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Mariages gris : « Une nuisance qui prend une ampleur incroyable »

« Dans le cas du mariage gris, un escroc aux sentiments exploite la vulnérabilité d’une personne qui croyait sincèrement être aimée », explique l'avocat Laurent Levi, notre grand témoin. « Cette union est plus difficilement détectable que le mariage blanc. Le mariage gris est plus subtil et plus tabou car la victime est humiliée. » | © Photo News

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C’est un phénomène de société en pleine expansion, une vaste escroquerie aux sentiments. Les auteurs de l’arnaque, en quête entre autres d’un accès au territoire, piègent une personne vulnérable. La mondialisation et le développement du numérique ont amplifié la tendance.

« Il existe en Belgique de vrais réseaux organisés pour défendre les escrocs au sentiment en difficulté. Ils proposent de faux témoignages interconnectés, manipulent les dossiers.» Avocat actif en droit pénal, en droit de la famille et de la responsabilité civile, Laurent Levi s’est spécialisé dans les infractions sexuelles et aux sentiments, dont les mariages gris, phénomène de société en pleine expansion. « La détresse affective et sexuelle est sans limite. Le besoin d’être aimé est viscéral. (…) Tout ces éléments font naître la prostitution, les escroqueries au mariage et l’exploitation de la vulnérabilité. Il n’y a pas un jour où je ne le constate pas dans ma carrière d’avocat. Tant que le désespoir et le besoin d’amour animeront l’être humain, l’arnaque aux sentiments existera. »

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Paris Match. Le concept même du mariage gris est encore méconnu. On le confond parfois avec le mariage blanc.
Le mariage blanc est un mariage dans lequel les deux parties sont complices de l’infraction qui consiste a permettre à un étranger d’obtenir un titre de séjour et avantage sociaux en Belgique. Mme Gertrude et M. Dupont ne s’aiment pas, ils n’ont pas de projet de communauté de vie durable. Tous deux retirent un bénéfice de l’union et sont complices d’infraction pénale. Le prix moyen d’un mariage blanc sur le marché belge est d’environ 15 000 euros.
Dans le cas du mariage gris, c’est un escroc au sentiment, l’étranger, qui exploite la vulnérabilité d’une personne qui croyait sincèrement être aimée. Cette union est plus difficilement détectable que le mariage blanc. Le mariage gris est plus subtil et plus tabou car il y a réellement dans ce cadre une victime qui est humiliée. On a donc là clairement un bourreau et une victime.

La difficulté majeure, soulignez-vous, est que les victimes en prennent conscience trop tard.

En effet, on me consulte neuf fois sur dix alors que le mariage, ou prétendu mariage, a déjà eu lieu. L’idéal serait d’agir et d’être vigilant avant le mariage. Soit il s’agit d’un mariage contracté à l’étranger, qui doit donc être transcrit en droit belge. Soit les deux parties souhaitent convoler en Belgique. Dans les deux cas, il doit y avoir vérification. L’officier de l’état civil doit s’assurer qu’il n’y a pas d’escroquerie, donc s’assurer qu’il s’agit d’une union sincère et véritable, ou constater au contraire que l’une des parties manque de sincérité.

Escroquerie visant souvent, dites-vous, l’obtention d’un permis de séjour ?

Oui. Ou visant en tout cas à contourner les règles d’accès au territoire. Mais attention, le fait de chercher à obtenir un permis de séjour n’est pas en soi un argument suffisant pour refuser de valider un mariage.
Dans les cas que je reçois, l’étranger qui arrive en Belgique n’a qu’un but, convoler pour obtenir un titre de séjour. Il imagine la vie sous nos latitudes comme un billet de Lotto gagnant. Un de mes clients, un homme cultivé a épousé une Algérienne au pays. Là-bas, 50 euros c’est un salaire alors elle a imaginé que le revenu d’intégration sociale du CPAS en Belgique allait lui apporter tout le confort. Ces personnes se retrouvent ensuite confrontées aux réalités de la vie et à une grande désillusion. Le niveau de vie en Belgique est élevé, et les coûts sont naturellement liés. Cette personne se retrouve à retourner ses poches pour essayer d’envoyer de l’argent au pays, dans une situation de précarité qu’elle n’avais pas imaginée.

« Les escrocs choisissent les pays où les règles sont les plus souples. Ils y font leur shopping. Dans les îles dominicaines, par exemple, le tourisme sexuel donne lieu à de nombreuses escroqueries au mariage. » ©Photo News

Il est bien entendu permis, dans un mariage, de nourrir des intérêts prosaïques…

Absolument, sinon une majorité des mariages serait considérée comme nulle…
Par ailleurs, j’ai constaté que, curieusement, les juridictions en Belgique ont tendance à inverser les rôles pénaux. Le Belge initialement victime peut être perçu par les organes judiciaires comme le bourreau, tandis que l’escroc étranger apparaît comme la victime démunie, sans ressources économiques, mal intégré dans le pays d’accueil. Il ou elle a parfois un enfant sous le bras, ne comprend pas la langue, etc. Les tribunaux ont tendance à présupposer que le Belge a généralement une influence dominante sur l’étranger. Je constate parfois cette inversion des rôles entre victimes et bourreaux. Dans les pays qui entendent protéger à tout prix les minorités, on peut tomber dans cette inversion des rôles. La jurisprudence a tendance à placer la responsabilité sur le national.

Il semble néanmoins légitime de vouloir protéger davantage l’étranger, du moins les personnes issues de minorités, notamment pour les raisons évoquées…

Oui mais au-delà des apparences de pouvoir économique que sont censées avoir les victimes de mariages gris, on constate aussi chez ces dernières des fragilités d’ordres divers. Il faut donc rester objectif et faire la part des choses.

L’amour vénal pour obtenir une plus-value n’est pas interdit non plus, sinon on annulerait 90% des mariages !

Vous rappelez au passage que l’obsession du titre de séjour ne peut en tant que telle être un facteur éliminatoire. Vous dites en d’autres termes que chacun a le droit de rêver ou d’aspirer à une vie meilleure, que cela n’empêche de fonder une union a priori.

Il n’est pas du tout interdit en effet de rêver d’un titre de séjour. Et, je le répète, l’amour vénal pour obtenir une plus-value n’est pas interdit non plus, sinon on annulerait 90% des mariages !
Un mariage gris n’est jamais « prouvable » à 100%. Pour démontrer un mariage gris, l’élément juridique capital consiste à prouver que l’intérêt exclusif de l’escroc étranger, le seul et unique but du mariage, est d’obtenir un avantage en titre de séjour. L’étranger peut néanmoins avoir un intérêt et même une obsession pour un titre de séjour. Ce n’est pas interdit en soi, et cela n’empêche pas non plus d’avoir envie de créer une communauté de vie durable. La sincérité est présumée en amont, avant que le mariage n’ait lieu. En aval, pour annuler le mariage, on inverse la technique en attaquant la présomption de sincérité des sentiments.

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Quels sont les pays les plus propices à ce type d’arnaques amoureuses ?

Les escrocs au sentiment choisissent les pays où les règles sont les plus souples, ils y font leur shopping. Les Îles dominicaines par exemple font partie des pays où le tourisme sexuel donne lieu à de nombreuses escroqueries au mariage.

Vous vous êtes spécialisé depuis quelques années dans les mariages gris. Un phénomène, dites-vous, qui prend des dimensions interpellantes.

J’ai développé cette niche il y a quelques années. Je suis essentiellement consulté en annulation de mariage, mais, une fois encore, j’encourage les victimes à consulter davantage en amont, car les situations peuvent devenir très complexes. Je vois par exemple des situations où le mariage est consommé, où les époux mènent une vie commune en Belgique. Ensuite, soudain un changement radical de comportement s’opère chez la personne qui a recherché cette union pour obtenir un titre de séjour. Dès le moment où ils se sentent en danger, sentent que l’union pourrait être dissoute car leur victime ne croit plus en eux, ils simulent par exemple de la maltraitance conjugale (physique, morale ou économique) pour maintenir leur droit au séjour… Là, et j’ai plusieurs clients dans le cas, c’est le point de non-retour.

L’avocat n’est pas un garant de la morale. L’officier de l’état civil et le procureur vont vérifier s’il existe des présomptions et indices suffisants pour démontrer l’escroquerie.

Vous étiez récemment consulté par une dame d’un certain âge, amoureuse d’un jeune Dominicain. On est là dans un forme de cliché qui rappelle les belles heures du cinéma – on songe notamment au film « Paradise love » (**), présenté à Cannes en 2013, entre exemples qui fleurissent dans le 7e art…

On est en effet à fond dans le cliché, mais néanmoins réel et douloureux, d’une dame qui a la soixantaine avancée, rencontre durant ses vacances en République dominicaine un Dominicain âgé d’une trentaine d’années. C’est le grand amour pour elle, elle en est dingue. Elle se marie sur place et, de retour en Belgique, elle veut faire légaliser l’union. Pour s’établir en Belgique, il faut une retranscription du mariage. Elle essuie alors le refus de l’officier de l’état civil belge. Ce dernier refuse de reconnaître le mariage et donc d’unir les parties.

« Les échanges numériques ne sont évidemment pas des garants de relations de qualité. L’escroc aux sentiments va tout faire pour rendre la relation possible, multipliant
les attentions à distance. » © Photo News

Vous parlez ici d’une fragilité psychologique plus que culturelle notamment ?

Elle peut être d’ordre divers. Cette personne me consulte.

Pourriez-vous défendre cette dame et faire reconnaître en Belgique son mariage ?

Je pourrais défendre cette dame et j’assure par ailleurs la défense de cas similaires. Dans cette situation, le rôle de l’avocat est de défendre les droits de ses clients et d’articuler et mettre en évidence tous les éléments en leur faveur. L’officier de l’état civil et le procureur vont vérifier s’il existe des présomptions et indices suffisants pour démontrer l’escroquerie. Lorsqu’il est estimé avoir suffisamment d’éléments pour établir une escroquerie au mariage, une décision de refus de transcription du mariage en Belgique est prononcée. Cette décision doit légalement être motivée, c’est-à-dire qu’elle doit énoncer l’ensemble des éléments qui permet au procureur du roi et l’officier d’État civil de conclure à une escroquerie. Pour défendre un client dans cette situation, il faut contester la décision et contrecarrer chacun des éléments pour démontrer que la décision est non fondée.
Ce débat oppose deux intérêts antagonistes : le droit au mariage et de fonder une famille et les règles d’ordre public d’accès au territoire.

Il n’est pas du tout interdit de rêver d’un titre de séjour. Et l’amour vénal pour obtenir une plus-value n’est pas interdit non plus, sinon on annulerait 90% des mariages!

Quels sont les faits essentiels sur lesquels vous vous basez pour tenter de démontrer la non sincérité d’une union?

J’ai établi une grille de lecture pour défendre mes clients qui compte une bonne quarantaine d’indices, elle est valable tant pour l’officier de l’état civil qui doit confirmer ou non une union en Belgique que pour l’avocat qui, comme moi, est appelé à la rescousse d’une victime présumée pour défaire une union que cette victime conteste désormais – en l’occurrence, les mariages gris dans lesquels j’ai acquis une expérience unique.

Il faut d’abord indiquez-vous, tout comme pour le mariage blanc, relever le degré de connaissance entre escroc et victime présumée.

L’officier de l’état civil doit mener des auditions pour voir si les parties se connaissent. Comment chacun prend son café, quel est l’ami d’enfance de l’un et de l’autre. Cette étape est connue notoirement connue et peut être déjouée par les escroc aux sentiments.
Tant pour l’officier de l’état civil que pour un avocat comme moi, il faut relever des indices de simulation : comment démontrer qu’il a a eu un faux consentement au mariage.
Il faut voir notamment si l’escroc présumé a tiré un avantage en matière de séjour. Cela ne suffit pas on l’a dit, mais c’est un élément qui , associé à d’autres, peut avoir du poids. Il faut observer aussi la différence d’âge. Ici encore, aucun critère n’est suffisant en soi, c’est la coordination de plusieurs indices qui peut jouer.
La précipitation d’un mariage est un autre facteur à tenir en compte, l’isolement par rapport à la famille. On enquêtera sur les circonstances de la rencontre. Les mariages coutumiers sans écrit, avec un notable, sont valables dans certains pays d’Afrique. Dans certains pays musulmans et/ou d’Afrique, le mariage religieux revêt une importance sacramentelle. Une fois qu’un mariage religieux est conclu, la reconnaissance officielle par un tribunal local est aisée. Cela permet des raccourcis procéduraux qui permettent d’aller à toute vitesse.
Il faut vérifier par ailleurs les antécédents de chacun, voir si un passé d’escroquerie existe.
Ou la présence d’une cohabitation légale de fait avec une autre personne. Si cette relation avec un ou une colocataire a continué durant le mariage, c’est un « warning » aussi, un avertissement.

Parmi les points de la grille de lecture que vous avez élaborée : le projet parental.

A la lumière bien sûr de la religion des parties et leur culture, de leur age et de la situation. Certaines religions assimilent le mariage à un projet de famille et ont vocation de donner à la femme le statut de mère. Si l’une des parties refuse conception de l’enfant, c’est un indice. C’est alors l’inverse de ce qu’on nomme le « bébé papier », le bébé qui permettra un séjour ou autres avantages. Dans le cas d’un de mes clients, qui souhaitait un enfant, le refus de ce projet parental par l’épouse est un indice consistant.

Le « projet commun » du couple, autre élément à contrôler, englobe quant à lui une série de facettes.

Il faut ici démontrer qu’il y a une communauté de vie durable. La durabilité de cette communauté oblige à envisager un avenir commun : chien, vacances, maison, caravane, projets professionnels.
Il y a encore des dizaines d’autres éléments dans cette grille de lecture, que nous n’avons pas l’espace pour énumérer ici.

Une fois marié, chacun a droit, selon la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’homme, à ce qu’on nomme la « curiosité légitime ». Ça permet d’enregistrer les moment intimes, de réaliser des captures d’écran du conjoint, de lire ses mails et toute correspondance…

La vérification d’une présence d’actes sexuels en fait, on l’imagine, partie, comme pour les mariages blancs ?

Oui, au même titre que le projet de famille, la conception d’un enfant, les projets communs dont les vacances, les objectifs professionnels etc.

Plus largement, les processus de détection sont-ils plus subtils que pour les mariages blancs ?

Il arrive que le repérage soit aisé. Par exemple dans le cas d’une personne ostensiblement vulnérable qui séduirait une personne à l’attractivité disproportionnée.

Vous donnez des conseils peu « catholiques » à vos clients. En termes de récolte de preuves notamment, vous faites allusion à l’espionnage au sein du couple.

Je dois informer mes clients qu’une fois mariés, ils ont droit, selon la Cour européenne des Droits de l’homme, à ce qu’on nomme la « curiosité légitime », mais également au bénéfice de la jurisprudence Antigone. Cette dernière permet, dans certaines conditions, de recueillir illégalement des preuves et de les produire en justice. Si la notion de curiosité légitime permet de consulter les correspondances de son conjoint, de réaliser des captures d’écran, d’investiguer l’historique Internet, etc. la jurisprudence Antigone permet d’aller beaucoup plus loin car elle rend possible la production en justice de preuve recueillie illégalement tel que installer une application d’espionnage pour le téléphone l’ordinateur du conjoint pour découvrir les codes d’accès, etc.

Mon rôle de conseil me conduit informer mes clients sur leurs droits, les possibilités et les risques. Ils peuvent ainsi agir informés et de manière éclairée. En jurisprudence, j’arrive à faire accepter dans 100 % des cas les pièces produite en ingérence à la vie privée, par le biais de ce que l’on nomme donc la curiosité légitime. En ajoutant la jurisprudence Antigone qui permet dans certains cas de produire des preuves illégales, nous pouvons aller très loin dans l’admissibilité des preuves. Les citoyens l’ignorent. Jusqu’à présent, aucune preuve produite sous mes conseils a été invalidée par un tribunal. Aucun de mes clients n’a eu la moindre sanction du fait d’avoir produit une preuve. On peut donc être aveuglé par l’amour mais se réveiller et avoir une once de discernement. On peut réagir et on sera protégé sur le plan de l’admissibilité des preuves. Faut-il ajouter que s’il y a amour véritable et que tout va bien, ces preuves ne serviront jamais.

Je n’ai pas observé de corrélation entre le niveau d’éducation et la propension à être victime d’un mariage gris. Tout citoyen de toute nationalité et de toute classe socio-économique est concerné.

Généralement, quels sont les profils socio-économiques des victimes de mariages gris que vous avez conseillées ?

Autant de femmes que d’hommes, du fifty-fifty, de toutes les nationalités, tous les âges, toutes les religions, toutes les classes sociales et économiques et tous les styles physiques.

Parmi ces victimes, vous constatez une vulnérabilité de départ, psychologique ou physique, là où l’escroc sera davantage dans une fragilité économique ?

Du côté des victimes, je constate une vulnérabilité de départ dans 90 % des cas, oui. Elle peut être physique et/ou psychologique. Mais rarement économique puisque d’emblée la victime est censée disposer de suffisamment de revenus pour assumer son conjoint.
Je détecte dans le profil des victimes une vulnérabilité. La victime peut souffrir de trouble abandonnique, de handicap, de dépression profonde, de traumatismes divers. J’ai eu parmi mes clients une dame qui sortait d’un cancer et d’une longue période de célibat. Ce sont des éléments qui fragilisent et font de ces profils des proies parfaites.

Ces proies parfaites ont-elles en général un niveau d’éducation faible?

Je n’ai pas observé de corrélation entre le niveau d’éducation et la propension à être victime d’un mariage gris. Tout citoyen de toute nationalité et de toute classe socio-économique est concerné. J’ai pour n’en citer qu’un exemple un client informaticien de 30 ans, plutôt bien de sa personne et qui gagne 4000 euros net par mois. Il était esseulé du fait de son métier dans le besoin de reconnaissance d’autrui et d’amour. Il fut victime d’une escroquerie au mariage.
La détresse sexuelle et relationnelle aujourd’hui est évidente et appelle à l’exploitation de la vulnérabilité. Comme la prostitution, tant que les pulsions sexuelles s’exprimeront et que le besoin d’amour s’imposera, les escroqueries existeront. Autrement dit, les escroqueries aux sentiments et à la sexualité perdureront tant que l’humanité existera. La nécessité fait loi, c’est irrésistible, cela s’est produit, cela se produit et se produira encore. Que la passion se vive, mais avec prudence.

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Cette détresse sexuelle n’est pas neuve toutefois.

La problématique est ancienne mais les escroqueries liées se trouvent décuplées par les échanges internationaux et les facilités de déplacement. Le phénomène de la mondialisation et de la globalisation, le développement du numérique, l’inter-connectivité sont autant d’éléments qui ont facilité les mises en contact entre personnes et les déplacements internationaux.

Parmi les aspects sociétaux de ce phénomène en expansion on imagine aussi la paupérisation de certains régions, le développement du web, l’évolution de la cellule familiale etc. Quelles raisons voyez-vous à cette intensification des mariages gris?

L’explication est multifactorielle. Le premier facteur, c’est la mondialisation et la globalisation, on communique facilement avec d’autres individus à l’autre bout du monde. Cela a favorisé les interactions relationnelles multi ethniques et interculturelles. La multiplication des zones de tension dans le monde et le déploiement des voyages intensifie le phénomène . On atteint aujourd’hui un pic dans les mariages gris car on a développé dans notre pays des règles sociales généreuses et hyper protectrices pour les personnes en situation d’indigence.

Cette multiplication des escroqueries sexuelles est liée aussi au déploiement des contacts virtuels, portes ouvertes à tous les abus.

Les réseaux sociaux sont, de fait, des lieux propices à ces escroqueries. On tombe aussi alors dans un autre phénomène lié, plus cliché certes mais bien réel : la paupérisation des relations humaines. Les échanges numériques ne sont pas des garants de relations de qualité. Les jeunes qui gagnent leur vie et travaillent beaucoup peuvent tomber dans le cercle vicieux de l’isolement qui engendre l’usage excessif du numérique. Cet usage peut être perçu comme un gain de temps. L’escroc au sentiment va tout faire pour rendre la relation possible, multiplier les attentions à distance. Le Belge, débordé de travail, ne se donnera pas le temps de vérifier certains points.

Il existe en Belgique de vrais réseaux organisés pour défendre escrocs au sentiment en difficulté. Ces réseaux proposent de faux témoignages, interconnectés et manipulent les dossiers pour soutenir ces escrocs en renforçant de fausses accusations de viol, de maltraitance en général, etc.

Vous évoquez par ailleurs certains sites web ou plateformes vouées à la cause des rencontres amoureuses, avec mariages à la clé…

Beaucoup de cas de mariage gris proviennent de sites communautaires. C’est souvent un premier filtre pour veiller à rencontrer des personnes qui sont éligibles au mariage. Dans les pays musulmans notamment, on retrouve beaucoup ce type de figuration. Ce sont des points d’attache pour que la condition religieuse soit remplie. Il peut s’agir de groupes Facebook etc.
Plusieurs de mes clients ont notamment été abusés via un site qui réunit des personnes à connotation musulmane. On y trouve une personne ou toute une famille qui se tient derrière un pseudo. Cette « personne », réelle ou partiellement réelle, tente donc de trouver chaussure à son pied dans le pays où un titre de séjour ou tout autre avantage de ce type serait souhaité. La Belgique entre autres. Le fait de passer par un site religieux garantit à l’escroc de trouver une victime de même religion (condition sine qua non pour le mariage). Il permet de rester dans une mouvance culturelle proche et de faire mieux passer l’idée d’un mariage du côté du pays d’origine. La configuration du site en lui-même constitue un terreau aux mariages gris.
L’un de mes clients, converti à l’islam, s’est fait entreprendre par une personne vivant en Algérie et s’est fait piéger dans un mariage expéditif. Il s’agit d’un monsieur cultivé et totalement maître de ses moyens. Mais ce qui est criant dans les mariages gris, c’est la crédulité.

Votre client s’est donc converti à l’islam avant de s’inscrire sur ce type de site. Est-ce une démarche saine dans l’absolu, est-ce vraiment crédible ?

Toute personne est libre de se convertir à la religion de son choix et ce pour des motifs qui lui sont propres. Personne n’a à juger la foi de l’extérieur. Par ailleurs les chiffres portant sur les conversions de religion orientées pour contraction d’un mariage ne sont pas connus.

Et tout individu a bien sûr la liberté de nourrir un intérêt pour une conversion visant en réalité surtout à contracter un mariage.

Absolument, c’est le droit de chacun. Avoir été converti en amont permet aussi de faciliter et d’accélérer le processus d’un mariage. Le principe des escrocs est d’aller vite. Il n’y a pas besoin de convertir quelqu’un à distance, ce qui représente un travail chronophage.

Laurent Levi : « Le tourisme sexuel peut se transformer en quête d’amour ou en être la façade. Certaines victimes envoient de l’argent à leur protégé(e), sont séduites par les échanges via les réseaux sociaux, et en arrivent à proposer une union en bonne et due forme à quelqu’un qu’ils ou elles connaissent à peine. »

Où est la limite entre amour vénal et prostitution ?

La prostitution implique un « contrat prostitutionnel », c’est-à-dire un consentement entre les parties sur un prix déterminé pour une prestation donnée.

Vous parliez aussi du tourisme sexuel en Thaïlande. Peut-il se muer en mariage gris ?

Bien sûr. Ce qui compte, c’est le contact. Le tourisme sexuel peut se transformer en quête d’amour ou en être la façade. Certaines victimes envoient de l’argent à leur protégé(e), sont séduits par les échanges via les réseaux sociaux, et en arrivent parfois à proposer à quelqu’un qu’ils/elles connaissent à peine une union en bonne et due forme.
Un de mes clients, un jeune homme de 35 ans, ingénieur, a épousé une jeune femme thaïlandaise rencontrée en ligne. On n’est toutefois pas ici dans le tourisme sexuel à proprement parler mais l’exemple est éloquent. La jeune femme vivait à Bangkok où elle sortait beaucoup. Il la connaissait à peine, l’avait vue une ou deux fois et lui avait envoyé l’équivalent de la moitié d’une voiture en argent. Elle a fait tout un simulacre, lui envoyait des cœurs, des photos, mille promesses sexuelles, entretenait la flamme. Il a cru que sa solitude était brisée et que le bonheur futur était auprès d’elle. Son projet était de vivre dans une ferme en Belgique. Elle n’y avait jamais marqué d’opposition mais arrivée en Belgique elle a commencé à écumer toutes les boîtes de nuit de Liège.

On a du mal à imaginer un tel degré de crédulité.

L’être rationnel n’est pas un être d’amour. L’amour en soi c’est l’irrationnel, c’est la folie. J’ajouterai qu’on retrouve des mariages aussi dans le domaine du travail du sexe, n’importe où. Certain(e)s prostitué(e)s finissent par épouser un de leur clients, et il arrive que ce soit véritablement par amour.

Ne faut-il voir aussi une forme de machisme, de paternalisme de la part de certaines « victimes » de mariages gris ?

Je le répète : la détresse affective et sexuelle est sans limite. Le besoin d’être aimé est viscéral. Tout ces éléments font naître la prostitution, les escroqueries au mariage, l’exploitation de la vulnérabilité. Je le constate au quotidien dans mon cabinet.

Il existe aussi du tourisme sexuel féminin, tend-il à se développer ?

Sans doute. Il y a des zones notoires telles que la République dominicaine. Les escrocs au sentiment qui exploitent la vulnérabilité des touristes y sont souvent complices entre eux.

C’est une autre difficulté que vous rencontrez dans la défense de vos clients.

Oui. Il existe aussi en Belgique de vrais réseaux organisés pour défendre escrocs au sentiment en difficulté. Ces réseaux proposent de faux témoignages, interconnectés et manipulent les dossiers pour soutenir ces escrocs en renforçant de fausses accusations de viol, de maltraitance en général, etc. On est parfois obligé de porter plainte avec constitution de partie civile. Je force la machine pénale à travailler et à réaliser des devoirs d’enquête conséquents. Dans les pays qui entendent protéger à tout prix les minorités, il faut se prémunir de l’inversion des rôles.

(*) Avocat au barreau de Nivelles, Laurent Levi est également auteur d’articles scientifiques et d’informations et réalise des activités d’enseignement à l’université.

(**) Paradise Love, de l’Autrichien Ulrich Seidl. Sur les plages du Kenya, les Noirs les surnomment les « Sugar Mamas » : ces vacancières européennes, femmes seules et quinquagénaires avec lesquelles ils font commerce de leurs corps pour sortir de la misère.

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