout en nourrissant, en même temps, « l’absolue conviction que l’humanité va s’en sortir, va trouver des solutions face aux grands défis des inégalités et du climat. » Il déplore que certains efforts collectifs s’appliquent aux plus humbles. Sur la misère et le développement durable, il nous invite à rencontrer Christine Mahy, présidente du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté , « une femme magnifique, à l’intelligence vive ».
C’est un puits de science. Un conteur indomptable. Un élément capte son regard et la machine se déclenche, épatante. Il nous parle de l’Égypte ancienne, de la première pharaonne, de la naissance de l’athéisme. Il sera question aussi, dans le désordre, d’euthanatos, du circuit de récompense, de la mémoire, des vertus essentielles que sont la bienveillance et l’empathie…
Le ministre-président s’envole pour Bruxelles dans quelques heures avant de partir en Bulgarie en famille. Il aimerait revenir à Avignon plus tard, pour aller voir les spectacles « paisiblement ». Un doux rêve qui risque de rester lettre morte, la politique belge cet été ne connaît pas la trêve.

Culot et exotisme à portée de langue

La conversation avait démarré l’avant-veille, dans le jardin ample et bruyant d’un restaurant italien. Un entretien croisé auquel participait aussi, entre autres, Pascale Delcomminette qui possède deux casquettes capitales : administratrice générale de Wallonie-Bruxelles International et de l’Awex (Agence wallonne à l’exportation et aux investissements étrangers).
Nous parlons de la perception des Belges à Avignon. Rudy Demotte estime qu’ils sont acceptés « comme des membres de la famille ». « Le Belge a une souplesse, une adaptabilité qui sont importants.

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Son atout majeur ? « L’audace. C’est vrai en politique comme dans les arts. » Sur ce point, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles rejoint l’argument d’Alain Cofino Gomez, directeur du Théâtre des Doms. « Si la France se plante, elle expose le pays entier en cas d’échec, se ridiculise. Quand un spectacle français qui engage l’image est mal reçu dans l’Hexagone, ça a un effet inhibant sur la création. En Belgique, petit pays, on peut tenter les choses. Si on échoue, tant pis. Singulièrement en Belgique francophone puisqu’on a l’avantage de partager la langue de la France. Notre mode d’expression accroît encore cette originalité, de même que notre capacité d’autodérision. Le fait de l’apporter dans la comédie ou dans la façon de réinterpréter le drame fonctionne. Un Poelvoorde ou un Damiens sont très décalés. Pourquoi plaisent-ils au public français ? Parce qu’ils ne sont pas dans l’arsenal habituel.»

Les Français trouvent en Belgique l’exotisme à quelques kilomètres. Cet exotisme à portée de langue avec un petit plus d’audace est rafraîchissant par rapport à la scène hexagonale. Pascale Delcomminette

Pascale Delcomminette renchérit sur l’attrait des Belges chez nos voisins du Sud. « Les Français trouvent chez nous l’exotisme à quelques kilomètres. Cet exotisme à portée de langue avec ce petit plus d’audace est rafraîchissant par rapport à la scène hexagonale. » « En Belgique la culture est très similaire à la culture française mais elle prend des apparences différentes », enchaîne Rudy Demotte. « Rappelez-vous Mon rêve familier, de Verlaine : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant, d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime. Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. » Eh bien c’est la même chose en culture ! »

Soft diplomacy

Il souligne aussi le poids de la création dans la sphère internationale. « La culture est un nouveau moyen de diplomatie internationale, la soft diplomacy. Elle a d’abord été institutionnelle, bi ou multilatérale, ensuite elle est devenue économique. L’Awex, fer de lance des entreprises, pèse très lourd dans les visites d’État. Deux nouveaux vecteurs ou outils dans la diplomatie et donc dans les visites d’État sont la culture et la recherche. Avant, ces domaines étaient plutôt l’alibi, aujourd’hui le contexte change, ils sont devenus cruciaux. »

 

Pascale Delcomminette à Avignon :  » Le marché français représente environ 50 % de l’internationalisation de la création Wallonie-Bruxelles. Depuis 2016, nous avons investi plus d’1 million d’euros supplémentaires dans l’appui au secteur culturel. Être à Paris et Avignon est important pour le monde francophone. » ©Ronald Dersin

Pascale Delcomminette, Rudy Demotte et leurs équipes travaillent à la valorisation (« C’est mieux que la promotion, qui fait promo canapé! », remarque Rudy Demotte) et au rayonnement des artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Des soutiens financiers permettent notamment aux artistes de se déplacer pour prendre part aux Festivals qui comptent. « Dans l’optique d’un rayonnement sur la France, le rôle du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris est évidemment essentiel », explique Pascale Delcomminette. « Mais nous travaillons de plus en plus en-dehors de Paris à travers le réseautage pour la programmation de tous nos artistes. Le marché français représente environ 50 % de l’internationalisation de la création Wallonie-Bruxelles. Depuis 2016, nous avons investi plus d’1 million d’euros supplémentaires dans l’appui au secteur culturel. Être à Paris et Avignon est important pour le monde francophone. Depuis 2014, Olivier Py, le directeur du Festival d’Avignon, s’est rapproché du Centre Wallonie-Bruxelles. Un lien de confiance, de compréhension s’est tissé. Il a permis de référencer dans cet espace exceptionnel la scène culturelle belge francophone. »

Séduction du monde anglo-saxon

Autre ouverture prometteuse pour les arts de la scène, sur le terrain anglo-saxon cette fois : Wallonie-Bruxelles Théâtre Danse (WBTD) et WBI participent, pour la deuxième année consécutive, au Fringe Festival d’Edimbourg, dont la prochaine édition aura lieu du 2 au 26 août prochains. Quatre shows y seront présentés : Comete, The Steve Reich Project, Before The End et FrontX de la compagnie No Way Back (du 31 juillet au 24 août). Ce dernier rassemble des street artistes de hip hop qui montrent « comment des individus atypiques transcendent leurs difficultés à travers leur pratique artistique. »

« Les compagnies de Wallonie-Bruxelles ont la cote à Édimbourg », titrait, en août 2018, le site de WBI. « Stoel (“Chairs”), de Caroline Cornélis, a attiré l’œil du Guardian. De son côté, Backup, des compagnies Chaliwaté et Focus, a été évoqué dans The List et a remporté le Total Theater Award. »

 

FrontX, le spectacle de la compagnie No Way Back, présenté dans le cadre du célèbre Fringe Festival d’Edimbourg du 31 juillet au 24 août 2019. ©Cie No Way Back.

Pour un Festival en anglais comme celui d’Édimbourg, pas de traduction, sous-titrage en mode opéra mais une sélection de spectacles où le mode d’expression dépasse largement celui de la langue. C’est là, notamment, que le Belge excelle. Dans ce cadre, le partenariat avec la Flandre s’impose naturellement, confirme Pascale Delcomminette. « Nous travaillons avec Big in Belgium, la plateforme pour le théâtre flamand. La connexion avec le ministre flamand de la Culture, Sven Gatz, est très positive, il a bien joué le jeu de ce renforcement des liens. A Cannes aussi, on se réunit sur un stand avec la Flandre. On le fait également dans le domaine de la mode et du design. A Avignon, les priorités sont différentes, ça n’aurait aucun sens de travailler avec la Flandre. »
Parmi les nouvelles ouvertures de Wallonie-Bruxelles International, l’espace anglo-saxon est aujourd’hui une priorité. « Il nous faut l’investir davantage. Nous menons ce test à Édimbourg durant trois ans et nous jugerons. S’ouvrir à de nouveaux marchés, c’est permettre aussi aux compagnies d’élargir leur champ d’action, donc de vivre.»
La Coopération avec les pays partenaires, en Afrique notamment sont un autre volet clé des actions de terrain de WBI. « Burkina-Faso ou Côte d’Ivoire par exemple. Nous développons un terreau environnemental propice au développement endogène de ces pays. Nous veillons à ce qu’ils puissent concevoir leurs propres outils de création. La culture est un axe d’émancipation socio-économique. Nous avons un fond francophone qui soutient la création du cinéma en Afrique. 100 000 euros sont alloués à ces projets pour permettre au cinéma de se développer localement – écoles, moyens de production etc. On intervient sur une partie de la chaîne pour renforcer le modèle. C’est un travail de professionnalisation qui se fait en concertation avec les autorités du pays. »

De l’esthétique à l’éthique

Nous demandons à Pascale Delcomminette quel est le spectacle qui l’a marquée à Avignon ces dernières années. « Cette année, j’ai adoré L.U.C.A. qui, à partir de la question « D’où viens-tu ? » remonte le fil de l’histoire familiale jusqu’aux origines de l’Homme et traite avec beaucoup d’humour la notion d’intégration. Ce spectacle est clairement d’utilité publique et devrait faire l’objet d’une diffusion indispensable auprès des jeunes ». Elle cite également Tristesses, « polar » politique d’Anne-Cécile Vandalem. « Sur l’île de Tristesse, au large des côtes danoises, les quelques survivants d’un naufrage économique découvrent le corps pendu d’une des leurs, la mère de la leader en vogue du parti d’extrême droite » dit le pitch du Théâtre de Liège. « C’est un spectacle à la forme innovante. J’y suis allée avec mes enfants de 17 et 21 ans. Ils ont été touchés de manière évidente, ce qui n’était pas toujours gagné… Il évoque la montée de l’extrême droite et l’exclusion de l’autre, il parle de frontières, d’immigration, de tolérance et d’ouverture », détaille la patronne de WBI.

« L.U.C.A. remonte le fil de l’histoire familiale jusqu’aux origines de l’Homme et traite avec beaucoup d’humour la notion d’intégration » ©Leslie Artamonow

« Sans devoir en faire un critère absolu, je suis sensible aux œuvres théâtrales qui s’engagent dans un débat de société important, dont la lutte contre les extrémismes de tous acabits. Une création artistique qui colle aux défis, belges ou globaux, que notre société doit relever. Mais cela peut se faire aussi parfois au travers d’expériences très individuelles. »

Ode à l’intime et à l’universel, « tous singuliers ». La thématique des Doms cette année reste d’actualité. « Désarmer les solitudes » disait Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon dans sa présentation du Festival : « Si l’on me demandait aujourd’hui en quoi le théâtre est irremplaçable, je dirais qu’il est le plus court chemin de l’esthétique à l’éthique. (…) Pour faire acte de conscience politique, le théâtre n’a qu’à ouvrir ses portes. Même le plus apolitique des théâtres reste encore plus politique que la plupart des déclarations du monde consumériste. »

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