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Le Japon et la Corée du Sud vivent leur propre guerre commerciale

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Des Sud-Coréens manifestent contre les récentes restrictions nippones, le 20 juillet 2019, à Séoul. | © Jung Yeon-je / AFP

Economie

Pendant que les États-Unis et la Chine s’accordent un peu de répit, une autre guerre commerciale fait rage entre le Japon et la Corée du Sud. 

 

Les tensions s’aggravent entre le Japon et la Corée du Sud. Si l’origine du conflit est multiple, un événement particulier a fait déborder le vase. Le 4 juillet dernier, le pays du Soleil Levant a imposé des restrictions sur l’exportation vers son voisin sud-coréen de produits chimiques et de composants nécessaires à la création de puces électroniques et d’écrans de smartphone. Pour justifier sa décision, Tokyo évoque « une perte de confiance » en son partenaire en raison de la gestion jugée problématique de ces matériaux sensibles. Les autorités japonaises avancent même que l’administration sud-coréenne les transmettrait à sa voisine, la Corée du Nord. Résultat : en réaction aux restrictions japonaises, les Sud-Coréens, leader dans la construction de ces puces, ont lancé un boycott massif des produits nippons.

Travail forcé et esclaves sexuelles

Mais cette guerre commerciale tient ses racines d’un antagonisme plus profond, ancré dans l’histoire de la douloureuse colonisation de la péninsule coréenne par le Japon, de 1910 à 1945. Cette occupation n’a jamais cessé d’empoisonner les relations entre les deux pays. À l’époque, la Corée servait de réservoir aux Japonais, qui y puisèrent matières premières, denrées agricoles, et, durant la Seconde Guerre mondiale, de main-d’oeuvre. Des milliers de travailleurs forcés faisaient alors tourner leurs usines. Aujourd’hui, la justice sud-coréenne exige que les entreprises japonaises dédommagent ses ressortissants. Pour Séoul, ces restrictions sont d’ailleurs des représailles après la série de décisions de la Cour suprême sud-coréenne sur la question du travail forcé.

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S’ajoute à cela, l’affaire des « femmes de réconfort », près de 200 000 esclaves sexuelles, essentiellement Coréennes, au service de l’armée nippone. Plus de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette question mine toujours leurs rapports. L’accord conclu avec Tokyo en 2015, jugé définitif, présente des lacunes selon Séoul. Si les excuses officielles du Japon semblaient positives, la Corée du Sud a dénoncé un accord politique sous pression américaine afin que les deux anciens pays ennemis se réconcilient face à la menace militaire et nucléaire nord-coréenne, rapporte La Croix. La société civile considérait également que les femmes concernées et les associations impliquées autour d’elles n’avaient pas été consultées. Face à ces remarques, le gouvernement japonais a immédiatement exprimé son mécontentement, rappelant que cet accord était bien « définitif et irréversible », et qu’il n’était pas question pour Tokyo de renégocier quoi que ce soit.

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Une manifestante sud-coréenne soutenant ces esclaves sexuelles et exigeant des excuses de la part du Japon. © Jung Yeon-je / AFP

Non aux produits nippons

Pour la société coréenne, ces années de colonisation sont douloureuses et inoubliables. Aujourd’hui encore, 70 % des Coréens disent de l’animosité pour l’ancien colonisateur. Ce n’est donc pas étonnant que le boycott des produits nippons ait pris une telle ampleur. Selon l’agence de presse Yonhap, plus de 6 habitants sur 10 participent à cette revendication anti-japonaise. Dans les supermarchés, les appels au boycott sont nombreux. « Le Japon, un pays qui ne regrette pas son passé. Ici, nous ne vendons pas de produits japonais », peut-on lire à l’entrée d’un d’entre eux.

Les ventes des bières nippones ont ainsi chuté de 40%, indique Vice. Une baisse nquiétante pour les fournisseurs japonais alors que le marché coréen représente 61% de leurs exportations. « Le Japon pense que la Corée du Sud ne peut pas vivre sans ses produits ni sans son aide. Mais on peut vivre sans eux ! Nous devons montrer ce dont nous sommes capables », explique Hyelim, 22 ans, au Petit Journal. Dans ce regain d’indépendantisme, les ventes de bières nationales ont, elles, augmenté de 7%. Les habitants ont également réservé moins de voyages vers le Japon et même refusé de regarder des films japonais au cinéma.

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Le boycott va encore plus loin. Dans les stations essences, les Sud-Coréens refusent également de servir les conducteurs de voitures nippones, rapporte The Guardian. Certains critiquent d’ailleurs cette démarche qui affecte davantage les citoyens que le gouvernement japonais. Le 19 juillet dernier, la situation a pris un tournant morbide après qu’un septuagénaire s’est immolé par le feu devant l’ambassade japonaise à Séoul. Un acte extrême pour dénoncer le silence de Tokyo, alors que le beau-père du suicidé aurait été travailleur forcé.

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Des manifestants sud-coréens déchirent un drapeau de guerre de l’Armée impériale japonaise, le 20 juillet dernier. © Jung Yeon-je / AFP

Bras de fer

Tokyo prévoit également de retirer Séoul de la soi-disant liste blanche des pays soumis à des restrictions commerciales minimales, selon Business Insider. « Une question très grave qui jette les bases du partenariat économique entre la Corée du Sud et le Japon et de la coopération en matière de sécurité en Asie du Nord-Est, maintenue et développée depuis plus de 60 ans », accusait mercredi le ministre sud-coréen de l’Industrie Sung Yoon-mo, auprès de Reuters, s’inquiétant de l’impact négatif de ce retrait sur les chaînes de valeur mondiales et le libre-échange.

De son côté, Yoshihide Suga, le principal porte-parole du gouvernement japonais, a déclaré le même jour que « les relations entre le Japon et la Corée du Sud sont maintenant dans un état très grave ». Le 12 juillet dernier, les deux parties se sont rencontrées afin de tenter d’apaiser les tensions. En vain. Séoul veut porter l’affaire devant l’Organisation mondiale du commerce, pour pratiques commerciales déloyales. En attendant, le bras de fer entre Moon Jae-In et Shinzo Abe continue. Le président coréen gagne en popularité en défendant ces dossiers, de même que le Premier ministre japonais en restant ferme. Tous deux sont bien décidés à ne pas lâcer l’affaire pour ne pas paraître faible face à l’autre.

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