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À table comme à la guerre : la révolution passera par les estomacs

Julia Turshen est l'autrice d'un nouveau livre, "Feed the resistance". | © Flickr/Brian Lauer

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L’autrice et foodie américaine Julia Turshen rappelle qu’on peut se révolter de sa cuisine et le rôle des chefs d’hier et d’aujourd’hui pour changer un monde qui ne tourne plus toujours rond.

 

« Au lendemain de l’élection de Donald Trump, bon nombre d’Américains se sont emparés des rues. D’autres ont fait des dons, écrit, appelé et boycotté. Moi ? J’ai cuisiné », avoue Julia Turshen dans les colonnes du New York Times. Et pourtant, lorsqu’on connait le personnage, foodie incontestée et incontestable, autrice de plusieurs livres de cuisine – mais pas seulement -, on se dit que c’est ce que cette Américaine pouvait probablement faire de mieux. Dans une opinion intitulée « La résistance a faim », elle assume son rôle – indispensable – de chef des estomacs révoltés. « En parallèle d’aller voter et de faire du volontariat, explique-t-elle, l’un des moyens grâce auxquels je résiste [au gouvernement de Donald Trump], c’est en cuisinant pour les activistes de Kingston ». Ainsi, peu de manifestations ou de réunions nocturnes ne peuvent se dérouler sans ses lasagnes, ses burritos et ses muffins au maïs.

#Foodporn peut-être, #feedtheresistance sûrement.

À table comme à la guerre

Car c’est simple, pour Julia Turshen, « l’outil le plus précieux que nous ayons dans nos cuisines ne se trouve dans aucun tiroir ou placard : c’est la table ». Quatre pieds et une planche pour réinventer le monde, lui redonner sens et, accessoirement, se nourrir en même temps. L’auteur rappelle qu’il en a « toujours » été ainsi aux États-Unis : en 1955 déjà, après que Rosa Parks ait été arrêtée, l’activiste des droits civiques Georgia Gilmore menait un groupe de femmes chargées de cuisiner et vendre des plats afin de lever des fonds pour la campagne de boycott des bus de Montgomery. Le club de Georgia Gilmore remplissait non seulement les estomacs de ceux qui résistaient, mais permettait aussi de subvenir aux besoins financiers de leur organisation, qui approvisionnait les chauffeurs impliqués dans le boycott en essence et pneus.

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« Il faut trouver sa voix et la faire entendre de quelque façon que ce soit. Cela peut être en chantant. Cela peut être en apportant des repas. Cela peut être à travers une autre forme de protestation. Faites quelque chose où vous êtes », lui a par ailleurs confié la nièce journaliste d’une autre activiste de la table du temps de Martin Luther King. Et leur descendance s’active déjà aux fourneaux, à travers tout le pays, où des chefs se mobilisent pour les pauvres, les incompris et les rêveurs. Comme le chef José Andrés de Washington, qui a passé la semaine dernière à Porto Rico à s’affairer derrière des poêles à paella gigantesques, afin de réconforter les américains touchés par l’ouragan Maria, alors même que le président Donald Trump minimisait leur sort. Plus de 50 000 repas ont été distribués, avec l’aide de cuisines mobiles, de restaurants et de foodtrucks.


En Belgique aussi, le changement passe par les cuisines. À Bruxelles, quatre Molenbeekois font un joli pied de nez culinaire aux autorités en nourrissant et soutenant les réfugiés du par Maximilien. Le projet de « Belgium Kitchen » est né à Calais, puisque la faim n’a pas de frontères. En juin dernier encore, le restaurant Racine accueillait durant plusieurs jours un jeune réfugié expérimenté pour venir élaborer avec son chef un menu spécial. Le but ? « Valoriser les talents » des réfugiés et rappeler que « la cuisine est une arme », nous faisait savoir l’organisatrice de l’évènement baptisé « Refugee Food Festival ».

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Seulement, Ugo Federico et Francesco Cury, les propriétaires des lieux, nous racontaient alors qu’à l’occasion d’une autre soirée destinée à lever des fonds pour les victimes d’Amatrice, frappée par des tremblements de terre ayant fait 290 morts, ils avaient été accusés de « récupération ». De profiter du malheur des uns pour faire gonfler leurs caisses à eux. Des attaques dont se souviennent le chef et son comparse, écœurés. Et pourtant, « quand il s’agit de nourrir la résistance, il n’y a jamais trop de chefs en cuisine », assure Julia Turshen.

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