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Flambée du prix de gaz : une facture salée pour les Belges !

Les conséquences de la flambée actuelle des prix pourraient être énormes, selon Damien Ernst : « Si l’on revient en 2022 à un volume de déplacements équivalent à celui d’avant la crise sanitaire, le risque de voir à son tour le prix du carburant à la pompe s’envoler est réel », affirme-t-il. | © Etienne Ansotte / Isopix

Economie

Les prix du gaz et de l’électricité ont atteint des niveaux « historiquement élevés ». Ils vont être répercutés sur les consommateurs.


Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match. Les prix du gaz atteignent des sommets et devraient encore augmenter dans les prochains mois. Depuis quand n’a-t-on plus vu pareille hausse ?
Damien Ernst. C’est tout bonnement du jamais vu ! Actuellement (l’entretien a été réalisé fin de la semaine dernière, NDLR), les prix sont aux alentours de 70 euros par MWh (mégawattheure), ce qui est complètement inédit. La dernière flambée du prix du gaz date d’avant la crise financière de 2008. Elle avait été certes importante, mais néanmoins en-dessous de ce qu’elle est aujourd’hui.

Quelles causes identifiez-vous ?
La cause principale, c’est l’insuffisance de l’offre de gaz par rapport à la demande internationale. On peut bien sûr l’accroître, mais cela ne produira de toute manière pas d’effets en quelques mois. C’est en années qu’il faut compter. Pourquoi ? Parce que cela implique d’exploiter de nouveaux gisements, de mettre en œuvre de nouveaux terminaux pour liquéfier le gaz et de construire des gazoducs pour l’acheminer, entre autres. De plus, depuis quelques jours maintenant, on observe un mécanisme de destruction de la demande. Un exemple concret : en Angleterre, une compagnie active dans la fabrication d’engrais vient d’annoncer qu’elle fermait deux de ses usines en raison du prix trop élevé du gaz naturel qu’elle consomme pour son activité. Ceci est vrai pour d’autres secteurs. La conséquence, c’est une limitation de la mise sur les marchés de produits divers, ce qui entraîne de l’inflation. Cette dynamique inflationnelle grave va donc non seulement affecter la facture d’énergie de tout un chacun, mais également les prix d’autres produits de consommation dont la fabrication est dépendante du gaz.

Cette offre insuffisante n’est tout de même pas uniquement liée à la reprise de l’activité économique post-Covid ?
Non, le problème est plus profond que cela. Il y a certes une forte demande liée à la reprise, mais ce qu’on constate surtout ces dernières années, c’est un manque d’investissements dans la filière gaz, au niveau de l’extraction et du transport. Ce déficit est dû à plusieurs choses. Tout d’abord, vu la relative faiblesse du prix du gaz, les compagnies ont tiré assez peu de bénéfices de leurs investissements dans la filière. Elles ont donc désinvesti. Ensuite, ces mêmes compagnies ont craint ce qu’on appelle en anglais le « stranded asset », c’est-à-dire la dévaluation de leurs actifs et de leurs investissements causée par l’évolution du marché. Quelle évolution, en l’occurence ? La décarbonisation du secteur de l’énergie en raison des préoccupations environnementales et climatiques. En clair, les entreprises gazières ont eu peur que leurs investissements ne soient pas amortis avant que de nouvelles réglementations n’autorisent plus l’extraction ou le transport du gaz.

C’est assez paradoxal, dans la mesure où le gaz naturel est souvent présenté comme l’une des énergies de l’avenir.
Il est vrai que depuis une décennie environ, la demande croît très fortement. Notamment parce que le gaz remplace le charbon pour la production d’électricité, sachant qu’il génère environ trois fois moins de CO2. C’est très vrai en Europe où, de manière à réduire les émissions de dioxyde de carbone, on a effectué la transition entre la génération d’électricité charbon et la génération d’électricité gaz. En Belgique, par exemple, la dernière centrale au charbon a été fermée il y a déjà plusieurs années. L’Angleterre a fait la même chose. Bref, cette transition énergétique s’est traduite par une plus grande consommation de gaz un peu partout en Europe. Dans le même temps, on assiste à un mouvement de sortie progressive du nucléaire. C’est le cas en Allemagne, où l’on a démantelé des centrales, avec pour conséquence une dépendance au gaz de plus en plus forte dans le chef des pays européens. Le problème, c’est qu’en dépit de cette consommation accrue de gaz, l’Europe en produit de moins en moins, comme je viens de l’indiquer. Il y en a d’autres : par exemple, l’exploitation du fameux champ gazier de Groningen aux Pays-Bas a dû être quasi stoppée à cause des problèmes sismiques qu’elle provoquait.

Ces questions de production et de dépendance au gaz ne sont-elles pas rendues davantage complexes par le fait que les réserves mondiales sont concentrées dans quelques pays seulement, entre autres la Russie, dont l’Union européenne est la principale cliente ?
Justement, l’Europe n’occupe plus désormais cette position privilégiée d’unique gros client de la Russie, ce qui lui permettait de faire pression sur celle-ci afin d’obtenir des tarifs avantageux. La Russie a développé sa filière GNL (gaz naturel liquéfié, NDLR) de sorte qu’elle exporte à présent vers l’Asie. Elle construit également depuis peu des gazoducs dans cette région, dans l’est de la Sibérie notamment, ce qui favorise l’acheminement de sa production dans cette partie du monde. Les Russes ont une géopolitique du gaz intelligente, comprenant qu’en se tournant vers les marchés asiatiques, ils élargissent le jeu de la concurrence et se rendent moins tributaires des prix réclamés par les Européens. Ceux-ci se retrouvent dès lors en compétition avec l’Asie pour mettre la main sur les livraisons par bateau de gaz GNL.

 

Professeur et chercheur en sciences de l’ingénieur à l’ULiège, Damien Ernst est un spécialiste du secteur de l’énergie. « Il faut s’attendre à un choc gazier comparable au choc pétrolier des années 1970. Il aura pour conséquence un appauvrissement de la classe moyenne » ©Isopix

Doit-on craindre l’émergence d’une « OPEG », c’est-à-dire une OPEP du gaz, dont la Russie prendrait la tête et qui serait en mesure de réguler les prix en ayant la maîtrise de l’offre sur les marchés internationaux ?
Je ne le pense pas, car les États-Unis disposent également d’énormes champs gaziers, ce qui leur permet d’ailleurs d’avoir un prix du gaz inférieur à 15 euros par mégawattheure. Cette réserve leur assure en outre une capacité d’export importante. Ensuite, vous avez des gisements très conséquents et exploitables en Méditerranée et en Australie. À vrai dire, je crains moins l’OPEP du gaz que l’OPEP du pétrole. En revanche, il est clair d’un point de vue géostratégique – sans entrer dans les détails – qu’il y a davantage d’enjeux liés à la commodité du gaz qu’à celle du pétrole. Maintenant, on se trouve dans un contexte particulier, celui de la pandémie, qui a eu pour effet de réduire les transports en voiture et en avion pour lesquels le pétrole demeure l’énergie de base. Ce secteur subissant une diminution de la demande, le prix du pétrole fluctue en conséquence. Toutefois, si l’on revient en 2022 à un volume de déplacements équivalent à celui d’avant la crise sanitaire, le risque de voir à son tour le prix du carburant à la pompe s’envoler est réel, car les marges de production sont restreintes. Là encore, parce que les compagnies pétrolières ont réduit leurs investissements, pour les mêmes raisons que les producteurs gaziers.

On résume : une Europe de plus en plus dépendante du gaz naturel alors qu’elle en produit moins, confrontée de surcroît à une concurrence avec l’Asie qui s’annonce féroce et devrait contribuer à faire grimper les prix. Outre une partie de bras de fer, existe-t-il une alternative ?
À court terme, aucune. Le choc sur le gaz étant prévisible, l’Europe a choisi une très mauvaise politique énergétique. Pour moi, on s’apprête à vivre avec le gaz ce qu’on a vécu dans la première moitié des années 1970 avec les grands chocs pétroliers. C’est précisément à la suite de cette crise énergétique que l’Europe a développé sa capacité nucléaire dans le courant de la décennie suivante. Or, tandis qu’on devrait se donner les moyens de réduire notre dépendance aux carburants fossiles importés, parmi lesquels le gaz, on s’apprête à démanteler la filière électronucléaire. Ce qui signifie qu’on opte pour une politique inverse à celle qui a permis à l’Europe de sortir du choc pétrolier.

Très prosaïquement, ces évolutions se répercutent négativement sur la facture du consommateur.
En effet. Mais tout dépend de quel type de consommateur nous parlons. Le plus mal loti, c’est celui qui arrive en fin de contrat fixe, renouvelable en octobre prochain. Lui, à consommation égale, doit s’attendre à voir sa facture de gaz et d’électricité augmenter de quelque 1 000 euros par an, ce qui représente une dépense substantielle pour beaucoup de ménages. Près de 100 euros à débourser en plus chaque mois, ce ne sont pas seulement les plus précarisés qui vont souffrir, mais également les classes moyennes. Ça, c’est pour les particuliers. Mais les entreprises vont également être touchées. Je vous ai parlé des usines qui arrêtent ou réduisent leurs activités à cause du coût trop élevé du gaz : cela va se traduire par l’augmentation du chômage en Europe. Enfin, dernier point, cette situation va créer de l’inflation directe et indirecte, pour les raisons exposées précédemment. Ce mouvement inflationniste risque, lui aussi, d’avoir des conséquences assez graves. Imaginons un ménage disposant d’une épargne de l’ordre de 50 000 à 100 000 euros, qui représente parfois le fruit de toute une vie. Eh bien, sur la base d’une inflation équivalente à 5 % ou 10 %, ce sont 5 à 10 000 euros chaque année qu’ils pourraient perdre. Sauf à disposer d’un accès aux marchés d’actions ou à pouvoir faire l’achat d’un bien immobilier, lesquels résistent mieux à l’inflation que la monnaie, il faut craindre un appauvrissement de la classe moyenne à brève échéance.

 

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