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Lithium : l’or blanc de la Bolivie

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Dans les bassins d’évaporation du salar d’Uyuni décante le lithium. En bas à droite : un minuscule camion nous laisse deviner l’échelle de cette immensité. | © Cédric Gerbehaye

Economie

Demain, les voitures rouleront toutes à l’électricité grâce aux batteries chargées de ce nouvel or blanc. Sur les hauts plateaux, cet eldorado devrait sortir la Bolivie de la misère.

Romero n’a même pas pris le temps d’enlever les énormes lunettes qui, dans l’immensité blanche, le protègent de la réverbération. Épuisé, il s’est affalé sur son lit. Avec le soleil implacable, les vents violents, les écarts de température, sans compter l’isolement, la vie est dure pour ceux qui travaillent dans le salar d’Uyuni, le plus grand désert de sel au monde. Mais le soudeur est fier de participer à ce projet unique dans l’histoire de la Bolivie. Un îlot de macadam a été créé pour monter les logements de toile des ouvriers, qui dorment à vingt par tente. Tout autour, c’est un univers minéral immaculé, grand comme deux départements français, qui s’étire à perte de vue. Ici, la nature joue le surréalisme : quelque 100 000 touristes viennent chaque année admirer cette merveille née de l’assèchement d’un lac préhistorique à plus de 3 600 mètres d’altitude. Sur les hauts plateaux de la cordillère des Andes, le désert n’est plus si désert.

Le lithium pourrait rapporter très gros à la Bolivie

Dans le sud du salar, des dizaines de piscines pouvant mesurer jusqu’à un kilomètre de côté, chacune ceinturée d’une route noire asphaltée, ont été creusées dans la croûte de sel. Leurs eaux limpides, émeraude ou turquoise, donneraient presque envie d’y plonger. Mais attention… maillot de bain déconseillé. Chaque matin, Romero y pénètre en combinaison intégrale rouge et casque jaune, cagoule sur la tête et gants montant sous les bras pour qu’aucune surface de peau ne puisse être mordue par le soleil ni par le sel. Il s’agit d’inspecter et de réparer les pompes qui, sans relâche, aspirent l’eau jusqu’à 20 mètres de profondeur puis la recrachent dans un des bassins où, lentement, elle décantera. Cette saumure souterraine regorge en effet de sodium, de calcium, de potassium. Mais surtout de lithium, qu’on surnomme l’or blanc. Il y en aurait 9 millions de tonnes sous les 10 000 kilomètres carrés de la « banquise », soit la plus grande réserve au monde. De quoi rapporter très gros à ce pays, l’un des plus pauvres d’Amérique latine, où 40 % de la population vit dans la misère.

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On dit que c’est le pétrole de demain et que le Chili, l’Argentine, la Bolivie, ce triangle géographique qui renferme 70 % des réserves, seront les nouveaux Emirats. Car ce minerai est un composant essentiel à la fabrication des batteries électroniques et électriques. Chaque smartphone en contient 2 à 3 grammes ; un véhicule électrique, jusqu’à 10 000 fois plus… Selon les estimations, il y aura entre 260 millions de voitures « propres » dans le monde en 2040, contre 4 millions aujourd’hui. Un essor qui engendre une course effrénée. Les prix du lithium ont quadruplé en trois ans, s’envolant à 20 000 dollars la tonne en 2018. Utilisé dans l’industrie pharmaceutique comme stabilisateur de l’humeur, il a surtout le don d’affoler les multinationales minières et les géants de l’automobile, qui cherchent à tout prix à sécuriser leur approvisionnement. Le Chili – deuxième producteur derrière l’Australie – et l’Argentine se sont largement ouverts aux capitaux étrangers. Pas la Bolivie, qui veut garder pour elle cet eldorado. « Pas question de se laisser encore spolier », a déclaré le dirigeant socialiste Evo Morales, élu pour la première fois fin 2005.

Seuls les Chinois ont le droit de mettre un pied dans ce lieu stratégique

Depuis la colonisation espagnole, où des millions d’Indiens sont morts pour extraire l’argent, jusqu’au XXe siècle où les mines d’or et de tungstène ont fait le bonheur d’exploitants étrangers, aucune des richesses du sous-sol bolivien n’a profité aux populations locales. Pour sa réélection, en 2009, l’Amérindien Morales est venu au salar, une première pour un président. Il a basé toute sa communication sur un projet d’extraction du lithium « 100 % national », promettant que ce minerai tirerait de la pauvreté les communautés autochtones. Alors, le gouvernement a nationalisé les ressources naturelles et édifié près de la bourgade de Rio Grande, au sud du désert de sel, l’usine pilote Llipi, où la saumure arrive par camion des bassins d’évaporation pour être traitée, séchée et empaquetée. Toutes les offres de partenariat, notamment celles du français Bolloré et du japonais Mitsubishi, ont été repoussées. Seuls les Chinois sollicités pour y construire une fabrique de potassium ont eu le droit de mettre un pied dans ce lieu hautement stratégique. Il faut dire que le géant asiatique, qui domine le marché mondial de la batterie, rachète la quasi-totalité de la production de Llipi. Les ouvriers chinois sont installés à côté du campement des Boliviens, mais dans des containers climatisés et avec Internet. Grâce à eux, Romero et ses camarades peuvent communiquer avec leur famille par WhatsApp.

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Pour nourrir son rêve de grandeur, l’Etat a déboursé 925 millions de dollars, un des investissements les plus importants jamais réalisés dans le pays. Mais, faute de capitaux, d’expérience, de techniciens spécialisés, le projet a pris du retard. D’autant plus que l’extraction n’est pas aussi facile qu’au Chili ou en Argentine, car le lithium bolivien a une forte teneur en magnésium. La difficulté est de les séparer. Il y a aussi le handicap de la saison des pluies. Entre décembre et mars, le salar d’Uyuni se recouvre d’une fine couche d’eau qui en fait un miroir. L’horizon disparaît alors entre ciel et terre. Un spectacle magique pour les touristes, mais qui ralentit le processus d’évaporation. Les résultats ne sont donc pas ceux escomptés : « Pendant cinq ans, la production a été de 85 tonnes par an, soit 3 % de ce qu’avait promis l’Etat, explique Manuel Alejandro Olivera Andrade, auteur d’une thèse sur le sujet. Le gouvernement avait déclaré vouloir faire de la Bolivie le premier producteur mondial, et être ainsi en mesure de fixer les prix du marché. Mais 225 000 tonnes ont été extraites dans le monde en 2018. Il faudrait produire au moins 100 000 tonnes par an pour avoir ce pouvoir. » Le directeur de Llipi, lui, annonce que son usine a franchi cette année le seuil des 30 tonnes par mois. Info ou intox ? N’empêche, le gouvernement a dû se rendre à l’évidence : en décembre 2018, la firme nationale YLB (société de lithium publique bolivienne) a signé un accord de coopération avec une entreprise allemande, puis en janvier dernier avec une société chinoise. Ces partenaires apporteront leur expérience et une poignée de milliards de dollars pour construire d’autres usines de traitement, mais aussi des unités de production de batteries.

Pour les ouvriers, le miracle de l’or semble bien loin

Nazario a bien entendu parler du projet d’exploitation du lithium, mais rien n’a changé dans sa vie ni dans celle de sa famille. Comme son père avant lui, et comme ses enfants et sa femme, il se tue à casser le sel, à la hache ou à la barre à mine, pour ensuite le vendre. Comme tous les habitants des alentours, il élève aussi un troupeau de lamas et cultive un lopin de quinoa, dont le pays est le deuxième producteur mondial. Dans son village de Chiltaïco, à une heure trente au nord des bassins, le miracle de l’or blanc semble bien loin. Il n’a pas donné aux locaux le travail espéré. À part pour les hommes de Rio Grande, où est implantée Llipi. Eux conduisent les camions des bassins au site d’exploitation. Les 250 employés de l’usine sont, certes, tous boliviens, mais ils viennent de La Paz ou des grandes villes. Comme Romero, qui rentre chez lui toutes les trois semaines. Deux jours de minibus pour retrouver sa province, Del Chaco. Le gouvernement se justifie en déclarant qu’il a besoin d’ouvriers qualifiés. Les paysans et éleveurs autochtones ne doutent pas qu’un jour, peut-être, ce métal rare rapportera beaucoup d’argent à l’Etat. Mais que pour eux, comme d’habitude, il n’y aura que des miettes.

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À la désillusion s’ajoutent l’inquiétude et, maintenant, la colère. Produire du lithium exige de puiser d’immenses quantités d’eau. Or, la région est aride : pas une goutte de pluie de mars à décembre. L’extraction risque d’aggraver la pénurie d’eau douce dont souffrent les villageois. Deux rivières débouchent dans le désert, et le lit du Rio Guapay est pratiquement à sec. Les récentes sécheresses ont déjà coûté une année de récolte de quinoa. Au Chili, on a découvert que l’extraction nécessitait 200 litres d’eau par seconde, et non 100 litres comme l’avaient affirmé les responsables. La communauté indienne de l’Atacama s’est mobilisée et a fini par obtenir une faible indemnisation. En Argentine aussi, des conflits opposent les populations locales et les entreprises autour de l’utilisation de l’eau.

En Bolivie, les ONG et les universitaires demandent la transparence en matière d’impact environnemental. Dans cette zone géologique exceptionnelle, l’écosystème, déjà vulnérable, risque d’être encore fragilisé. D’autant que le gouvernement Morales n’a pas l’intention de s’arrêter en chemin : c’est tout le désert qu’il veut exploiter. On a raconté aux Boliviens que le lithium était une des clés de la lutte contre le réchauffement climatique. En attendant, il risque d’assécher des régions entières de la cordillère des Andes.

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