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Post-Bråvalla : Faut-il proposer des festivals uniquement pour les femmes ?

Aujourd'hui en Belgique, aucun festival de grande ampleur ne dispose de lieux uniquement réservés aux femmes - les toilettes mises à part. | © BELGA PHOTO JASPER JACOBS

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Suite à de récentes agressions sexuelles au Bråvalla Festival, un évènement 100% sans hommes se prépare en Suède. Mais l’initiative est-elle productive ? En Belgique, d’autres festivals s’engagent également pour plus de sécurité pour les femmes.

 

« Que pensez-vous de lancer un festival vraiment cool où seuls les non-hommes seraient les bienvenus ? », avait lâché innocemment sur Twitter la comédienne et présentatrice radio suédoise Emma Knyckare, le 2 juillet. Un nouveau rendez-vous « que nous dirigerions jusqu’à ce que tous les hommes aient appris comment se comporter », avait-elle ajouté. Sa proposition faisait suite aux terribles évènements du Bråvalla Festival, où quatre plaintes pour viols et 23 pour agression sexuelle avaient été déposées, enflammant le pays et ses voisins autour de la question de la sécurité des femmes en festival.

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Encouragée par les réponses chaleureuses des internautes, la simple idée, provocatrice pour certains, est désormais un véritable projet. « L’été prochain, le premier festival suédois sans mâles verra le jour. Je rassemblerai un groupe solide d’organisateurs talentueux qui formeront l’organisation du festival. Parlons-en à nouveau quand sera venu le moment d’entrer sous le feu des projecteurs », a récemment annoncé Emma Knyckare.

L’héritage Riot Grrrl

Au 19ème siècle déjà, certains restaurants et hôtels américains invitaient les femmes à venir diner dans des espaces où il était sociablement acceptable pour elles de s’attabler sans escorte masculine. Plus tard, en 1929, l’autrice prolifique Virginia Woolf s’était attaquée à l’écriture d’un livre intitulé A Room of One’s OwnUne pièce à soi. L’initiative n’est pas exactement une première dans le monde des festivals musicaux non plus. En 2016, Glastonbury rappelait la révolution Riot Grrrl en instaurant des espaces uniquement prévus pour celles qui se définissent comme femmes, baptisés « The Sisterhood » – « La Sororité ».

Si l’âge d’or des revendications musicales féministes appartient au début des années 90, qui avaient vues naître des conventions très do it yourself menées par des femmes pour des femmes, Olympia (dans l’État de Washington) avait remis l’idée au goût du jour dès 2000, avec un « Ladyfest ». Alors que le premier Ladyfest non-mixte affichait complet, la voix du groupe Bratmobile et Riot Grrrl de première génération Allison Wolfe avait alors proposé à tout une chacune de développer le concept au-delà des frontières d’Olympia. Le festival s’était ainsi exporté dans le reste des États-Unis et en Europe – dont en Belgique.

©DR – Des affiches de Ladyfests, en Belgique notamment.

Des alternatives controversées

Si depuis 2002, les Ladyfests sont à nouveau mixtes – et comptent même des hommes dans leur comité organisationnel -, certains ateliers par exemple restent uniquement réservés aux femmes. Récemment, le Nyansapo Fest parisien, organisé par un collectif afro-féministe, avait poussé sa logique – celle d’offrir un espace où les femmes se sentent en sécurité – encore plus loin en proposant des activités uniquement pour les femmes racisées.

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©Mwasi – L’affiche du dernier Nyansapo Fest

Une revendication qui avait créé une polémique virulente en France, à laquelle pourrait également être exposé le nouveau festival suédois. Pour la porte-parole de « Good Night Out », une association anti-harcèlement, « la ségrégation n’est pas vraiment la réponse« . Plutôt que de séparer les hommes des femmes pour les protéger des agressions sexuelles, « nous devons viser la raison pour laquelle cela arrive », explique Jen Calleja à Broadly. Comment ? Grâce à davantage d’éducation et de prévention.

L’équipe de Good Night Out forme déjà le staff des bars et boites de nuit à identifier le harcèlement sexuel, à y répondre de manière appropriée et à prévenir son apparition. « Nous aimerions entrainer les festivals à faire de même« , propose Jen Calleja. « Éduquer » les festivaliers est long processus qui ne portera ses fruits qu’avec la collaboration de tous les acteurs en charge, mais surtout quand « le harcèlement et les agressions (…) deviendront complètement socialement inacceptables », assure Calleja. « Nous devons (…) surtout nous assurer que la détresse et le traumatisme des victimes ne s’y ajoute pas à cause d’une mauvaise réponse des organisateurs ».

Riposte belge

De telles actions ne sont en effet qu’une réaction à un problème bien réel des festivals : le manque de sécurité pour les femmes qui y règne et la quasi-absence de réponses concrètes de la part de nombreux organisateurs. Suite à notre article qui dressait le constat de l’inaction des festivals belges, les Ardentes ont réagi : « Nous sensibilisons les festivaliers via des messages sur notre site web, sur nos réseaux et dans nos publications », assure l’évènement liégeois. « Plus d’une centaine d’agents de sécurité sont également présents sur le site et nous leur répétons inlassablement ces consignes. Les festivaliers dont le comportement ne serait pas adéquat sont immédiatement approchés et si nécessaire sortis du festival ».

Dour assure désormais également qu’« une cellule de suivi psycho-social pour assister les personnes en cas de problème » a été mise en place. À nos confrères de La Libre, le festival parle de « mesures concrètes » : « Nous travaillons chaque année avec l’organisation ‘Sex & Co’ qui effectue tout un travail de prévention concernant la sexualité et les violences conjugales, sur la plaine du festival. Et l’asbl Modus Vivendi (spécialisée dans la prévention des risques liés à l’usage de drogues, ndlr) dispose, elle, d’équipes mobiles ».

©BELGA PHOTO JULIE DOUXFILS – À Esperanzah, l’ambiance est plutôt bon enfant, mais surtout, familiale.

À Esperanzah, le village des possibles verra cette année apparaitre un nouveau stand, celui du collectif « Paye ton festival » – en référence aux nombreux groupes Facebook dénonçant le sexisme dans la rue, dans le monde de la justice, des médias, etc. « L’idée est de collecter des témoignages et de les diffuser, de parler du consentement, de créer un espace safe non-mixte, de distribuer des ‘pisse-debout’, des badges, des stickers (…) pour voir ce qui peut marcher en festival autour de la question », explique Robin, l’un des membre de Paye ton festival.

Si l’intervention a lieu au sein d’un évènement déjà très « conscient » et dans des zones au public déjà acquis à la cause, elle a l’avantage d’exister et de, qui sait, pouvoir dresser des conclusions et montrer la voie aux autres festivals dans le futur.

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