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Grâce à Mithra, le Graal de la pilule est liégeois

François Fornieri, CEO de Mithra Pharmaceuticals | © Anthony Dehez

Economie

Lundi 1er octobre, Mithra a signé le plus important contrat de son histoire avec la société australienne Mayne Pharma pour la commercialisation de son contraceptif oral Estelle. Retour sur une saga et une grande réussite dans le domaine de la santé féminine.

 

Mayne Pharma est le deuxième fournisseur de contraceptifs oraux en Australie après avoir acquis un portefeuille de produits génériques de TEVA en 2016. Le marché annuel de la contraception aux États-Unis est, lui, actuellement valorisé autour de 5,4 milliards de dollars (dont 51% pour les seuls contraceptifs oraux combinés comme Estelle), soit le double du marché européen. Il s’agit d’un deal record pour le contraceptif Estelle, avec un chiffre d’affaires brut potentiel d’au moins 4,5 milliards d’euros dans un scénario pessimiste, soit plus du double de la valeur du deal européen, se félicite Mithra.

20 ans déjà !

Ce 19 septembre, l’entreprise biopharmaceutique liégeoise Mithra, qui pèse en bourse un milliard d’euros, a fêté ses vingt ans d’existence. De quoi rendre son CEO et co-fondateur, François Fornieri, d’autant plus heureux que cet anniversaire s’accompagne d’un événement majeur, unique dans les annales de la pilule contraceptive : la mise au point, après des années de recherches, de la première pilule sans allergie, n’entraînant ni prise de poids ni effets secondaires, développée à partir d’une molécule miracle, l’Estétrol, nom de code E4. Or quand on sait que le marché mondial de la contraception représente 22 milliards d’euros et que 20% des femmes ne prennent pas la pilule parce qu’elles n’en supportent pas les effets indésirables, on imagine les enjeux !

Voilà donc Mithra propulsé plus que jamais sur la scène internationale, avec dans la corbeille pas moins de trois produits dérivés de l’Estétrol à un stade de développement avancé : Estelle®, une contraception orale de 5e génération, PeriNestaTM, le premier traitement oral complet pour la périménopause et Donesta®, un traitement hormonal des symptômes vasomoteurs de la ménopause de nouvelle génération. « Trois d’un coup, un vrai blockbuster ! », reconnaît François Fornieri, rappelant tout de même au passage que le développement de chacun de ces « bijoux » a coûté la bagatelle de 200 millions d’euros, excusez du peu !

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©Anthony Dehez

Mithra signifie utérus en grec

Pourtant, au départ, Mithra avait modestement commencé avec ses deux fondateurs, le François Fornieri que nous rencontrons aujourd’hui et le professeur Jean-Michel Foidart de l’Université de Liège, une sommité en gynécologie. C’est en 1999 que les deux hommes fondent Mithra, avec une arrière-pensée évidente pour le culte du même nom qui avait failli prendre le pas sur le christianisme, beaucoup plus axé que ce dernier sur la fertilité et l’abondance.

« En grec, Mithra signifie utérus » rappelle le CEO qui avait déjà douze ans d’expérience derrière lui dans le groupe Schering, absorbé aujourd’hui par Bayer. « Avec Jean-Michel, nous avons donc fondé cette spin off spécifiquement orientée vers la santé féminine et offrant aux femmes des alternatives innovantes en matière de contraception, en toute sécurité et facile d’utilisation. » A ses débuts, Mithra commence donc par proposer toute une gamme de produits OTC non soumis aux prescriptions médicales, Mithra calcium, Mitra bio ou encore Mithra gel pour les échographies, en tout une dizaine de produits facilement identifiables. Une équipe commerciale se lance dans l’aventure et sillonne la Belgique alors que l’entreprise sort fièrement de sa manche la première pilule générique.

Un vrai pavé dans la mare qui lui vaut de ramasser toute l’industrie pharmaceutique sur le dos, laissant entendre qu’un tel produit est inefficace. « Le problème, c’est que parmi les milliers de femmes qui l’adoptent vu son coût singulièrement plus réduit, aucune ne tombe enceinte », s’amuse François Fornieri, CQFD ! Mais Mithra en profite pour multiplier les avancées : non seulement il parvient à imposer son générique, mais il négocie avec les autorités sa totale gratuité pour les jeunes filles de moins de 21 ans !

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Mithra a donc donné un fameux coup de pied dans la fourmilière du monde de la contraception. Avec des résultats à la hauteur puisqu’il devient leader de la pilule en Belgique en raflant 46% de parts du marché. Du coup, les licences internationales se mettent à pleuvoir et pas moins de 30 pays bénéficient de l’effet Mithra!

Mais les avancées ne s’arrêtent pas là. « Nous amenons toujours plus d’innovations dans nos produits en modifiant les formulations pour diminuer les effets secondaires propres aux pilules traditionnelles. Notre credo : le prix et la confiance ! » Le véritable coup de maître viendra un peu plus tard avec la première pilule à ne pas utiliser du lactose comme excipient, très allergène pour certaines femmes, mais un pelliculage de pharmatose, non allergène et sans sucre.

 

BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Un anneau vaginal à succès

En 2009, Mithra développe un stérilet hormonal constitué d’un polymère associé à un principe actif qui se libère progressivement. Il n’existe que deux sociétés dans le monde à proposer un produit aussi innovant, Mithra est l’une des deux ! Cette technique de polymère débouche sur la production d’anneaux vaginaux diffusés dans la plupart des pays du monde, en ce compris bientôt les Etats-Unis.

L’entreprise liégeoise est alors mûre pour accomplir alors son grand œuvre, avec sa molécule miracle dont auraient pu rêver les alchimistes « L’Estétrol, explique le CEO de Mithra, est une molécule produit par le foie du fœtus à partir de la neuvième semaine de grossesse ; elle a pour fonction de protéger la maman comme le futur bébé contre toute agression, en particulier le cancer du sein. Il s’agit donc d’une hormone protectrice que nous avons reproduit à l’identique à partir du soja. Notre E4 présente 99,9% de pureté par rapport à l’original et entre dans la composition de notre contraceptif Estelle qui n’attend plus que son enregistrement avant d’être commercialisé.»

Mais cette molécule en or a aussi d’autres propriétés miracle : aucune action sur le foie, réduction sensible de risque du cancer du sein, aucune interaction insidieuse avec d’autres médicaments, en plus d’une aptitude à ne pas favoriser le développement de facteurs procoagulants. « C’est le Graal de la pilule» résume François Fornieri, « le genre d’événements qu’on attendait depuis 80 ans ». Et d’ajouter que E4 est le premier NEST™ : Native Estrogen with Selective Action in Tissues et que, grâce à son mode d’action unique, les effets secondaires ont pratiquement disparu par rapport aux oestrogènes actuels dans des domaines clés tels que la contraception ou la ménopause.

Car si la pilule contraceptive 5ème génération est déjà sur les rails puisque Estelle® a terminé ses essais cliniques de phase III en Europe, en Russie ainsi qu’aux Etats-Unis et au Canada, ses applications en matière de ménopause doivent encore attendre la fin des tests précliniques. En attendant, l’entreprise liégeoise, primée par l’industrie du médicament, a déjà déposé une trentaine de brevets tant les applications de cette molécule semblent riches en perspectives, que ce soit en matière de cancers du sein et de la prostate, d’ostéoporose, de cicatrisation des plaies et même de migraines !

Tchantchès dans le bureau du patron

En vingt ans, Mithra a réussi le pari fou de réaliser un pas de géant dans le domaine de la santé féminine. Aujourd’hui, 250 collaborateurs travaillent dans les deux sites liégeois, que ce soit à Liège même ou dans son centre de recherche et de production de Flémalle inauguré en 2016. Inutile de préciser qu’il faut montrer patte blanche pour y accéder car l’endroit est hautement sécurisé.

A 57 ans, François Fornieri est un patron heureux : manager de l’année en 2012, officier du Mérite wallon, citoyen d’honneur et ambassadeur de la Ville de Liège, ce Liégeois d’origine italienne affirme haut et fort son appartenance liégeoise. Pour preuve, cet autre François, en sarrau bleu et foulard rouge, qui siège dans son bureau : il s’appelle Tchantchès.

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