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Affaire Epstein : Ghislaine Maxwell, sulfureuse fille à papa

Ghislaine Maxwell

10 novembre 1991 : Ghislaine assiste au service funèbre pour l'enterrement de son père sur le Mont des Oliviers. | © Sven NACKSTRAND / AFP.

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Avant d’être la rabatteuse du milliardaire Jeffrey Epstein, elle a eu un amour absolu pour un père tyrannique et toxique dont la mort mystérieuse l’a laissée désespérée.

D’après un article Paris Match France de Marie-Pierre Gröndahl

Kilt noir et blanc, petit pull à manches courtes immaculé, longues jambes gainées de sombre, cheveux de jais bouclés et œil de biche, Ghislaine Maxwell est au premier rang pour accueillir les invités de son père, Robert Maxwell, le sulfureux milliardaire et roi des médias anglo-saxons. En mai 1988, fêtant d’un traditionnel thé à l’anglaise la publication en français d’un livre à sa gloire,  L’incroyable monsieur Maxwell, de Joe Haines (éd. Odile Jacob), le magnat de la presse accueille une dizaine de journalistes parisiens dans son fief, Headington Hill Hall.

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Sur les hauteurs d’Oxford, ce manoir à colonnades de 53 pièces, où dansa Oscar Wilde, sert de maison de famille au patriarche, à son épouse, la Française Elisabeth Maynard, et à leurs enfants, ainsi que de siège social à Pergamon Press, la société d’édition scientifique rachetée par l’homme d’affaires, à ses débuts, en 1951. Un vitrail surplombant l’escalier d’honneur le représente en Samson tout-puissant.
À l’inverse de sa mère, discrètement en retrait, et de certains de ses frères et sœurs, également convoqués mais se tenant eux aussi à distance, la jeune femme de 26 ans, tout juste diplômée d’Oxford, joue les hôtesses avec aisance : un mot gentil pour chacun, dans un français parfait. La benjamine du clan fait circuler les sandwichs au concombre et les scones à la crème. Eclatant de fierté, son père ne la quitte pas des yeux. « Vous avez vu comme ma fille est belle », répète à l’envi ce patron né en Tchécoslovaquie, réfugié en Grande-Bretagne, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et propriétaire, entre autres, du Daily Mirror et du New York Daily News.

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Enlaçant la taille de Ghislaine comme pour mieux en souligner la minceur, Robert Maxwell, immense et colossal, la voix tonitruante et les sourcils touffus, écrase la pièce de sa présence. « On dirait presque un couple », chuchote un des journalistes présents, gêné. Au même moment, un autre invité s’aperçoit que les livres, sur les rayons de l’immense bibliothèque, sont en réalité de fausses reliures. La découverte jette un froid. « Mon père va être furieux », lance Ghislaine, visiblement inquiète. Ulcéré, le patriarche met en effet un terme abrupt à la réception.

« Est-il tombé… A-t-il sauté ? » titre le « Sun ». A 68 ans, Maxwell, en croisière sur son yacht, est retrouvé mort au large des Canaries, en 1991.

« Est-il tombé… A-t-il sauté ? » titre le Sun. À 68 ans, Maxwell, en croisière sur son yacht, est retrouvé mort au large des Canaries, en 1991. © DR

Soirées de gala, cocktails, matchs de football, cérémonies officielles, avant-premières, la plus jeune des enfants est omniprésente auprès de son papa. Pour que nul ne l’ignore, ce dernier a même baptisé son yacht « Lady Ghislaine ». Certains des invités des croisières, relations professionnelles, dirigeants ou célébrités, ont eux aussi, parfois, ressenti un malaise indéfinissable face à la proximité de Robert Maxwell et de sa fille chérie, souvent suspendue à son cou et toujours mise en avant. Mais Robert Maxwell a des exigences. « Pendant ses trois années à Balliol College, à Oxford, elle n’a pas eu le droit d’inviter ses petits copains à la maison, se rappelle le frère d’une de ses condisciples. Ni l’autorisation de se montrer avec un garçon en public. » Un autre copain des années d’université se souvient d’un dîner en tête à tête, obtenu de haute lutte, dans un restaurant éloigné pour ne pas attirer l’attention : « J’aurais mieux fait de m’épargner cette peine. Elle n’a parlé que de son père pendant tout le repas. A quel point il était extraordinaire, hors norme et merveilleux. Au dessert, les autres convives s’étaient tus pour l’écouter. » Lors d’une soirée dansante à Headington Hill Hall, l’héritière n’en reçoit pas moins une gifle retentissante : son père est exaspéré par le comportement d’un cavalier jugé trop tactile.

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Ghislaine Noëlle Marion Maxwell, la plus jeune des neuf enfants de la fratrie (une petite Karine est morte d’une leucémie à l’âge de 3 ans), naît en pleine tragédie. Ce 25 décembre 1961, son frère Michael, 15 ans, est victime d’un gravissime accident de la route, dont il mourra après sept années de coma. De ce drame, elle porte tôt les stigmates : selon les confidences de sa mère dans ses Mémoires, Ghislaine a, toute petite, souffert d’anorexie. À la veille de ses 30 ans, le 5 novembre 1991, la tragédie frappe de nouveau le clan. Au petit matin, le corps de Robert Maxwell est découvert flottant en mer au large de l’île de Grande Canarie, où croisait son yacht. Croulant sous les dettes et les rumeurs de faillite, le magnat a siphonné les retraites de ses 32 000 salariés pour tenter de retarder une inévitable banqueroute. Il laisse un empire en ruine, une famille poursuivie par la vindicte populaire, et certains de ses membres, dont ses fils Kevin et Ian, à la merci de la justice de Sa Majesté. Meurtre ? Accident ? Suicide ? Toutes les hypothèses ont circulé.

Le lendemain des funérailles, accrochée au portrait de son père.

Le lendemain des funérailles, accrochée au portrait de son père. © Getty Images

Ghislaine, elle, n’a aucun doute. « Mon père a été assassiné », affirmera-t-elle à maintes reprises. C’est elle qui va s’envoler pour l’Espagne. Sous le couvert de l’anonymat, un des membres d’équipage du yacht racontera : « Elle m’a fait pitié. Le visage bouffi de larmes, elle tremblait de tous ses membres et bégayait. Elle répétait “My daddy”, l’air totalement perdu. » Elle se charge des tâches administratives. Il faut faire rapatrier le corps et préparer l’enterrement en Israël, où le Premier ministre Yitzhak Shamir prononcera l’éloge funèbre.
Après les funérailles, l’habituée des soirées londoniennes au carnet d’adresses prestigieux, de lady Diana au duc d’York, choisit de disparaître, laissant les siens en pleine tourmente. Ghislaine Maxwell, qui a troqué ses boucles noires pour une coupe ultra-courte, a décidé de refaire sa vie à New York, avec, comme un ultime pied de nez à l’opinion publique, un vol en Concorde pour franchir l’Atlantique. New York, la ville où l’avait justement envoyée Robert Maxwell quelques années plus tôt, pour lui confier le développement d’une société de cadeaux d’entreprise (qui, selon un ancien salarié, n’a jamais réalisé un centime de bénéfices), avec le secret espoir que la prunelle de ses yeux puisse conquérir le prince charmant de l’Amérique : John Fitzgerald Kennedy Junior. Si cette union féerique n’est demeurée qu’un fantasme, la jeune femme n’a guère mis de temps avant de séduire la jet-set locale. « On la voyait partout. Aux défilés, aux mariages les plus chics, aux dîners sur la Cinquième Avenue, dans les plus belles demeures des Hamptons », confie une ancienne journaliste de Vogue.

À New York, pour Jeffrey, elle organise des dîners « spécial sexe » où les invités VIP ont un vibromasseur à côté de chaque assiette

Malgré certains bruits, Ghislaine Maxwell n’est pas tombée dans la gêne. Un fonds installé au Liechtenstein lui garantit, à l’époque, 80 000 livres de revenus annuels. Et elle dispose toujours de quelques biens immobiliers, dont une maison à Belgravia, le quartier le plus huppé de Londres. Mais la fille du tycoon déchu veut retrouver son statut d’autrefois, celui d’une héritière choyée, aux moyens presque illimités. Le plus court chemin passe par un homme riche – et libre, de préférence. L’heureux élu s’appelle d’abord Gianfranco Cicogna Mozzoni, issu d’une grande famille lombarde, chevalier de l’ordre de Malte, héritier du groupe hôtelier transalpin Ciga, tête brûlée et playboy. « Elle en était très amoureuse », confie une célèbre hôtesse new-yorkaise. Mais le couple rompt, le mariage tant espéré n’aura pas lieu. À nouveau célibataire, Ghislaine se rend à une soirée où elle fait l’autre rencontre de sa vie.

Les galons de Ghislaine : « petite amie principale ». Avec Jeffrey Epstein à une première de cinéma, en 1995 à New York.

Les galons de Ghislaine : « petite amie principale ». Avec Jeffrey Epstein à une première de cinéma, en 1995 à New York. © Patrick McMULLAN/GETTY IMAGES

Comme son père, il est richissime. Comme son père, il est, aux yeux de beaucoup, sulfureux. Comme son père, il vit sur un grand pied, entre jets privés, île aux Bahamas, Palm Beach, New York et l’avenue Foch. Comme son père, l’origine et l’étendue de sa fortune demeurent mystérieuses. Comme son père, il est autoritaire. Jeffrey Epstein, né à Brooklyn, ancien prof de maths dans une des écoles les plus cotées de Manhattan et éphémère banquier d’affaires chez Bear Stearns, est un milliardaire disponible. Et convoité. Très vite, le couple est inséparable. La benjamine des Maxwell a trouvé l’homme idéal. Certes, « elle rêvait de mariage » ont par la suite souligné de multiples relations mondaines, et il refuse de convoler. C’est une idylle brève ; Ghislaine est vite rétrogradée au rang de « meilleure amie ». En réalité, ce financier que personne ne connaît vraiment à Wall Street préfère les très jeunes blondes au visage enfantin.

Dans l’ombre, elle recrute de très jeunes filles – certaines ont à peine 14 ans – pour des « massages » qui n’en sont pas

Quant à la nouvelle Ghislaine Maxwell, pilote d’hélicoptère risque-tout et mondaine de haut vol, tranchante, sarcastique, elle parle cru et n’a peur de rien. Selon le mensuel Vanity Fair, elle organise même des dîners « spécial sexe » où, un vibromasseur à côté de chaque assiette, elle donne à ses invitées des cours sur la façon de réussir « une fellation parfaite ». La mondaine aux trois passeports (britannique, français et américain) ne quitte plus Jeffrey Esptein, qu’elle présente à tous ceux qui comptent, de Bill Clinton à Donald Trump, sans oublier le duc d’York et des stars de Hollywood. Dans l’ombre, elle recrute surtout pour lui, et partout, de très jeunes filles – certaines ont à peine 14 ans – pour des « massages » qui n’en sont pas. Selon la trentaine d’accusatrices qui la poursuivent aujourd’hui en justice, la « Madame » (ou mère maquerelle) les repère, les rassure, les emmène au cinéma ou dans les magasins et les met en condition avant de les livrer à son « meilleur ami » ou à d’autres, pour des relations sexuelles sous la contrainte. Cette association hautement toxique va durer des années, jusqu’à la première mise en examen de Jeffrey Epstein pour abus sexuels sur mineures, en Floride, en 2005.

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Relâché après un verdict très clément, le milliardaire conserve ses habitudes. Ghislaine Maxwell, elle, a pris peur. Et s’éloigne. À partir de 2016, elle choisit, comme après la mort de son père, de disparaître. « Plus personne ne l’a croisée à New York après cette date », a précisé une ancienne amie à la justice américaine. Arrêté en 2019, Jeffrey Epstein meurt en prison dans des circonstances suspectes. Meurtre ou suicide ? Comme pour Robert Maxwell, la question n’est pas résolue. Ghislaine, elle, a été interpellée par le FBI le 2 juillet 2020, au bout d’un an de traque. On l’a retrouvée dans une maison dissimulée au milieu de 60 000 hectares de forêt, à Bradford, dans le New Hampshire. Elle l’a achetée en cash 1 million de dollars, en 2019. Entendue par la justice le 14 juillet lors d’une audience en vidéo, elle risque une peine de trente-cinq ans de prison pour six chefs d’accusation, dont celui d’avoir « facilité des abus sexuels sur mineures ».

Selon Bloomberg, la banque américaine JP Morgan gère pour elle 10 millions de dollars d’actifs, tandis qu’elle disposerait de 4 millions sur un compte en Suisse

Le visage ravagé, en pleurs, ses cheveux longs et sales noués en chignon, arborant la tenue couleur brique réglementaire des détenues de la prison de Brooklyn – une des plus dangereuses des États-Unis –, cette femme de 58 ans, dont la juge a révélé qu’elle s’était entre-temps mariée sans que l’identité de son époux soit dévoilée, proteste de son innocence et a vu sa demande de liberté surveillée rejetée malgré une caution de 5 millions de dollars, garantie par certains de ses frères et sœurs. La fille de Robert Maxwell, qui passera les douze prochains mois incarcérée dans l’attente de son procès, annoncé pour juillet 2021, redoute de subir le même sort que feu son « meilleur ami ». A tout hasard, la justice a décidé de lui attribuer des vêtements et du linge de lit en papier. Pour éviter un nouveau « suicide ».

Depuis sa comparution, de nouveaux éléments ont émergé. Au sujet de sa fortune, entre autres : selon Bloomberg, la banque américaine JP Morgan gère pour elle 10 millions de dollars d’actifs, tandis qu’elle disposerait de 4 millions sur un compte en Suisse, sans que l’origine de ces fonds soit connue.

Le coup de tonnerre a été une décision judiciaire : le 23 juillet, la juge fédérale Loretta Preska a choisi de déclassifier plusieurs milliers de documents concernant son procès au civil contre une de ses victimes supposées, Virginia Roberts Giuffre, en 2015. Y figureraient notamment les 418 pages de la déposition de Ghislaine Maxwell en 2016, comprenant des détails intimes sur sa vie sexuelle. Ainsi que les noms de riches et célèbres clients du tandem Epstein-Maxwell. Mis en cause par plusieurs victimes, le prince Andrew se terre loin des médias. Le deuxième fils de la Reine n’a même pas figuré sur les photos officielles du mariage de sa fille Beatrice. Les premières noces célébrées en secret par la Couronne en deux cent trente-cinq ans. « Les ombres d’aujourd’hui sont les fautes d’hier », dit un proverbe britannique.

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