Paris Match Belgique

Quel avenir pour le savon d’Alep, l’or vert de la Syrie ?

Un vendeur de savons d'Alep en Syrie en 2008, avant que la guerre n'éclate | © BELGA/PHOTONONSTOP

Economie

Le savon d’Alep a été l’une des victimes collatérales de la guerre en Syrie. Mais heureusement, il a encore de beaux jours devant lui. Certaines entreprises en France continuent tant bien que mal d’en importer tandis que d’autres en fabriquent en région parisienne avec des maîtres savonniers venus du Nord de la Syrie.

 

Fabriqué depuis près de 3 500 ans, le savon d’Alep est l’un des plus vieux savons du monde. Cet ancêtre du savon de Marseille se distingue par son savoir-faire traditionnel et ancestral. Sa particularité réside dans sa composition : de l’huile d’olive, de l’huile de baies de laurier, de la soude et de l’eau. Il ne contient ni huile de palme, de coco ou encore de tallowate comme dans la plupart des savons vendus aujourd’hui sur le marché mondial. Et ce que beaucoup ignorent, c’est que le tallowate, c’est du sel de suif composé de soude et de graisse… d’animaux (du bœuf ou encore de porc) récupérée dans les abattoirs. Un suif qui bouche les pores et donne des maladies de peau. Les vertus du savon d’Alep sont reconnues depuis des millénaires. On dit d’ailleurs que c’est l’or vert de la Syrie.

>> Pour en savoir plus, voir notre reportage photo sur le savon d’Alep

De la Syrie à la France

Le savon d’Alep n’a pas encore de label bio étant donné que le pays est en guerre. Et tout comme le savon de Marseille, le savon d’Alep n’a pas d’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) et donc de protection. Ce qui en fait l’un des savons les plus imités au monde. Des savons fabriqués jusqu’en Australie et dont la composition est souvent changée, et les méthodes artisanales de fabrication rarement respectées. Mais en France, certaines entreprises réussissent à en importer voire même à les reproduire comme en Syrie, mais en région parisienne.

© Alepia / Des tours de séchage dans une savonnerie à Alep
© Alepia / Dans la savonnerie en France

Samir Constantini, d’origine syrienne et ayant toujours vécu en France, est un grand amoureux d’Alep et de son savon : « Quand j’étais petit, je voyais ma grand-mère se laver les cheveux avec du savon d’Alep, et cela m’avait beaucoup étonné. Et ce n’est que plus tard, quand je me suis mariée avec une Syrienne qui me ramenait du savon de ses voyages en Syrie, que j’en suis tombée amoureux. Ce savon était si bon que je lui avais même dit à l’époque qu’il aurait un grand avenir en France ». Cet ancien médecin biologiste s’est reconverti dans les cosmétiques et a fondé la société Alepia en 2004 : « Je suis allé en Syrie, j’ai sélectionné un fournisseur et j’ai acheté sept tonnes de savon d’Alep et je les ai fait venir par bateau ». Mais en 2004, les gens étaient assez frileux, ils ne connaissaient pas ou peu ce savon, étaient méfiants quant à son origine, puis ils ne trouvaient le savon pas beau, pas bien moulé, pas parfumé… D’ailleurs, il était plus connu sous le terme « pain d’Alep ».

Un trésor menacé par la guerre

Samir Constantini a eu beaucoup de mal à écouler ses sept tonnes : « Je me suis dit que quand je les aurai vendues, j’arrêterai ». Sauf qu’il a finalement recommencé et en a racheté vingt tonnes deux ans après : « Au début des années 2000, les gens s’intéressaient beaucoup aux produits naturels et cela nous a porté. Et tous ceux qui avaient déjà acheté ce savon ont été séduit et l’ont racheté, l’ont conseillé à leur famille, amis etc. C’est grâce au bouche à oreille que l’on a progressé ». Mais la guerre a ensuite éclaté en Syrie, ce qui a rendu l’importation de savons en France très difficile, et 70% de la production de savons a été détruite : « Les savonneries ont explosé. Et les rares savonneries qui persistent n’arrivent plus à répondre à la demande. C’est compliqué de travailler avec un pays en guerre. Avec les ponts et les routes qui sont détruits, les camions passent par des chemins de terre et mettent six jours pour arriver (au lieu de cinq heures auparavant, ndlr)».

© Alepia / Hassan Harastani qui supervise la cuisson des savons

Pour parer à ce problème d’une offre ne répondant plus à la demande, et d’une importation devenue onéreuse et difficile, Samir Constantini a fait venir Hassan Harastani, un maître savonnier renommé à Alep et dont la savonnerie a été détruite par quatre obus : « Elle a brûlé. Sa maison a été pillée… Il a tout perdu et il s’est refugié au Liban avec sa femme. Je lui ai donc proposé de me rejoindre et de reconstruire sa savonnerie en France. Je voulais perpétuer la fabrication des savons ». Une venue qui aura pris neuf mois : « Monsieur Harastani ne voulait pas venir en tant que réfugié. J’ai donc fait les démarches auprès du service de l’immigration et il est venu en tant que travailleur. Cela fait aujourd’hui deux ans qu’il est là. Il est très reconnaissant de l’accueil reçu des Français ».

On dit là-bas que le paradis, c’est la Syrie.

Alepia propose donc désormais deux sortes de savons : ceux qui viennent de Syrie et ceux qui sont fabriqués en France par Hassan Harastani : « On sent la Syrie dans ma savonnerie. C’est très émouvant. Comme il est fabriqué en France, cela éveille par mal de curiosités et surtout, cela fait parler d’Alep. C’est une ville martyre, il ne faut pas l’oublier ». Car même s’il fabrique aussi des savons en France, Samir Constantini, en grand amoureux de Syrie, tient quand même toujours à en importer : « La Syrie est un pays extraordinaire. Vous m’emmenez là-bas, même les yeux bandés je sais que j’y suis. On y ressent des choses indescriptibles. On dit là-bas que le paradis, c’est la Syrie ». Pour ses savons fabriqués à Alep, Constantini s’approvisionne chez un savonnier dont la fabrique a été préservée de la guerre : « Je communique avec son frère qui est en France et qui est en contact avec lui via Whatsapp. J’attends un grosse livraison bientôt. Vingt tonnes ».

Du savon d’Alep made in France ?

Mais que vaut vraiment ce savon fabriqué en France et qui se revendique « savon d’Alep » ? Grâce à sa production française, Alepia a conquis des distributeurs en Asie friands du made in France et allergiques au made in Syria : « Le fait qu’il soit fabriqué selon les normes cosmétiques françaises les plus rigoureuses au monde en fait un plus pour l’export.  Le savon d’Alep est reconnu et très recherché à l’étranger. Il y a même des clients qui refusent le tampon arabe de Monsieur Arastani car ils veulent quelque chose de 100% français ». Quant à la différence entre un savon d’Alep fabriqué en France et un savon d’Alep fabriqué en Syrie, il n’y en a aucune pour Samir Arastani : « C’est comme les grands chefs cuisiniers qui ont le savoir-faire français et qui ouvrent un grand restaurant à Shanghai ou à New York en proposant une cuisine française ».

© Al Bara / L’emballage des savons Al Bara en Syrie

Et c’est là que le bât blesse pour certains. Depuis deux ans, Albane Liger-Belair et Zeina Egho ont relancé depuis la France la production traditionnelle du savon d’Alep. Un moyen de perpétuer un savoir-faire millénaire tout en faisant travailler des Syriens dans leur pays en guerre. Leur marque de cosmétiques Al Bara se veut avant tout comme un projet solidaire : « On importe les savons d’Alep et des faubourgs proches. On s’est créé pendant la guerre et on fait ça en plus de notre travail. À part le design, tout est fait en Syrie, de la fabrication à la mise sous pli, son impression, le packaging… ». Quant au savon d’Alep fabriqué en France, Albane n’y croit pas une seule seconde : « Ce n’est pas le même produit pour moi. C’est comme vendre du camembert à Damas. Certes il n’y a pas de label ‘savon d’Alep’, mais les connaisseurs iront toujours chercher le vrai savon. Même si la méthode de fabrication est la même, le séchage qui dure neuf mois dans des tours de séchage avec les vents chauds d’Alep, tout comme les huiles de la région qui ont le parfum des terres. Les odeurs, les saveurs, les senteurs et la couleur n’est pas la même. Le savon d’Alep fabriqué à Alep est beaucoup plus vert que celui fabriqué en Turquie, en Tunisie ou même en France qui est plus clair, plus blanc ».

Al Bara, une histoire d’amitié et de solidarité

C’est l’histoire d’une rencontre entre deux voisines, celle d’Albane Liger-Belair, cadre dans une entreprise de conseil, et de Zeina Egho, réfugiée syrienne en France depuis cinq ans et surveillante scolaire. Avec la guerre, Zeina et sa famille ont tout perdu. Très attachée au savon d’Alep (son grand-père était maître savonnier), Zeina souhaitait retrouver un lien avec son pays d’origine et construire un projet dont elle, sa famille et d’autres Syriens restés en Syrie pourraient (sur)vivre. Une façon d’aider ceux qui n’ont pas pu partir comme elle, une façon de reconstruire quelque chose lié à son pays, une façon d’apporter un message de paix. « Pour Zeina, ce savon était un un porteur d’espoir. On peut être Syrien et être capable de reconstruire quelque chose ailleurs. Quant à moi, c’était ma manière de contribuer à perpétuer l’excellence orientale et d’aider ceux qui souffraient en perpétuant un produit emblématique dont les vertus sont mondialement connues » nous confie Albane. L’une avait les connaissances en marketing et l’autre avait de nombreux contacts à Alep. Quant à leur amour pour le savon d’Alep, il leur était commun.

© Al Bara / L’étage de la pâte de savon et les savons qui sèchent dans le fond

Grâce aux connexions de Zeina, Al Bara n’a ainsi jamais connu de problème d’approvisionnement et travaille avec une quinzaine de maîtres savonniers à Alep : « On se contacte principalement par Skype ou Whatsapp. Mais on est souvent coupés car ils n’ont pas toujours Internet ou l’électricité. Certains savonniers avec qui on a travaillé ont eu leur savonneries détruites. Partiellement ou totalement. Il faut savoir que ces savonneries artisanales sont de petites entités mais qu’elles peuvent se reconstruire quand le maître-savonnier en a le courage et les moyens. Il leur faut environ 18 mois voire deux ans pour se reconstruire. » Et chrétiens ou musulmans, tout le monde travaille ensemble. « Ce n’est pas une question de religion. Zheina a réussi à fédérer autour de son projet tout un réseau en Syrie qui la connaît et la respecte ».

On peut être Syrien et être capable de reconstruire quelque chose ailleurs.

Quant au marché du savon d’Alep, Albane Liger-Belair rejoint Samir Arastani  : « Il y a toujours eu une appétence pour les produits naturels. Et même si tous les savons d’Alep ne sont pas bio, ils sont 100% naturels et fabriqués de matière complètement artisanale. » Quand la guerre a éclaté en Syrie, il y a eu une réelle inquiétude de la part du consommateur : est-ce que la filière serait interrompue ? Du côté des professionnels revendeurs, l’heure était aux suspicions : comment faites-vous pour fabriquer encore des savons d’Alep et vous en approvisionner alors que la ville est en guerre et détruite ? Est-ce que vous êtes affiliés à Daesh ? Des craintes apaisées par la société Al Bara qui assure une totale traçabilité de ses produits.

« Est-ce que vous êtes affiliés à Daesh ? »

La difficulté principale connue par Al Bara est en fait similaire à celle d’Alepia : le transport des marchandises jusqu’en France. « Les camions partent de l’atelier à Alep et pour arriver jusqu’au port de Lattaquié, ils doivent passer par pas mal de barrages, que ce soit des rebelles ou des forces pro-gouvernementales. À chaque barrage, on doit lâcher un carton de savons pour passer » . Il faut ensuite attendre plusieurs semaines voire des mois pour réceptionner les containers au port du Havre : « On a des complications avec la douane car il y a un embargo sur la Syrie. Les containers sont passés au scriptes, scannés… Il faut compter en moyenne deux mois entre le moment où le savon est prêt à être transporté et le moment où il arrive en région parisienne ». Al Bara a déjà importé plus de 200 000 produits : des savons et des pierres d’alun. Elle compte des revendeurs en France, en Norvège, en Espagne et même en Belgique.

© Al Bara / Les savons prêts à partir pour la France

Le savon de l’espoir

Tout comme Samir Arastani d’Alepia, Albane Liger-Belair d’Al Bara est des plus confiantes concernant l’avenir du savon à Alep. Il y a déjà une phrase de reconstruction qui se met en place. Les maîtres savonniers d’Alep sont en train de reconstruire leurs savonneries, qui vont reprendre leur commerce, même si cela va prendre de longs mois… Et ils l’affirment tous deux : « le savon d’Alep a encore de beaux jours devant lui car c’est le meilleur savon au monde ».

 

CIM Internet