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Marina Foïs : « Je ne connais personne d’épargné, tout le monde a ses blessures »

Viser la légèreté... Malgré les drames de la vie, chercher le rire dans le tragique. | © Sabine Villiard

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Dès Les Robins des Bois, il y a 25 ans, la comédienne a imposé des personnages burlesque à l’intensité dramatique impressionnante. Marina Foïs compte aujourd’hui parmi les comédiennes les plus demandées. Suivant la formule un peu simpliste mais justifiée « Elle peut tout jouer ». Nouvelle preuve avec le film de Catherine Corsini La Fracture.


Année après année, sa voix et son regard transpercent l’écran, que ce soit pour nous amuser ou nous bousculer, l’un n’empêchant nullement l’autre. Dans La Fracture, elle campe la compagne de Valeria Bruni Tedeschi. Son couple en crise se retrouve aux urgences d’un hôpital parisien par une nuit de manif des Gilets jaunes dont le combat est porté par Pio Marmaï. Le film oscille entre drame social et comédie réaliste. Le rire, l’arme absolue, la pudeur de Marina Foïs, plusieurs fois à l’affiche dans les prochains mois. Interview en plein tournage, en Espagne, avec le réalisateur Rodrigo Sorogoyen.

Paris Match. La Fracture est-ce celle de la société ? Du couple ? De la santé ?
Marina Foïs. De tout cela. Il s’agit aussi d’un terme politique utilisé par Jacques Chirac pour parler de cette société qui se divise. Les gens s’éloignent faute de moyens. Or, faire société c’est partager, se tenir ensemble, l’idée de se communautariser n’est pas la solution. Mais les gens ont-ils le choix ? Aujourd’hui, plus personne ne peut ignorer, à cause du Covid, l’asphyxie de l’hôpital français. Mais l’écriture du film est antérieure à la crise sanitaire et témoigne des Gilets jaunes. En fait, tout le monde devrait se sentir concerné par la faillite des systèmes de soins. Les gens ont applaudi avec beaucoup de sincérité le personnel hospitalier pendant les deux premiers mois de confinement, le courage de ces soignants a été ressenti par tous. Mais un an et demi après, ils n’ont rien obtenu. J’en reste abasourdie. Je trouve qu’il faudrait valoriser tout ce qui crée du lien, les grands victoires au foot comme l’hôpital public. Ce n’est rendre service à personne que de diviser. Pourtant, je n’ai pas de doute sur les volontés individuelles. Le manque se situe du côté du discours politique.

 

Férue de mode, l’actrice aime prendre la pose. ©Sabine Villiard

Vous posez-vous la question « Mais que vais-je, moi, lui apporter ? » quand on vous propose un rôle ?
Beaucoup d’acteurs se posent cette question, à la fois humble et complètement mégalo. Mais je ne pense pas fonctionner de la sorte, je marche plus au désir. Soit pour des films qui font sens avec des sujets qui me touchent soit pour explorer mon travail d’actrice. En l’occurrence, les deux options se rejoignent parfois. Dans ce film, la thématique m’intéresse mais j’ai aussi aimé incarner le seul personnage dont il n’est jamais question. Comment faire exister quelqu’un sur lequel on n ‘est pas focalisé ? De toute façon, j’aime bien me laisser embarquer, c’est ce que j’attends d’un metteur en scène. Je ne me cherche pas dans un film. J’ai une vie quotidienne très forte puisque je suis le rôle principal de ma propre existence.

Comment insuffler de l’humour dans certains drames ?
La seule façon de décompresser lors d’une situation dramatique c’est l’humour. Et en plus c’est gratuit et accessible à tous. L’humour n’est pas l’apanage d’une classe sociale ou d’un milieu. Je reconnais que certains peuples en ont plus que d’autres et, avec mes amis, nous trouvons que les Belges font beaucoup plus preuve d’humour dans l’existence que les Français si vous me permettez quelques clichés. L’humour est une soupape, une politesse et, parfois, une urgence à se sauver, à rester digne. J’ai vécu des événements très durs et, pourtant, je n’ai pas le souvenir de m’être arrêtée de rire. On m’a appris au cours de théâtre qu’il fallait trouver le rire dans la tragédie et le tragique dans la comédie. Les gens sont beaux parce que faits de contrastes et de paradoxes. Le rire est notre seule arme face à la vie parfois si dure. Et rire ensemble me semble essentiel car il faut que ça passe par le partage. Seul, on crève.

« Il n’y a rien de plus profond que la légèreté quand on sait à quoi ressemble la vie »

Reconnaissez-vous par contre une portée dramatique en chacun de vos rôles, y compris depuis Les Robins des Bois ?
J’ai eu beaucoup de chance d’être née dans un milieu bourgeois, dans le sens où mes parents avaient des moyens. Nous avons grandi mes sœurs, mon frère et moi, en ayant le choix de faire des études ou pas, dans une famille où l’humour et l’amour régnaient. Une famille très largement éprouvée par plusieurs tragédies. Notre vie a balancé entre drame et rire. Alors je maintiens le cap de la connerie, de la distance, de la légèreté. Il n’y a rien de plus profond que la légèreté quand on sait à quoi ressemble la vie. Mais je ne connais personne d’épargné, tout le monde a ses blessures.

Vous considérez-vous comme une citoyenne engagée ?
Non, les gens engagés ce sont les militants qui œuvrent au quotidien, qui se battent dans les associations pour les droits des migrants, des femmes… En toute humilité, je ne suis pas plus engagée que mes voisins. Être citoyen, voter, se comporter comme quelqu’un de bien avec notre entourage représente le minimum de l’engagement, je n’en ferai pas une fierté. Bien sûr, le cinéma dit des choses sans pour autant brandir un étendard politique. Il y a plusieurs façons de marquer ses idées. Moi, comme d’autres actrices, avons parfois, dans certaines comédies, exigé la suppression de certaines vannes misogynes. Mais c’est juste normal. Un film peut être engagé en mettant un visage sur certaines souffrances.

A-t-il fallu du temps pour affirmer votre féminité et votre pouvoir de séduction ?
J’assume, depuis un certain temps déjà, d’aimer la mode, d’être regardée, filmée, photographiée. Je reconnais avoir beaucoup de plaisir à faire des photos de mode, à choisir des vêtements.

 

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