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Le temps des déluges

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22 juillet 2021, Rhénanie-Palatinat, Bad Neuenahr-Ahrweiler : Des tas de déchets encombrants d'un mètre de haut s'entassent sur une place centrale. | © Bodo Marks/dpa.

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Comme des scènes de mousson au Bangladesh… Mais ces inondations soudaines et massives ont frappé des zones proches de la France : Belgique, Luxembourg, Allemagne et Pays-Bas. Du jamais-vu en été. Les experts du climat avaient prédit l’augmentation des phénomènes extrêmes, y compris sous nos latitudes. Le 14 juillet, alors même que s’abattaient ces pluies diluviennes, la Commission européenne annonçait l’interdiction des voitures à carburant fossile pour2035. L’urgence est déclarée.

 

D’après un article Paris Match France de de notre envoyé spécial en Rhénanie-Palatinat Nicolas Delesalle.

Vers minuit, la nuit du mercredi 14 au jeudi 15 juillet, Karolina Bartkiewicz et Christoph Thömmes s’apprêtent à aller se coucher. Ces amoureux d’une vingtaine d’années vivent depuis deux ans au deuxième étage d’un petit immeuble blanc planté sur une des rues principales de Bad Neuenahr-Ahrweiler, une bourgade de 27 000 âmes de Rhénanie-Palatinat cossue et proprette, entourée de vallons plantés de vignes et située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Cologne (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

À une centaine de mètres de l’appartement de Karolina et Christoph serpente l’Ahr, un modeste affluent du Rhin, une rivière qu’on peut, en été, traverser à pied. Christoph regarde un film d’action sur son ordinateur. Karolina est dans la salle de bains. Soudain, de puissants ululements retentissent. Christoph pense que ces sirènes font partie des bruitages du film. Ce sont, en fait, celles de la caserne de pompiers. Il va sur son balcon. Il ne pleut plus. Tout va bien. Mais, tout à coup, l’électricité saute et un son étrange, qui grossit à chaque seconde, parvient au couple : « C’est un bruit que je n’avais jamais entendu de toute ma vie, une vibration sourde, effrayante », se rappelle Karolina. Un puissant parfum de gazole empuantit les rues. L’Ahr n’est pas sorti de son lit : il a littéralement explosé. Un tsunami d’eau boueuse déferle, détruit les réservoirs d’essence des stations alentour, inonde tout sous les yeux effarés du jeune couple.

« Quelqu’un a toqué à la porte, c’était une voisine qui venait nous dire de sauver nos voitures garées au parking souterrain. À ce moment-là, personne ne se rendait compte de la gravité de la situation. » Karolina et Christoph se rhabillent, descendent les escaliers. Mais, déjà, il est trop tard. Au rez-de-chaussée, l’eau leur arrive aux genoux et monte encore. Toute la ville coule. La porte d’entrée de l’immeuble est bloquée ; le parking, noyé. « Nous avons été trop lents pour récupérer nos voitures, mais cette lenteur nous a probablement sauvé la vie », lâche Christoph. Une de leurs voisines a eu le temps d’atteindre son auto. Son corps a été retrouvé le lendemain par les pompiers. La plupart des victimes de cette crue massive sont mortes en tentant de sauver leurs biens dans les caves et les parkings.

Un glissement de terrain à Erftstadt, non loin de Cologne (Allemagne), le 16 juillet.
Un glissement de terrain à Erftstadt, non loin de Cologne (Allemagne), le 16 juillet. © AFP

Commence pour le jeune couple une nuit surréaliste passée au balcon, à la lueur d’une bougie. Le téléphone, l’eau, le gaz, Internet sont coupés. Les flots gagnent le plafond du premier étage en une demi-heure : « C’était fulgurant. à 0 h 30, la ville était sous 3 ou 4 mètres d’eau. » Une voisine vient dormir chez eux. Dehors, le spectacle est fou : l’inoffensif petit cours d’eau a lancé de longs tentacules de boue jusqu’à 200 mètres de son lit, l’eau est parfois montée de 8 mètres et des centaines de voitures, de troncs d’arbre, de bennes sont ballottés comme fétus de paille, emportés par un courant puissant qui dévaste tout. « Et puis il y a eu les cris », soupire Christoph. Trois fois, le couple entend des appels désespérés : « On voyait bien que des gens étaient en train de se noyer, mais on était impuissants. C’est ça le plus dur », dit Karolina, les larmes aux yeux. À 5 heures du matin, Christoph s’assoupit quand, enfin, sa compagne voit l’eau commencer à refluer. À l’aube, devant les maisons parfois éventrées, des objets de toutes sortes, tonneaux, lits, palettes de bois, troncs d’arbre, voitures composent un amas informe recouvert d’une boue collante qui fige ce tableau apocalyptique dans une pose terrible : la ville est une nature morte d’épouvante. L’asphalte est tordu, déboîté. Aucun des quatre ponts de la cité n’a résisté. Les habitants sont isolés, sidérés. Il leur faudra trois jours pour sortir de leur torpeur.

À Schuld, le 17 juillet. L’Ahr (à l’arrière-plan) a regagné son lit. Les voisins s’improvisent éboueurs.
À Schuld, le 17 juillet. L’Ahr (à l’arrière-plan) a regagné son lit. Les voisins s’improvisent éboueurs. © Ilan DEUTSCH / Paris Match

Le samedi 17 juillet, à Bad Neuenahr-Ahrweiler comme dans la centaine d’autres villages frappés, les habitants déblaient les rues et vident les rez-de-chaussée. Les générateurs électriques pétaradent, des tuyaux vomissent la boue hors des maisons. La scène rappelle le travail des « femmes des ruines », « die Trümmerfrauen », surnom donné à ces millions de femmes qui, à partir de 1945, furent mobilisées par les Alliés pour nettoyer les villes des ruines de la guerre. Le bilan provisoire est terrible : 165 morts dans le pays, 195 en Europe. Ici, des hommes inspectent une voiture retournée d’où s’écoule un liquide rouge qui pourrait être du sang. Ce n’est que de l’huile. Des centaines de personnes manquent encore à l’appel. Le vice-chancelier et ministre des Finances de la République fédérale, Olaf Scholz, a annoncé une aide d’urgence. Les dégâts sont évalués à plusieurs milliards d’euros. Vingt-deux mille sauveteurs arrivent de toute l’Allemagne.

À Bad Neuenahr-Ahrweiler, devant chaque logis marqué par la ligne marron de la montée des eaux, les habitants empilent dans des bennes les souvenirs qui n’ont pas fini dans la rivière. Comme tous les riverains et comme tous ceux qui leur sont venus en aide, Christoph et Karolina sont recouverts d’une croûte de boue sèche. Ils sont allés chercher des packs d’eau et de la nourriture à 200 mètres de chez eux. L’aide arrive enfin, en masse, déconcentrée, hors des circuits classiques des ONG ou de l’état. Elle vient d’amis, d’amis d’amis, de connaissances, d’inconnus, de bénévoles… Vêtements et denrées s’entassent, les gens se servent. La solidarité est aussi impressionnante que le désastre.

Angela Merkel en visite avec Malu Dreyer, ministre-présidente de Rhénanie-Palatinat (au centre), à Schuld, le 18 juillet.
Angela Merkel en visite avec Malu Dreyer, ministre-présidente de Rhénanie-Palatinat (au centre), à Schuld, le 18 juillet. © AFP

Manfred, 79 ans, voisin de Christoph et Karolina, sourit devant cette agitation frénétique. Il enfile une paire de tennis dérisoire pour nous emmener dans les caves et dans le parking où est décédée leur voisine. « Je souris parce que je ne sais pas quoi faire d’autre », dit-il. Il s’enfonce dans l’obscurité totale, de l’eau noire jusqu’aux mollets. Au bout d’un couloir, une porte : les épaves des voitures sont là, sous 30 centimètres d’eau sombre : « Ça s’est passé ici. C’était une dame très gentille, elle a voulu bien faire. Son mari, lui, a essayé de s’enfuir à pied et il est mort aussi. Je vis là depuis quarante ans et je n’ai jamais vu une telle catastrophe. C’est peut-être bien vrai, cette histoire de réchauffement. » Plus loin, dans la même rue, Mathis et Bekim vident le cabinet de physiothérapie dans lequel ils travaillaient. « On a perdu notre job, dit Mathis, mais on a de la chance : nos maisons sont sauves. Ça s’est joué à quelques mètres. Bien sûr que c’est lié au changement climatique. Moi, j’avais déjà modifié ma façon de vivre, j’espère que d’autres personnes vont comprendre ce qui arrive. »

La plupart des victimes sont mortes en tentant de sauver leurs biens dans les caves et parkings

Ces inondations sont-elles vraiment liées au réchauffement ? Une certitude scientifique pour la plupart des chercheurs : « Un climat plus chaud exacerbe ce genre d’événements parce qu’il y a davantage d’humidité dans l’atmosphère, explique Françoise Vimeux, climatologue à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Chaque fois que la température moyenne augmente de 1 degré, l’humidité de l’air monte de 7 %. Dans le cas de l’Allemagne, des températures record ont provoqué des évaporations qui se sont conjuguées au réchauffement inhabituel de la mer Baltique et à l’humidité venue de la Méditerranée. Le phénomène de la “goutte froide” s’est formé : une poche d’air froid est piégée par l’air chaud. La vapeur refroidit et s’effondre en pluie. »

Comment l’Ahr, une rivière si calme, a-t-elle pu exploser ainsi au lieu de simplement déborder ? « Il y a un effet de seuil, précise la chercheuse. Imaginez que vous remplissiez un ballon gonflable avec de l’eau ; ça tient jusqu’à un certain point, et puis le ballon explose comme si vous aviez trop soufflé. » Précisément ce qui s’est passé en Allemagne et en Belgique. Il est tombé en deux jours l’équivalent de deux mois de précipitations. Quand les fleuves parviennent à contenir ces masses d’eau, ruisseaux et rivières peinent à les évacuer. Et lorsque la zone est encaissée, la situation devient dangereuse. L’effet Bernoulli, un principe de conservation d’énergie adapté aux fluides en mouvement, entre en jeu. En termes simples : plus l’espace est étroit, comme en zone montagneuse, plus le flux est rapide, ce qui conduit à des crues torrentielles.

C’est une question de réchauffement. Chaque fois que la température augmente d’un degré, l’humidité croît de 7%

Ces inondations ont ainsi frappé de plein fouet la campagne pour les élections législatives du 26 septembre, à l’issue desquelles Angela Merkel quittera le pouvoir. Depuis la catastrophe, chaque candidat se veut le héraut de la lutte contre le réchauffement. Chef du parti conservateur CDU et favori des sondages, Armin Laschet a prévenu qu’il allait « accélérer le rythme » s’il était élu.

À 40 kilomètres au nord, entre des champs gorgés d’eau, un barrage de police bloque l’accès au village d’Erftstadt-Blessem. Maria Boehme parlemente avec les autorités. Elle voudrait essayer d’aller dans la maison de son père, qu’elle a sauvé d’extrême justesse, pour chercher des objets qui lui sont chers. « Il y habite depuis 1984, ma mère est morte l’an dernier. Ces souvenirs sont tout ce qui lui reste, il ne va pas s’en remettre ! »

Les policiers sont intraitables. Le danger est trop grand. Une partie du village a été engloutie dans un glissement de terrain. Il ne subsiste qu’un gigantesque cratère s’effondrant régulièrement sous la noria des hélicoptères qui surveillent la zone. Les pompiers progressent lentement, et le nombre des victimes est inconnu.

Plus au sud, devant le village de Schuld, Angela Merkel s’exclame : « Je dirais presque que la langue allemande a du mal à trouver les mots pour décrire cette dévastation. » La langue française n’est pas mieux armée. En amont, Hans-Willi, barbe chenue et yeux bleus, reste les bras ballants devant les caravanes pliées dans les arbres, les bungalows écroulés de son camping. Sa voix est sans émotion, sans pathos, clinique : « J’ai perdu un fils voilà vingt ans. Je me suis relevé. Ce camping appartient à ma famille depuis soixante-deux ans. J’espérais vendre pour partir à la retraite. J’ai tout perdu. Et cette fois je n’aurai pas la force de me relever. » 

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