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« Les jeunes des manifs antivax sont une proie pour l’extême-droite »

Claude Moniquet est cofondateur du Centre européen pour le renseignement stratégique et la sécurité (ESISC). Celui-ci analyse la menace terroriste, la violence politique et se livre, depuis deux ans, à un suivi des conséquences de la crise sanitaire. | © DR

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La manifestation de dimanche dernier à Bruxelles l’a encore montré : l’expression du ras-le-bol d’une partie de la société contre les mesures Covid est clairement infiltrée par des extrémistes de tout bord. Avec de nombreux dangers à la clé.

 

Interview Christian Marchand

Paris Match. L’ESISC (voir encadré ci-dessous) a été l’un des premiers à révéler la présence grandissante de l’ultradroite dans les récentes manifestations antivax. Un rapport de l’OCAM, l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace, l’a depuis confirmé. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?
Claude Moniquet. Depuis début septembre, la participation d’éléments clairement identifiés comme liés à l’ultradroite et aux milieux complotistes ont été repérés dans des manifestations ayant tourné à l’émeute en Belgique mais aussi en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Grèce, en Allemagne et jusqu’à Melbourne, en Australie. Par ailleurs, dans plusieurs de ces rassemblements, entre autres en France et en Grande-Bretagne, des slogans antisémites ont été mis en avant, ce qui laisse peu de doute sur ceux qui les ont proférés. La montée de l’ultradroite – je parle ici de la frange non parlementaire de l’extrême droite, qui prône ou pratique la violence – dépasse de loin le cadre des manifestations liées au Covid. Ces événements sont dangereux parce qu’ils donnent à cette mouvance extrémiste l’occasion de montrer son influence grandissante et de recruter pour élargir sa base.

Vous évoquez l’extrême droite « non parlementaire ». Pourtant, il y a deux semaines, Dries Van Langenhove et le Vlaams Belang, son parti, auraient été à la manœuvre dans la manifestation ayant réuni plus de 30 000 personnes à Bruxelles. Or, le VB est très présent au parlement.
En effet, il semblerait que l’une des principales organisatrices de la manifestation, Sarah Melis, soit membre ou en tout cas très proche de l’association Feniks. Or Feniks, qui participait ouvertement à la manifestation, partage un grand nombre de ses membres avec Schild en Vrienden, une association de jeunes et d’étudiants considérée par la Sûreté de l’État comme d’extrême droite. Elle a été fondée par Dries Van Langenhove, le chef de file de l’aile la plus extrémiste du Vlaams Belang. Celui-ci s’inscrit dans une concurrence féroce avec la N-VA, composante majoritaire du mouvement nationaliste flamand, et recrute donc sur sa droite. Cela implique qu’il doive à la fois tenter de passer pour un parti « normal » et « fréquentable », pouvant séduire un large électorat, mais également cultiver ce qu’il y a de pire dans ce mouvement nationaliste : les nostalgiques de la collaboration, les néonazis, les racistes. Dries Van Langenhove s’inscrit dans ce courant : il entretient par exemple des liens étroits avec la mouvance suprémaciste blanche américaine. Il y a là un double langage assez typique de certaines formations d’extrême droite.

Cela dit, on ne trouve pas que l’ultradroite parmi les casseurs des manifestations antivax.
On peut, grosso modo, distinguer trois groupes de casseurs : des gens déboussolés et inquiets qui se laissent aller à la violence parce qu’ils s’estiment méprisés et peu ou pas écoutés, des voyous opportunistes qui se mêlent aux manifestations pour piller ou « casser du flic », enfin des extrémistes issus de l’ultradroite. C’est un peu la même typologie que celle qu’on retrouvait au plus fort de la mobilisation des Gilets jaunes, à l’automne 2018.

Avez-vous décelé d’autres exemples de cette montée en puissance de l’ultradroite ?
Oui, bien entendu. D’abord, il y a une très forte augmentation de la présence des tenants de cette idéologie sur les réseaux sociaux, avec une propagande de plus en plus active qui tourne autour de différents thèmes : les mesures anti-Covid évidemment, mais aussi le rejet de la mondialisation et de l’Union européenne, considérée comme son « cheval de Troie », le fantasme du « grand remplacement », des discours de haine dirigés contre les migrants, les femmes, les journalistes, la communauté juive ou, plus marginalement, la franc-maçonnerie. Ces charges contre des institutions et des « élites » coupables de tous les maux deviennent de plus en plus fréquentes. Mais ça, c’est le moins grave. Car on note aussi une multiplication, ces derniers mois, des menaces de mort adressées à des élus, à des ministres, à des hauts fonctionnaires ou à des experts. Et, au-delà de ces menaces, se développe une propagande d’incitation au passage à l’acte. Il ne se passe guère un jour sans que, dans un pays européen, les services spécialisés ne se livrent à des arrestations dans ce cadre. En France, durant les quatre dernières semaines, quatre saisies d’armes – dont l’une, particulièrement importante, concernait plusieurs centaines de pièces et des milliers de munitions – mais aussi de précurseurs chimiques pouvant servir à la fabrication d’explosifs ont eu lieu. À Paris toujours, un procès concernant plusieurs activistes d’ultradroite qui préparaient des attentats, entre autres contre une loge maçonnique, s’est terminé il y a quelques semaines par des condamnations allant jusqu’à une dizaine d’années de prison. Des arrestations ont également eu lieu en Italie, en Grèce, en Allemagne, en Angleterre ou en Suède. Autre tendance inquiétante qui concerne plus particulièrement l’Allemagne : l’infiltration des services de sécurité par des cellules néonazies. À Berlin, un employé du parquet a été arrêté début novembre pour avoir transmis des informations confidentielles à des activistes de la mouvance ultra. À la mi-octobre, des militaires du service du protocole ont été démis de leurs fonctions pour leurs sympathies néonazies, et voilà quelques mois, c’est une unité des forces spéciales, puis une unité spécialisée de la police, qui ont été dissoutes pour les mêmes raisons. Enfin, en Belgique, nous avons eu « l’affaire Jürgen Conings » et la révélation qu’au moins une dizaine de militants d’extrême droite étaient actifs au sein de l’armée. Les faits parlent d’eux-mêmes : jamais, depuis des décennies, l’ultradroite violente n’avait autant « bouillonné ».

(…) La suite bde ce long entretien dans votre Paris Match Belgique de cette semaine.

 

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