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Camille Thomas : La beauté en tout lieu

Engagement... Jouer plus fort que les sirènes des ambulances. | © Franck Socha

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La violoncelliste franco-belge a réchauffé le cœur de millions d’utilisateurs en postant ses vidéos depuis les toits de Paris, et plus récemment des musées. Une belle illustration du message de son dernier album Voice of Hope qui atteint des sommets d’émotion. Rencontre sous le signe de l’espoir avec une étoile de plus en plus brillante.

Elle s’avance, majestueuse, dans le décor féérique et déserté du Musée des Arts Décoratifs de Paris, son Stradivarius à la main. La vidéo est à découvrir sur You Tube. En mai, c’est sur le toit de son immeuble qu’elle témoignait de son empathie, avec à la clé des millions de vues.

C’est que la jeune musicienne a dû arrêter brutalement une tournée mondiale qui s’annonçait triomphale. La première femme violoncelliste à avoir signé chez Deutsche Grammophon aurait dû avoir dans ses valises son nouvel album Voice of Hope. L’album est enfin sorti en juin, comme un pansement pour l’âme, une parenthèse apaisée. « Puisse la beauté aider le plus grand nombre. On essaye toujours, modestement, de graver quelques notes dans l’éternité. »

Paris Match. Vos vidéos représentent-elles une réaction salutaire ?
Camille Thomas. Les débuts du premier confinement ont été très difficiles, entre ma tournée mondiale qui s’arrêtait et la sortie de mon album reportée. Un musicien réduit au silence perd sa raison d’être. Il se fait que je suis fascinée par les toits de Paris et j’ai la chance d’avoir accès à ceux de mon immeuble. C’était devenu mon refuge et mon seul endroit de liberté. D’autant que le soir, comme en Belgique, nous vivions un moment très touchant quand tout le monde se mettait à applaudir le personnel soignant. J’observais cet instant de communion où on se sentait moins seul. Réaliser des vidéos à pris quelques semaines car, il faut bien l’avouer, je n’osais pas sortir mon violoncelle dans de telles conditions car il ne s’agit pas de n’importe quel instrument ! Mais l’envie de partager a été la plus forte, je voulais montrer ma solidarité. J’habite près d’un hôpital et j’entendais sans cesse le bruit des ambulances et des hélicoptères. J’ai donc joué un premier morceau, une pièce de Gluck, et ai posté la vidéo sur les réseaux sociaux. Et là, j’ai reçu des messages du monde entier de gens reconnaissants et émus.

Qu’a donc cet instrument pour émouvoir autant ?
Son côté enveloppant et rassurant, le musicien l’enlace comme un compagnon de vie. Ce sentiment tient aussi à la profondeur du son unique du violoncelle qui ressemble tellement à la voix humaine et touche directement au cœur. Le violoncelle est, à mes yeux, comme une personne, c’est mon partenaire, il a une âme et nous ne formons qu’un quand je joue.

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Comment est né le projet du disque « Voice of Hope » ?
J’ai rencontré Fazil Say, le grand pianiste et compositeur turc, en 2014 aux Victoires de la Musique. Il a décidé de m’écrire un concerto pour violoncelle qu’il a commencé au lendemain des attentats du Bataclan et d’Istanbul. Il le voyait comme une réponse, en musique, à ce déferlement de violence. En composant cette œuvre « Never Give Up », il me disait combien il était important de ne jamais renoncer à croire en l’homme, en l’espoir et en la beauté. J’ai créé le concerto à Paris en 2016 et l’accueil a été incroyable car cette œuvre agit comme une catharsis nous permettant de renaître après un trauma et de le dépasser grâce à l’art. Oui, la bonté et l’espoir peuvent triompher. Pour l’enregistrement, je conçois toujours un disque comme un voyage, un livre fait de différents chapitres. Il s’agit ici de passer de l’ombre à la lumière avec des morceaux entourant, de part et d’autre, le concerto de Fazil. Et ce sont essentiellement des morceaux vocaux que j’ai retranscrits pour le violoncelle. La voix est, à nouveau, au cœur de la démarche. Je pense qu’on ne peut défendre que la musique qu’on aime profondément. J’ai donc choisi des œuvres qui me transportent littéralement. Si, en tant qu’interprète, je joue des partitions déjà écrites, l’élaboration d’un disque représente une vraie démarche créatrice. J’écris alors ma propre partition de par mes choix. Comme nous l’avons d’autant plus remarqué ces derniers mois, l’art peut être une réponse à la souffrance.

« Oui, la bonté et l’espoir peuvent triompher. »

Ce disque marque également votre lien avec la Belgique puisqu’il a été enregistré avec le Brussels Philharmonic.
J’y tenais absolument et cet orchestre, magnifique, a directement voulu faire partie du projet. Je garde un souvenir merveilleux de cet enregistrement, tout le monde était impliqué, désireux de chercher le plus loin possible les accords parfaits.

Avez-vous, depuis vos débuts, le désir de rendre la musique classique accessible au plus grand nombre, avec des morceaux très connus du grand public ?
Ma réflexion porte en effet sur mon désir de la rendre plus familière, là où certains pensent ne pas être concernés par des œuvres écrites il y a 2 ou 3 siècles et jugées à tort démodées. La musique classique est comme un grand roman de Victor Hugo ou une toile de Rembrandt, elle parle des mêmes émotions universelles. Les chefs d’œuvre traversent les siècles et c’est mon devoir de musicienne de défendre ce qui constitue l’âme de notre humanité. C’est aussi l’idée que je veux transmettre à travers mes vidéos dans les musées : l’art est éternel, à l’image de mon instrument, un Stradivarius qui, après 300 ans, émeut encore autant.

 

La violoncelliste joue depuis les musées parisiens, fermés au public. ©DR

Cet album est aussi au profit de l’Unicef. Une autre forme d’engagement de votre part ?
Au-delà des notes et des mots, je voulais appuyer un engagement humain. Pour moi, l’espoir c’est l’éducation et c’est l’enfance. Il s’agit du premier album classique en partenariat avec l’Unicef, une partie des bénéfices leur est directement reversée.

Les vidéos que vous êtes en train de tourner dans les musées de Paris symbolisent-elles votre envie de faire bouger les choses ?
Il est vrai que je ne tiens pas en place. Le confinement a rimé avec une idée à la seconde, ce qui est plutôt fatigant pour mon entourage. Le projet des musées m’est venu déjà en mars mais il a été compliqué à mettre en place. Je me suis retrouvée, comme beaucoup d’artistes, confrontée à la solitude, empêchée d’échanger avec le public. Et de voir tous ces musées vides m’a donné envie de symboliser cette solitude en jouant dans ces lieux désertés. Neuf vidéos seront diffusées d’ici février. La prochaine, en ligne depuis le 27 novembre, a été filmée au Château de Versailles, dans le théâtre de Marie-Antoinette, un lieu fermé au public car il existe toujours les décors en bois et les machineries de l’époque que nous avons pu utiliser. Un tournage historique et magique. Le génie de ces vidéos tient aussi au réalisateur Martin Mirabel. Nous étions alors en train de tourner un documentaire sur mon Stradivarius.

Est-ce le Graal que de jouer sur un Stradivarius datant de 1730 ?
Je l’ai depuis plus d’un an, prêté par la fondation Nippon. Il s’agit d’une histoire d’amour entre nous, je l’ai emmené partout à travers le monde en 2019. On peut parler d’une véritable rencontre entre un musicien et son instrument, il faut du temps pour s’adapter, s’apprivoiser. Et je ne sais pas combien de temps je pourrai le garder.

Quel message pourriez-vous faire passer aux jeunes ?
« Never Give Up ». Ne jamais renoncer. Ce credo est profondément ancré en moi, je suis animée par un feu intérieur depuis que je joue, et j’ai commencé à l’âge de 4 ans. Une seule obsession m’anime : réussir, à travers mon violoncelle, à perpétuer et créer la beauté la plus absolue et à la partager. Comme dans tous les domaines, le chemin est semé d’embûches. Mais on n’accomplit de grandes choses qu’en se relevant à chaque fois. Il faut progresser en acceptant ses faiblesses et son humanité. Le talent est fait d’un tout petit peu de génie et d’énormément de travail. Et le travail exige de ne jamais renoncer.

Quel est votre plus beau frisson ?
L’amour, mon moteur et ma religion ! Et moi je transforme l’amour en notes.

Disque : Camille Thomas, Voice of Hope, Deutsche Grammophon

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