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Venyo, pépite carolo de l’aviation, convoitée par un milliardaire chinois et lâchée par la Région

Simulateur

Le simulateur de vol mis au point par Venyo suscite des convoitises jusqu'en Chine. | © Photo Dimitri Polomé

Economie

Venyo, start-up carolo, pépite wallonne du secteur de l’aéronautique qui a développé un simulateur de vol pour Boeing, a échappé à une prise de contrôle par un entreprise néerlandaise, filiale d’une compagnie chinoise qui convoitait sa technologie. Son ex-CEO accuse la Région wallonne d’avoir lâché sa société.

 

« Selon toute vraisemblance, notre projet est mort ». Cette sentence dépitée émane de l’ex-patron de Venyo, une start-up aéronautique carolo, véritable pépite wallonne promise à une formidable success story et, pourtant, en train d’être vendue à l’encan sur le marché international. « Au moment où je vous parle, la vente aux enchères d’une partie des actifs de la société a débuté depuis une demi-heure », se lamentait ce lundi matin Grégory Bronchart, cofondateur et ancien CEO de la société déclarée en faillite en janvier dernier.

Créée en 2011, Venyo est un pur produit d’ingéniérie de l’innovation que l’on doit au savoir-faire de jeunes entrepreneurs wallons. Installée sur le site de l’aéropôle de Charleroi-Gosselies, elle a mis au point et commercialisé un simulateur de vol ultra performant destiné au Boeing 737 NG, l’un des appareils les plus vendus dans le monde. Les avantages de ce simulateur dit « à base fixe » (par opposition à ceux avec verins) en font un outil assez unique et, dès lors, comme on le lira plus loin, terriblement convoité. « Nous sommes en quelque sorte des pionniers dans ce domaine technologique », explique Grégory Bronchart. « Ce type de simulateur, bien qu’il ne soit pas mobile, offre une qualité d’immersion comparable aux simulat à verins, mais surtout il coûte nettement moins cher, les autres variant entre 15 et 25 millions de dollars pièce ».

En outre, le simulateur Venyo présente deux autres atouts et non des moindres, selon son concepteur : « Premièrement, il a été développé sans recourir à ce qu’on appelle le « data package », c’est-à-dire l’ensemble des données fournies par Boeing moyennant des centaines de milliers de dollars par simulateur vendu, sans lesquelles en principe il est impossible d’aboutir à une mise au point complète. Nous sommes néanmoins les seuls à l’avoir réussi. Deuxièmement, notre simulateur est le premier au monde à avoir obtenu des autorités chinoises une certification officielle. Sachant que la Chine représente à elle seule un tiers du marché mondial de l’aviation, vous imaginez l’attrait que notre machine peut revêtir ».

Bronchart
Grégory Bronchart, l’ex-CEO de Venyo dans son simulateur de vol, en avance technologique sur la conurrence. © Photo Michel Houet

Hélas, malgré toute son attractivité et un carnet de commandes qui commençait à se remplir, Venyo a eu les ailes coupées à la suite de deux événements majeurs : la crise du Boeing 737 Max d’abord, la pandémie de Covid-19 ensuite, lesquelles ont durement impacté l’ensemble du secteur aérien et, par la même occasion, stoppé net l’envol de la très prometteuse PME carolo. Les actionnaires publics et privés, refroidis par l’absence soudaine de perspectives de développement, ont sorti le train d’atterrissage.

Menace de transfert de technologie vers la Chine via la Hollande

Pour sortir Venyo de l’ornière de la faillite prononcée par le tribunal de l’entreprise de Charleroi, Grégory Bronchart et une partie de son équipe ont dès lors imaginé un projet de relance. En bref, il s’agissait de récupérer une partie des actifs et, avec l’aide d’anciens actionnaires et de nouveaux investisseurs, remettre en piste le projet industriel. Ce qui supposait d’impliquer la Région wallonne puisqu’elle a hérité de la propriété intellectuelle du process technologique dans le cadre de la faillite. « En effet », précise le fondateur, « la Région ayant investi depuis 2014 dans la recherche et le développement du software de notre simulateur, sous la forme de subventions remboursables, elle en est devenue propriétaire dès le moment où l’arrêt de nos activités nous empêchait de rembourser ces aides ».

Le plan de Grégory Bronchart, c’était ensuite de réactiver le simulateur de vol pour le Boeing 737 NG. Puis, d’en développer un autre sous licence pour l’Airbus A320. Et, enfin, de concevoir un troisième prototype, destiné cette fois au B737 MAX qui semble sorti de la zone de turbulences, au point que la compagnie américaine Southwest Airlines vient d’ailleurs de confirmer une commande ferme de 100 appareils. Selon les estimations de l’entrepreneur carolo, quatre millions d’euros étaient nécessaires pour faire redécoller l’entreprise avec, à la clé, quelque 30 emplois préservés.

Mais, entretemps, d’autres candidats repreneurs sont entrés en lice. Car, ce joli fleuron wallon suscite bien des convoitises, singulièrement depuis son aveu de faillite. Notamment dans le chef de sociétés s’étant manifestées auprès de la curatelle avec des offres de rachat concurrentes. Selon nos confrères de l’Echo, certaines pourraient avoir partie liée avec des services de renseignement étrangers et tenteraient de faire main basse sur une technologie stratégique. L’une d’elles, rapportait le quotidien en février, a carrément proposé d’auditer le code source du logiciel de Venyo avant de formaliser son offre de reprise ! Or, il s’agit tout bonnement d’un secret de fabrication ayant nécessité des années de R&D en partie financées par la Région qui en est désormais propriétaire. On nage en plein espionnage industriel.

En définitive, la Sûreté de l’État, alertée par un expert privé en intelligence économique, conseiller de la start-up carolo, a tiré la sonnette d’alarme et mis en garde le curateur ainsi que le cabinet du ministre wallon de l’Économie, Willy Borsus, contre le danger de transfert de technologie. A présent, l’enquête menée par Paris Match permet d’objectiver la menace. En effet, derrière cette demande d’audit appuyée par une offre de reprise mirobolante selon nos sources, mais qui n’avait toutefois pas intrigué la curatelle, on trouve la société hollandaise Wright Brothers Flight Technology (WBFT), implantée à Hoofdorp aux Pays-Bas, non loin de l’aéroport de Schiphol. En réalité, cette entreprise concurrente de Venyo – pourtant screenée par l’Awex (Agence wallonne à l’exportation) en 2017 – est la filiale d’une compagnie… chinoise : la Harbin Wright Brothers Flight Technology Ltd, active dans la fabrication de simulateurs de vol. Elle est située à Harbin, une agglomération du nord-est de la Chine, mais elle compte également une unité de production à Tianjin.

L’un des gros actionnaires de la maison mère chinoise de WBFT est loin d’être un inconnu : il s’agit de Yu Minhong (58 ans), alias Michaël Yu, fondateur et président du New Oriental Education & Technology Group basé à Pekin, le plus grand pourvoyeur de services éducatifs privés du pays, côté à la bourse de New York. Des millions de Chinois apprennent notamment l’anglais grâce aux cours dispensés par cet ancien professeur devenu milliardaire. Yu est par ailleurs un membre influent du comité central de la Ligue démocratique de Chine. Selon le magazine Forbes qui le classe au 118e rang des plus grandes fortunes chinoises, il pèse 3,5 milliards de dollars.

« La Région wallonne n’a jamais pris ses responsabilités »

Le plan de sauvetage de Venyo, imaginé par son ancien patron qui était parvenu à gagner la confiance de deux nouveaux clients intéressés par les simulateurs pour A320, n’a pas convaincu le curateur, l’avocat carolo Alain Fiasse. En début de semaine, il a donc chargé la société de ventes Auctim-Moyersoen de procéder à la mise aux enchères en ligne des actifs qu’il doit liquider, notamment trois simulateurs, dépourvus cependant de leur software.

Le démantèlement de sa société accable Grégory Bronchart : « Notre offre de reprise est jugée insuffisante par rapport à d’autres », regrette-t-il. « Toutefois, jamais le curateur n’a souhaité nous dire ce qu’il attendait exactement ». Maître Fiasse confirme que certaines offres sont « quatre fois supérieures à celle de Monsieur Bronchart ». Il ajoute qu’il lui faut « tenir compte des intérêts des créanciers ». Néanmoins, selon lui, l’ex CEO « demeure sur un pied d’égalité avec les autres acquéreurs potentiels des lots. Il peut toujours enchérir ».

Mais sans appui financier extérieur, Grégory Bronchart doit se résoudre à voir partir ses simulateurs à l’étranger. Il déplore les atermoiements de la Région wallonne laquelle, bien qu’en possession d’une technologie fine que lui envie manifestement le monde entier, « n’a jamais pris ses responsabilités ». La Sogepa (Société wallonne de gestion et de participations) était pourtant prête à soutenir l’effort de relance de Venyo selon lui, mais le signal attendu des autorités wallonnes n’est pas venu. « C’est incompréhensible, d’autant que la Région détient non seulement nos codes sources qu’elle a contribué à développer mais, de surcroît, elle est notre créancière principale ! Elle avait donc tout intérêt à dégager une solution, par l’entremise de la Sogepa, de la SRIW ou d’un autre de ses invests », soupire Grégory Bronchart.

Di Rupo
Elio Di Rupo, à l’époque Premier ministre, lors d’une visite sur le site de l’aéropôle de Charleroi, où Venyo a développé son simulateur. © Photo Venyo

Du côté du ministre de l’Économie, Willy Borsus, on prétend ne pas avoir tergiversé. Mais après un examen sérieux du dossier, « le manque de perspectives financières et l’absence de débouchés commerciaux » auraient eu raison du projet, assure-t-on. Une argumentation sans fondement de l’avis de Grégory Bronchart : « Le marché post-Covid de l’aéronautique, estimé à 300 millions de dollars rien qu’en Chine, constitue une véritable aubaine commerciale pour Venyo. Les compagnies aériennes qui subissent la crise de plein fouet sont condamnées à réduire leurs coûts et l’acquisition de simulateurs à base fixe moins onéreux fait partie de cette stratégie. Tous nos concurrents l’ont bien compris, eux ».

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