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Olivier Guez : « Le foot moderne privilégie les cyborgs aux artistes »

L'auteur n'en est pas à son coup d'essai sur le football. Il y a quelques années, il avait rédigé l'excellent Eloge de l'esquive. | © DR

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Le football est Une passion absurde et dévorante… Et ce ne sont pas les semaines qui s’annoncent qui vont démentir le titre du nouvel ouvrage de l’auteur et journaliste français Olivier Guez. « Ce sas va faire du bien à tout le monde » nous a affirmé l’Alsacien de passage en Belgique pour l’occasion.

 

Par Laurent Depré

Le football intellectualisé dans un livre composé d’écrits sur le ballond rond et ses plus belles gachettes ? Certes non. Il est surtout le résultat du travail d’un passionné, d’un ancien enfant ébahi devant ce spectacle irremplaçable, d’un amoureux du football sud-américain et d’un homme scrutant objectivement le foot de son siècle et ses dérives. Pas dupe donc…

Il ne s’agit donc pas d’un énième bouquin sur les meilleures tactiques de Guy Roux à José Mourinho ou de comptes-rendus de fameuses épopées en clubs ou en équipe nationale. Ce sont 185 pages de recueil de textes parus dans des journaux ou magazines; des odes à ce sport planétaire qui peut servir de base de discussion d’ici à Katmandou. Ce sont des portraits joyeux de footballeurs d’avant la perte de l’innocence et du tout au fric. Avant que le football ne deviennent une affaire de grands, d’adultes quoi… Ce sont des pages faites de chair et de sang, d’incroyables destinées à l’échelle d’abord d’un pays, du monde ensuite. A lire ! Et pas par les amoureux du gazon uniquement.

Parismatch.be. Commençons par les dernières pages de votre livre qui le résument en même temps. Vous regrettez les footballeurs d’antan, comme Maradona, aujourd’hui remplacés par des cyborgs dans le foot fric. Est-ce le chant du cygne de ce sport planétaire?
Olivier Guez. « Non, je ne le pense pas. Le football parvient toujours à se regénerer et il renouvelle sans cesse ses fantasins… Les gosses du monde entier dès l’âge de quatre ans commencent à taper dans un ballon ! Tellement simple et amusant de jouer au football : cela ne peut pas s’arrêter. Par contre, il est vrai que le football professionnel a énormément changé ces dernières années. La dichotomie entre l’élite mondialisée et le pratiquant de base est devenue abyssale. « 

A deux jours du coup d’envoi de l’Euro 2020, comment ressentez-vous ce grand rendez-vous ? Cela manque un peu d’excitation générale avec cette pandémie…
« Nous sommes tous un peu groggy après quinze mois passés sous covid-19… On baignait dans un cocktail de formol et là c’est un peu comme si on nous ouvrait les portes de la cave. Tout n’est pas terminé ceci dit, on est en pleine phase de vaccination. C’est dès lors difficile de se projeter dans un évenement, en regardant ces quinze derniers mois, qui peut paraître incongru ou futile. Je pense néanmoins que cela va faire du bien à tout le monde de se concentrer sur autre chose. Le concept de ‘pause métaphysique’ lors d’un grand tournoi, dont je parle dans le livre, fonctionnera d’autant mieux dans ce contexte de pandémie. Nous avons été coincés, repliés sur nous-mêmes. Les Belges avec les Belges, les Français entre Français… L’Euro va nous permettre d’ouvrir les fenêtres, de voir d’autres gens, d’entendre d’autres langues… Ca va nous faire un bien fou ! »

Enfant, votre coup de foudre avec le football se fera lors d’España 1982. En matche d’ouverture de ce Mundial il y eut un certain Argentine – Belgique avec une victoire historique des Diables sur Maradona & co. Vous vous en souvenez ?
« Je m’en souviens très bien de cette équipe de Belgique. A l’époque, je n’étais pas encore tombé amoureux de l’Argentine. L’unique buteur fut Vandenbergh qui joua ensuite à Lille. J’aimais beaucoup aussi Gerets, Ceulemans… Surtout, je me souviens de leur maillot étrange avec des sortes de bretelles composées de couronnes… Très particulier ! Ce fut mon tout premier match de coupe du monde suivi par tant d’autres ensuite. »

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En lisant votre livre on se dit qu’il y a pour fixer les souvenirs sur la ligne du temps de notre vie : la musique, des films, des amours,… Et le football ! Pourquoi ?
« Le football est d’une grande périodicité et cela facilite la mémorisation de ces instants. Un mondial, c’est tous les quatre ans. Ce sont des marqueurs de notre existence. Le football est un compagnon de vie. Je suis certain que vous savez comment vous avez vécu la coupe du monde 2002 mais aussi celle de 1986… Certains se diront : ‘cette année-là ma mère était encore vivante’ par exemple. Tout comme vous vous souvenez à quel moment de votre vie vous écoutiez tel musique et avec qui… »

Vous expliquez aussi que dans certains pays comme l’ex-Yougoslavie, l’Espagne et la Belgique, le football est ou était l’ultime liant fondamental d’une nation. Un argument qui chez nous est souvent mis en avant par les nationalistes flamands. On peut donc voter en pleine conscience pour la fin de la Belgique et sauter de joie lors d’un goal des Diables rouges ?
« Tout d’abord parce que l’équipe de Flandre serait bien moins forte que la Belgique (Ndlr: rires)… Globalement, nous vivons dans des sociétés de plus en plus fragmentées. Vous, en Belgique, la fracture n’est pas qu’institutionnelle car la langue, la culture sont déjà différents. C’est assez marqué. Mais la société française aussi n’a jamais été aussi clivée, il n’y a jamais eu autant de haines. Le régionalisme est de plus en plus fort mais les divisions se font aussi sur le religieux, l’ethnique… Phénomène inquiétant qui est mis en pause durant quelques semaines autour justement de l’équipe nationale de football. Une sorte d’union sacrée totalement artificielle limitée dans le temps mais touchante néanmois. »

Dans l’histoire du football, on remarque souvent que les clubs incarnent diverses strates de la société : quartiers ouvriers, société bourgeoise, emblème étatique… Quelles seraient aujourd’hui les grandes oppositions ?
« La plus grosse opposition est celle des clubs ultra riches qui génèrent leurs propres revenus comme le Bayern ou ceux qui ont été rachetés par des nouveaux riches voire un Etat comme le PSG et puis tous les autres. On est plus vraiment dans le football avec ces ressources illimitées et la poursuite d’un agenda politique… Après il y a la situation des bons clubs au passé souvent prestigieux et qui sont excellents dans leur championnat domestique mais qui ne représentent plus rien sur la scène européenne. C’est le cas de Lille en France qui est un petit miracle. En Belgique, c’est le gros drame vécu par Anderlecht qui est coincé en ‘deuxième division’ car ils ne génèrent plus assez de revenus… Les exemples sont nombreux. »

Vous dites que l’époque valorise peu les artistes mais les joueurs lisses à rendement très élevé… Quelle influence cela a-t-il sur le jeu actuel ?
« Entendons-nous bien… Il n’y a jamais eu autant de bons footballeurs. Ce sont de véritables athlètes entraînés depuis leur plus jeune âge à performer. D’ailleurs si vous regardez des matches de coupe du monde des années 70, nous sommes à des années lumières de l’époque actuelle. Aujourd’hui, le foot est devenu un tel enjeux geopolitique, financier, économique qu’il n’est plus question de plaisanter… Et qu’est le dribble sinon une ‘blague’ de gamin qui cherche à passer son copain? Le dribble n’est pas efficace et c’est 50% de chance de perdre l’avantage de la balle. C’est le collectif qui joue aujourdhui et qui pousse le danger devant la cage adverse. C’est d’ailleurs assez beau à voir. Le football n’est jamais autre chose que le reflet de notre société… Il faut être avant tout efficace comme dans toute entreprise. On a évidemment perdu en innocence… « 

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Autant dans vos chroniques pour le Mondial 2018, vous ne voyiez pas la France le faire. Autant aujourd’hui, on ne voit pas très bien qui pourrait empêcher le doublé Mondial-Euro…
« Je ne peux pas vous donner tort. Mais je suis un piètre supporter… J’aime le football. J’aime les différentes équipes dans un grand tournoi, leur jeu, leur situation politique… C’est vraiment la fête du foot. Si les Bleus jouent bien et vont au bout, bien entendu je serais heureux. En 2018, sincèrement, on a pas démarré le tournoi avec des espoirs fous non plus. »

Qui allez-vous suivre particulièrement lors de cet Euro ?
« Je suis assez intrigué par la Macédoine du Nord, emmenée par son capitaine emblématique Pandev, dont il s’agira du tout premier Euro de son histoire. Comme je vis actuellement en Italie, je vais forcément m’intéresser à la Squadra. Le groupe a été fort rajeuni et je suis curieux de voir ce que cela va donner sur la pelouse. On va aussi un peu voir ce que les Belges vont bricoler avec cette génération dorée… Il est minuit moins dix pour elle (NDLR: rires). Je suis surtout content de pouvoir regarder à nouveau du football international avec des stades correctement garnis. »

 

 

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