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Impact du coronavirus sur l’économie : «  La crise sera sévère mais temporaire  »

Impact du coronavirus sur l'économie: « La crise sera severe mais temporaire »

Etienne de Callataÿ  : «  Des multinationales vont certainement revoir leur stratégie.  » | © ©DR

Economie

L’expert belge Etienne de Callataÿ réagit à la situation actuelle et aux conséquences sur l’activité chez nous et dans le monde entier. 

Les experts de l’OCDE estiment que « l’économie mondiale est en danger ». Très ouverte sur le monde, fortement tributaire de ses exportations, la Belgique devra éponger une ardoise liée à la crise sanitaire qui se chiffrera en milliards d’euros. « Certes, le coût de la crise sera important, mais l’économie reprendra des couleurs quand le pic de l’épidémie de coronavirus sera passé. Évitons le catastrophisme », tempère Etienne de Callataÿ, professeur d’économie à l’Université de Namur et chief economist d’Orcadia Asset Management.

Paris Match. Le coronavirus a-t-il déjà contaminé l’économie mondiale ?
Etienne de Callataÿ. Oui, c’est l’évidence. Les émissions de CO2 en Chine ont fortement diminué, ce qui témoigne d’une baisse importante de l’activité dans ce qu’on appelle « l’usine du monde ». Cela n’est évidemment pas sans répercussions ailleurs sur la planète. Des entreprises en Europe sont en rupture de stock, il y a du chômage technique… Cela dit, il me semble essentiel de souligner une autre évidence : le coronavirus est aussi à la source d’un danger redoutable, la contamination des esprits ! Autrement dit, certains annonceurs de mauvais jours sont exagérément alarmistes. Comme le montre une récente étude de l’OCDE, on se dirige certes vers une moindre croissance économique mondiale (2,4 % au lieu de 2,9 %), mais cela reste de la croissance. À ce stade, parler de « danger » ou de « catastrophe » me semble exagéré.

La chute du prix du baril – de 70 à 35 dollars – depuis le début de l’épidémie n’est-elle pas un indicateur inquiétant ? Le prix du pétrole est tout de même l’un des « thermomètres » de l’économie mondiale…
La diminution de l’activité liée à la crise du coronavirus a certainement une influence sur le prix du baril, encore qu’il s’agit de nuancer ce constat. Des facteurs structurels comme les performances toujours plus grandes des énergies renouvelables, la baisse de la dépense énergétique des producteurs et le développement d’une énergie comme le gaz de schiste contribuent à faire pression sur le prix du pétrole produit de manière conventionnelle. D’ailleurs, cette baisse est plutôt une bonne nouvelle pour notre économie ! Elle a un impact direct sur les coûts de production de nombreuses entreprises. Ce n’est pas non plus une mauvaise nouvelle pour le pouvoir d’achat des ménages. Les Belges peuvent remplir leur citerne à mazout et faire le plein d’essence à moindre coût.

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Mais que faites-vous des répercussions du coronavirus sur les marchés financiers ? Dans le monde entier, les bourses semblent dévisser.
La bourse est un thermomètre qui n’a rien d’infaillible. Il faut interpréter ce que nous dit la bourse avec un certain recul. Les investisseurs sont à l’écoute de ce qui se passe dans le monde. On dira qu’ils sont aux aguets. Incontestablement, cela crée une tendance à la surréaction par rapport à ce qui joue dans l’économie réelle.

Quel est le raisonnement des investisseurs ?
Certains appliquent de vieux préceptes : « Dans le doute, abstiens-toi. » Ne sachant pas de quoi demain sera fait, ceux-là prennent place dans leurs abris. A cela s’ajoute un incontestable effet moutonnier : on gère en fonction de ce que les autres pensent : « Je vends parce que je pense que mon voisin va vendre. »

« J’ai vraiment le sentiment qu’on est en train d’inquiéter les gens inutilement. Je dirais même scandaleusement »

Cela ne peut-il déboucher sur une catastrophe ? Un krach boursier est-il en vue ?
Un krach ? Je ne crois pas. Certes, quand la bourse baisse, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’économie. Il y a un effet « richesse », lequel est négatif : les gens voyant baisser la valeur de leurs actions se sentent moins fortunés. Dès lors, ils consomment moins. Il y a donc un lien entre la bourse qui chute et l’état de l’économie mais, dans le même temps, la bourse n’est pas le déterminant le plus important de l’évolution économique à court et à moyen terme. J’ai du mal à imaginer que le coronavirus soit capable d’affecter l’activité boursière d’une manière définitive, au même titre qu’il ne devrait pas déboucher sur une amputation des profits des entreprises pendant plusieurs années, voire jusqu’à la nuit des temps. On entre dans une zone de turbulences, mais celle-ci n’est pas infinie.

La bourse exagère ?
Coutumière des mouvements spectaculaires, elle surréagit. En 2019, quand elle a progressé de 30 %, rien sur le plan de l’activité économique ne le justifiait. A la fin de 2018, elle a perdu 20 % de manière tout aussi injustifiée. De même, la baisse actuelle est le résultat d’une amplification de ce qui se passe dans l’économie réelle. Car celle-ci n’est pas affectée avec le même degré de gravité dans tous les secteurs. Les gens voyagent moins, mais ils continuent à manger. Ce qu’ils ne dépensent pas dans une activité, ils le compensent par d’autres achats. Non seulement la consommation n’est pas à l’arrêt, mais on peut considérer que ce qui n’a pas été dépensé maintenant le sera lorsqu’on en aura fini avec cette épidémie.

Une crise passagère, donc ?
L’impact du coronavirus va être très violent, mais il sera aussi limité dans le temps. Le nombre de nouveaux cas d’infection est en train de diminuer en Asie. Il y a tout lieu de penser que ce qui est vrai pour la Chine le sera pour les pays européens touchés par le virus dans quelques semaines. De plus, le choc que nous subissons aujourd’hui n’est pas de ceux qui détruisent les capacités productives. On n’est pas confronté à un tremblement de terre qui aurait détruit toutes les usines ! Il y a donc un effet de paralysie provisoire de l’économie sans effet dommageable à long terme. La crise de 2008, qui avait créé de la méfiance à l’égard des banques – soit le système sanguin de l’économie –, était bien plus préoccupante.

« Oui, le choc va être important, mais l’épidémie ne va pas durer indéfiniment »

Dans une récente étude, l’assureur-crédit Heuler a anticipé la facture de la crise sanitaire : elle devrait coûter plusieurs milliards d’euros à notre pays. L’impact sera-t-il particulièrement important, étant donné l’importance structurelle des exportations dans l’économie belge ?

Cela confirme ce que je vous disais : oui, le choc va être important. Mais il devrait y avoir ensuite un effet de rattrapage. À propos des conséquences économiques de cette crise, j’ai vraiment le sentiment qu’on est en train d’inquiéter les gens inutilement. Je dirais même scandaleusement. Le cas chinois montre que les mesures de confinement et d’isolement fonctionnent. L’Italie aussi prend des mesures radicales. Dès lors, je m’offusque de voir les marchés financiers réagir de manière aussi violente. Il faut arrêter de paniquer : les amoureux qui s’étaient promis d’aller à Venise s’y rendront un peu plus tard. Ou alors ils dépenseront cet argent autrement. Peut-être, mais ce serait malheureux, dans un abonnement Netflix !

Si les choses évoluent moins favorablement, que l’on en arrive à confiner des villes ou une région en Belgique, quel sera alors l’impact sur l’économie belge ?
Ce sera un impact très lourd. On raisonnera en milliards. Mais il faut faire la part des choses. D’un côté, il y aura de l’activité perdue à tout jamais mais de l’autre, il y aura la consommation qui va naturellement reprendre, peut-être même plus fort qu’avant la crise, dès que le confinement sera terminé. Encore une fois, la crise sera sévère, mais temporaire.

New York Stock Exchange. © Photo by John Angelillo/UPI

Quels enseignements peut-on déjà tirer de cette crise ?
Des multinationales vont certainement revoir leur stratégie. Concentrer la fabrication de certaines pièces dans un seul pays où la main-d’œuvre est moins chère est un risque qu’elles ne prendront sans doute plus à l’avenir. C’est une règle assez basique, mais elle a parfois été oubliée : il faut plusieurs fournisseurs pour éviter d’être confronté à des ruptures de stock intempestives.

Peut-être cette crise nourrira-t-elle aussi la réflexion sur le télétravail, qui est encore relativement peu pratiqué en Belgique ?
En effet, ce pourrait être un effet durable et positif. Certaines entreprises réticentes à pratiquer le télétravail vont se rendre compte que cela n’entache en rien la productivité de leurs collaborateurs. De même, la réunionite improductive qui règne dans nombre d’entreprises pourrait en prendre un coup.

Votre discours est rassurant sur le plan macro-économique mais, dans le même temps, n’est-il pas probable que le coronavirus mettra en péril un certain nombre d’entreprises ?
Des entreprises ne s’en remettront pas. C’est possible et même probable. Pour leurs travailleurs, leurs actionnaires et leurs fournisseurs, il y aura des conséquences à long terme qui nécessiteront des accompagnements adéquats des pouvoirs publics. Mais il ne faut pas, en effet, confondre la situation d’un secteur ou d’une entreprise et la situation macro-économique. Par exemple, on peut imaginer que l’une ou l’autre compagnie aérienne disparaisse mais, dans le même temps, l’argent qui n’aura pas été dépensé dans les billets que les voyageurs lui achetaient sera consacré à autre chose, permettant in fine de la création d’emplois dans un autre secteur.

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