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L’Afro : une monnaie virtuelle et humaniste

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La cryptomonnaie a été lancée en juin 2018. | © Markus Spiske

Economie

Des économistes, experts et financiers lancent une cryptomonnaie non spéculative et au service des populations du continent.

« D’autres monnaies ont été créées, mais c’est la seule avec un vrai projet de développement. La seule qui ait du sens ». Le mot n’est pas lâché au hasard. Derrière ses petites lunettes rectangulaires, Thameur Hemdane, fondateur d’Afrikwity, une plateforme d’investissement destinée à l’Afrique, voit dans l’afro une manière de contrer « la perversion du système bancaire et financier ». Réunis dans les bureaux de l’agence de communication Hopscotch, à Paris, les fondateurs de cette cryptomonnaie, lancée en juin 2018, rêvent d’une innovation monétaire. Pourquoi aurait-elle lieu en Afrique plutôt qu’ailleurs ? « En Europe, où la monnaie est stable et les transferts ne sont pas chers, la cryptomonnaie est perçue comme un phénomène ludique, poursuit Thameur Hemdane. En Afrique, c’est très utile pour les populations, car les transferts sont coûteux et les monnaies instables ». Et son voisin Karim Zine-Eddine, directeur des études de Paris Europlace, de citer l’exemple du Zimbabwe, où l’État a vu rouge lorsque les habitants ont commencé à utiliser des cryptomonnaies pour contourner l’hyperinflation. La tentation est grande pour les portefeuilles africains de passer du réel au virtuel. « En Afrique, il y a 41 monnaies pour 54 pays, mais elles ne peuvent se convertir entre elles sans passer par d’autres devises, le plus souvent l’euro ou le dollar, analyse Hemdane Thameur. C’est aussi le continent où les transferts sont les plus taxés. Quand on sait que la diaspora envoie en moyenne 65 milliards de dollars par an vers le continent, les sommes en jeu sont énormes ! » 

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« En Afrique, peu de personnes possédent des comptes en banque », relève Daniel Ouedraogo. Ce doctorant au laboratoire d’économie de l’université Paris-Dauphine et membre du think tank L’Afrique des idées planche sur la valeur de l’afro. Car une monnaie qui prétend avoir du sens se doit d’abord d’être stable. « Nous ne voulons pas un produit spéculatif, nous souhaitons maintenir une valeur à un niveau acceptable, qui reflète le pouvoir d’achat moyen sur le continent », poursuit l’économiste. Autre engagement pour que cette monnaie ait du sens : sa dimension solidaire. « Sur les 750 milliards d’afros émis en juin dernier, 80 % appartiennent à une fondation à but non lucratif [la Fondation Afro, basée en Suisse, NDLR], dont le seul objectif sera le développement économique et sociétal du continent africain », assure Roland Coutas, l’un de ses créateurs. À ses côtés, l’inventeur du concept Nikki Beach, Eric Omoré, aujourd’hui à la tête d’un groupe actif dans l’hôtellerie et les médias. L’entrepreneur sénégalais fait le pari de l’Afrique en investissant dans des hôtels écoresponsables au Gabon et au Rwanda. Il promet de « faire venir sur le projet de nombreux talents, des célébrités internationales qui s’intéressent à l’Afrique ». Le club des fondateurs devrait bientôt compter une cinquantaine de membres.

« Nous souhaitons maintenir une valeur à un niveau acceptable, qui reflète le pouvoir d’achat moyen sur le continent« 

Cryptomonnaie : Le Maghreb y réfléchit aussi

Face à l’essor des nouvelles monnaies, les banques centrales de l’Union du Maghreb arabe (UMA) incitent à une relance de la coopération entre pays membres. 

Par Linda Lefebvre  

Depuis sa création en 1989, l’Union du Maghreb arabe vise à « contribuer à l’édification d’une économie maghrébine compétitive et intégrée et (…) à promouvoir les échanges commerciaux intermaghrébins ». Une ambition longtemps freinée par des désaccords politiques frontaliers et les Printemps arabes de 2011. Loin de se décourager, les Banques centrales des cinq États membres (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Mauritanie) ont décidé, en novembre 2018, de donner un nouveau souffle à l’organisation. Pour coordonner leur action, elles ont créé un secrétariat général commun, dont la présidence a été attribuée à la Banque centrale de Tunisie (BCT). Parmi ses priorités, l’intégration des nouvelles technologies financières et la cryptomonnaie. En intégrant le bitcoin dans une politique monétaire commune, les pays du Maghreb s’adaptent à une réalité régionale déjà présente. Selon la plateforme de commerce entre particuliers LocalBitcoins, le volume des transactions de bitcoins au Maroc arrive en quatrième place sur le continent africain. Pourtant, le royaume, tout comme l’Algérie, interdit officiellement son utilisation.

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« Dans les pays africains, le contrôle des changes est une difficulté pour commercer au niveau international« 

« Les cryptomonnaies posent un problème, car elles sont indépendantes des banques centrales, déconnectées de l’économie nationale et donc du pouvoir d’intervention de l’État. Elles fragilisent, d’une certaine façon, le pouvoir économique et décisionnel de certains pays », explique Me Xavier Ghelber, avocat au barreau de Paris, qui conseille notamment les autorités tunisiennes. « Dans les pays africains, le contrôle des changes est une difficulté pour commercer au niveau international, poursuit Me Ghelber. Sachant que, par exemple en Algérie, le taux de change ne correspond pas à la réalité ». Pour le juriste, une cryptomonnaie au niveau du Maghreb permettrait de court-circuiter ce contrôle, néfaste au commerce et aux investissements.

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