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Michel Aoun : le printemps de Beyrouth

Au palais présidentiel de Baabda, sur les hauteurs de Beyrouth, le 5 septembre. | © Baptiste Giroudon / Paris Match

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Elu président il y a un an, le général, symbole de la réconciliation nationale, est l’invité de la première visite d’Etat d’Emmanuel Macron.

Le général Aoun marche sur la terrasse de son bureau du palais présidentiel de Baabda qui domine Beyrouth. Seul, en bras de chemise, président décontracté, c’est jour de congé au palais après la fête de l’Aïd. Les cèdres et les palmiers ombragent une pelouse d’un vert électrique. Je me souviens de notre première rencontre, ici même, à la fin des années 1980. Je m’étais précipité dans un avion après l’avoir entendu, Premier ministre, dénoncer à la radio le terrorisme de Hafez el-Assad qui avait envahi le Liban.

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Aoun venait de déclencher la « guerre de libération ». La route de Baabda était crevée par les obus, les bureaux de la présidence éventrés, il résistait avec sa famille et ses fidèles au milieu des décombres. Des milliers de Libanais, venus à pied, stationneront bientôt jour et nuit autour du palais pour en assurer une protection symbolique.

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La forêt de pins qui ceinturait le palais était détruite, des parois entières étaient soufflées, les vitres brisées. Un drapeau libanais flottait à un pan de mur. La nuit, les soldats veillaient sur des lits de camp dans les couloirs du palais, leur kalachnikov dans les bras et le ciel étoilé au-dessus de leur tête, visible à travers les béances du plafond.

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Michel Aoun m’avait reçu dans le bunker qui lui servait de bureau, de salle à manger et de chambre à coucher. Il portait une tenue léopard et des mocassins noirs. Le visage rond, la paupière lourde, le regard charbonneux et rapide. Un artilleur idéaliste, au verbe haut, parlant de démocratie, seul contre tous : nous étions devenus amis sur-le-champ. Michel Aoun avait été chassé, le 13 octobre 1990, par les chars syriens, de ce palais où il résistait depuis des mois. Ce jour-là il était entré dans le gris de l’exil.

« J’accepte l’idée de la mort. N’oubliez pas que je suis un soldat. »

A 82 ans, amaigri, le teint pâle, mais tonique et toujours combatif, c’est le même homme qui contemple Beyrouth de son balcon. A quoi pense-t-il ? La lumière déferle sur la ville blanche et sur la mer. Il lève un bras pour se protéger du soleil. Les cloches d’une église voisine résonnent dans le silence. « Vous savez, dit-il, quand je suis revenu à Baabda, à l’automne 2016, comme président du Liban, j’ai pensé que c’était simplement la vérité qui triomphait. L’idée d’une revanche sur mes anciens ennemis, sur le destin, ne m’a pas effleuré. »

Pendant deux ans, à la fin des années 1980, beaucoup de Libanais, chrétiens et musulmans, avaient cru au printemps de Beyrouth qu’il incarnait. Combien de jours passés avec lui dans son bunker (aujourd’hui transformé en garde-meuble) ? « Allez-vous vous habituer à notre vie en sous-sol ? » me demandait-il quand j’arrivais le matin dans son bureau. J’entends encore sa voix, ferme, rugueuse, la voix d’un homme sorti d’un petit village du sud de Beyrouth, devenu soldat parce qu’il faut bien gagner sa vie. Sa conversation était lente, son français engourdi par l’arabe et l’anglais, mais il allait toujours chercher le mot juste. Je le voyais travailler dans une constante bonne humeur, recevant à longueur de jour émissaires libanais, arabes, ambassadeurs et chargés d’affaires.

Dans le bunker vivaient son état-major, ses officiers d’ordonnance, sa femme, Nadia, et ses trois filles. Des adolescentes. Chantal, la cadette, mademoiselle Joie, lisait des romans roses. Claudine, hyper-occupée et toujours souriante. Précieuses présences. Mireille, l’aînée, travaillait avec son père. Un format délicat et la pâleur d’une madone toscane. Un jour, devant elle, anticipant les questions que je n’osais pas poser, le général m’avait dit : « Le poids de la mort n’est pas sur moi. Par une sorte d’entraînement méditatif, j’ai toujours pensé ce problème comme n’en étant pas un. J’accepte l’idée de la mort. N’oubliez pas que je suis un soldat. » Mireille l’avait écouté puis lui avait tendu une revue de la presse américaine. Elle n’avait pas cessé de sourire. Les trois jeunes filles ont ensuite mangé avec leurs parents le pain noir de l’exil. Ce sont aujourd’hui trois jolies femmes, toujours actives auprès de lui. « Ma famille a joué un rôle fondamental, se souvient le président. Nous étions tous solidaires. Jamais de plainte, jamais, nous étions tous les cinq comme des stoïciens. »

Selfie avec Daniel Rondeau. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Le général rebelle n’était ni d’un clan ni d’un appareil, asservi seulement par son obéissance à quelques grands principes : élections libres, indépendance nationale et refus du terrorisme. Nous avions été quelques-uns à penser que l’avenir du monde arabe, et un peu du nôtre, se jouait dans les décombres de ce palais. Mais les Etats-Unis avaient besoin de l’appui d’Assad pour la première guerre du Golfe et, comme la France, ils avaient reproché à Michel Aoun la division du camp chrétien et une entrée en guerre aventureuse contre la Syrie. Les chars de Hafez el-Assad avaient été autorisés à entrer dans Beyrouth le 13 octobre 1990.

Je le retrouve aujourd’hui dans un bureau neuf, assis devant une bibliothèque et un drapeau libanais. Le palais a été restauré avec soin. « Monsieur le Président, vous étiez dans le bunker le 13 octobre, aviez-vous été prévenu de l’attaque syrienne ? — La veille au soir, le 12 octobre, j’ai reçu d’un Libanais la photocopie de l’ordre donné à l’armée syrienne d’intervenir. J’ai réuni les militaires et les civils qui travaillaient avec moi et je leur ai dit : “Rentrez chez vous, la situation devient dangereuse. Ne restez pas ici, s’il vous plaît.” La nuit a été longue. »

Le 13 octobre, le général venu négocier un cessez-le-feu à l’ambassade de France est placé sous la protection de la France, le printemps libanais est vaincu. Aoun et les siens restent dix mois confinés à l’ambassade. « L’ambassadeur de France, René Ala, et sa femme sont devenus plus que des amis. Ils nous ont aidés à supporter cette épreuve. Je parlais avec René Ala tous les soirs. »

Dans la nuit du 27 août 1991, le général est exfiltré. Une voiture leurre quitte l’ambassade de France en pleine nuit et fonce vers l’aéroport. C’est le début de l’opération Hortensia. Un autre véhicule emmène Aoun et deux de ses ministres à Golden Beach. Un Zodiac et des hommes des commandos Hubert les attendent sur la plage. « Nous enfilons des combinaisons imperméables par-dessus nos costumes, je me serais cru dans un film de James Bond », m’a raconté le général Maalouf. Les trois hommes mettent le pied sur l’aviso « Quartier-Maître Anquetil ». La nuit suivante, un Zodiac les débarque sur le rivage chypriote. L’arrivée, assez mouvementée, ne se passe pas tout à fait comme prévu (un « malentendu » avec les Britanniques). Des hommes du Raid sont obligés de cisailler le grillage de l’aéroport où le général et ses deux grognards s’engouffrent dans un Falcon blanc. Objectif la base aéronavale de Hyères.

La dernière étape de son exil est Paris, un appartement un peu vide, qu’il considère comme un lieu de passage

Le surlendemain, je rejoins Michel Aoun à la villa Gaby à Marseille. Première station, ironique et presque douce, de son exil en France. La villa, qui fait face au château d’If, avait été offerte par le roi du Portugal à la danseuse Gaby Deslys réputée pour ses descentes d’escalier avec des plumes dans les fesses. Le soleil, la mer, les falaises avaient les couleurs du rivage beyrouthin. Aujourd’hui, il se souvient qu’il avait alors reçu une lettre de François Mitterrand : « Le gouvernement fera le nécessaire pour que vous soyez traité en hôte éminent de la France. »

En février 1993, l’Etat français déménage le général. Aoun souhaite se rapprocher de Paris. Il s’installe à Crécy-la-Chapelle, non loin d’EuroDisney. Je vais reconnaître les lieux avant son arrivée. Autour de la maison, déjà, des herses, des vitres blindées, des portiques de sécurité, des CRS, les hommes du Raid et même un hélicoptère stationné à proximité pour évacuer le général en cas d’attaque à force ouverte. Les Syriens n’avaient pas caché qu’ils voulaient sa peau. La France ne lésine pas sur la sécurité de ce réfugié singulier. Dans les brouillards d’Ile-de-France, Michel Aoun n’est plus un rebelle en battle-dress, mais un homme abandonné en « pays pluvieux », comme dirait Baudelaire.

Il passe des journées au téléphone à parler du Liban avec ses compatriotes. Il faut le voir alors bêchant son jardin pour y planter un cèdre ou coupant du bois dans la forêt, toujours entouré d’une protection policière. « En me voyant ainsi, levant ma hache et surveillé par tous ces hommes, il arrive que je me prenne pour un forçat. » Pour la première fois, je l’avais senti humilié par son statut : hôte d’Etat ou prisonnier politique ? J’essaie de rompre cet enfermement en l’invitant à la Saint-Vincent des vignerons de Vert-Toulon, en Champagne, mais Charles Pasqua lui refuse son autorisation de sortie. Il faut que le Premier ministre, Edouard Balladur, lève l’interdiction. La dernière étape de son exil est Paris, un appartement un peu vide, qu’il considère comme un lieu de passage.

« Emmanuel Macron était venu au Liban avant l’élection. Nous avions pas mal discuté. »

Le 7 mai 2005, un avion spécial le ramène à Beyrouth. « J’aurais voulu saluer le président Chirac avant de partir, me dit-il pendant le vol, pour remercier la France, mais cela n’a pas été possible. Je rentre avec un projet de société nouvelle, débarrassée de la corruption, du féodalisme politique et des fanatismes religieux. » Une demi-heure avant l’atterrissage, le général enfile discrètement un gilet pare-balles sous sa chemise et chante l’hymne national avec ses compagnons. Plusieurs dizaines de milliers de personnes l’attendent place des Martyrs. Dix ans encore, et il devient président.

Nadia nous a invités à déjeuner en famille dans l’appartement privé du président. Houmous, gigot, Pontet-Canet 2000. Dans le bunker, c’était plutôt bière et pizza. Michel Aoun a gardé un solide appétit. La conversation vagabonde. L’exil : « Jamais je n’ai été découragé. » Son prochain voyage à New York, avant son arrivée à Paris : « Je vais m’adresser à la conférence générale de l’Onu. » Saad Hariri : « C’est un modéré. J’ai une relation de confiance avec lui. » La chasse et l’écologie. « L’homme doit passer un pacte avec l’oiseau, et avec l’arbre. » Bachar el-Assad : « L’avenir de la Syrie doit s’écrire entre lui et son peuple. » Emmanuel Macron : « Il était venu au Liban avant l’élection. Nous avions pas mal discuté. » Je lui fais remarquer qu’il y a une certaine ressemblance entre son mouvement et le sien. Les « marcheurs », sortir des camps et des clans… Il éclate de rire.

« Emmanuel Macron a quand même été plus rapide que moi. » Les filles applaudissent, Nadia sourit. Il leur a fallu beaucoup de patience. « Toute cette histoire est inouïe, dit Claudine. Il y a des jours où l’on n’y croit pas. On travaille ici, le général est président, mais le passé revient souvent nous visiter, il m’arrive d’entendre encore le bruit des obus. » La France fut l’exil du général et de sa famille, notre pays reste leur oxygène. En invitant Michel Aoun en visite d’Etat, la première de sa présidence, Emmanuel Macron ouvre un nouveau chapitre dans le roman d’un homme obstiné mais aussi dans l’histoire d’un pays toujours debout et qui nous est nécessaire.

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