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L’UE et la Belgique face au tsunami de la guerre : « les céréales sont devenues un enjeu insoupçonné du conflit ukrainien »

« Les conséquences économiques sont moins préoccupantes que la déstabilisation politique en Europe », explique Didier Paquot. « Cette invasion est un tsunami et la Russie fait peser les pires menaces sur la sécurité européenne depuis la Seconde Guerre mondiale. » | © Ryumin/TASS/Sipa USA

Economie

La sécurité brisée, la guerre de l’énergie, la Wallonie durement touchée, les salaires en question : Didier Paquot élargit le débat. Il a été durant vingt ans chief economist et directeur des affaires économiques européennes à l’Union wallonne des entreprises.


Paris Match. En matière de coûts de l’énergie, la guerre en Ukraine perturbe déjà sérieusement l’économie, et le pire est peut-être encore à venir. Que risque réellement le citoyen belge lambda ?
Didier Paquot. Il faut d’abord resituer les difficultés présentes et à venir dans la crise économique mondiale que nous traversons depuis deux ans. Il est vrai que les enjeux sont tels que les conséquences économiques sont inévitables, bien que celles-ci soient relativement moins préoccupantes que la déstabilisation politique en Europe. Cette invasion est un tsunami et la Russie fait peser les pires menaces sur la sécurité européenne depuis la Seconde Guerre mondiale. Il faut donc avoir conscience que nous sommes en présence d’une situation tout à fait exceptionnelle, avec des conséquences directes sur les prix. Les tensions avec la Russie vont en effet toucher de plein fouet la population belge la plus vulnérable. Au niveau de l’énergie, la facture va rester très élevée : le baril de pétrole a dépassé les 110 dollars et celles concernant le gaz et de l’électricité vont rester à leur plus haut niveau durant un certain temps. Autrement dit, la part du budget énergétique des ménages restera importante et cette hausse ne pourra être compensée à 100 % par les autorités publiques. Les ménages vont devoir donc faire le gros dos et diminuer leurs postes de dépenses courants au profit de l’énergie.

Le blé augmente, lui aussi, de manière considérable.
Oui, les céréales sont devenues un enjeu insoupçonné du conflit ukrainien. L’invasion du pays a aussitôt été suivie par une flambée du cours du blé, qui a atteint un pic à 340 euros la tonne. Le conflit touche aussi une multitude d’autres céréales car l’Ukraine pèse dans les exportations mondiales et représente 20 % de la production de maïs, 20 % du colza et 50 % du tournesol. Or, le conflit se déroule dans les zones agricoles les plus productives de l’Ukraine et la Russie a déjà mis la main sur de nombreux ports. Tout cela va évidemment avoir une incidence sur le prix de la farine, du pain, des pâtes et de l’huile. Là aussi, la part du budget des ménages les plus exposés sera affectée.

« Les dépenses se feront nécessaire-ment au détriment d’autres budgets comme l’ensei-gnement, la justice et bien d’autres »

Selon l’économiste Bruno Colmant, dont nous évoquions les déclarations dans notre précédent numéro, nous nous dirigeons vers un choc « incommensurable », une inflation énorme avec un impact très grave sur le pouvoir d’achat. Comment s’en protéger ?
Je ne pense pas qu’on va vers un « choc incommensurable ». Les banques centrales ne vont pas laisser les inflations se développer au point de devenir hors contrôle. Je veux dire que le spectre d’une inflation comme on l’a connue dans les années 1970 est exclu, car les banques interviendront en augmentant les taux d’intérêt. Je suis d’avis que nous risquons moins une inflation qu’une nouvelle récession consécutive à cette augmentation-là. Les vrais risques se situent dans les mesures prises pour lutter contre l’inflation.

Que préconisez-vous dans ce cas ? Quelles seraient les mesures adéquates ?
En premier lieu, il faut garder la tête froide et voir si l’on est confronté à un choc des prix temporaire. L’inflation montait déjà jusqu’à 7 % à 8 % avant la crise ukrainienne. Pour qu’elle se maintienne à ce niveau en 2023, il faudrait soit un nouveau séisme politique, soit la création d’une spirale inflationniste qui se nourrirait d’elle-même, les hausses de salaires répondant à celle des prix et ainsi de suite. Personnellement, je ne pense pas que nous allons subir des hausses des prix de l’énergie plus spectaculaires que celles que nous connaissons aujourd’hui. Je gage que l’inflation va ralentir, bien qu’elle restera supérieure aux 2 % voulus par la Banque centrale européenne. Bien sûr, si la Russie continuait sur sa lancée et envahissait d’autres pays, les conséquences seraient politiquement et économiquement d’un autre ordre.

 

©Photo by Monasse T/ANDBZ/ABACAPRESS.COM

Vous misez donc plutôt sur un statu quo ?
Je crois en effet qu’au niveau du gaz et du pétrole russe, une politique de substitution va se mettre en place en Europe. Les pays de l’Union vont se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. La période de transition risque d’être délicate et les prix resteront élevés. Mais une fois encore, je ne crois pas qu’ils vont encore augmenter de façon significative. Les deux notions sont différentes. Pour qu’il y ait une inflation, il faut que les prix augmentent sans cesse.

En dehors de la hausse des prix, quelles sont les répercussions à craindre ?
En dehors de l’énergie, les liens commerciaux de l’Union européenne avec la Russie sont relativement faibles, et c’est encore plus le cas pour la Belgique. Les répercussions sur notre niveau de vie seront donc réduites dans l’immédiat. Par contre, à moyen terme, il faut s’attendre à une profonde modification de l’économie européenne, ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Le discours du président Macron a bien résumé les enjeux : une plus grande indépendance économique, une indépendance énergétique totale et un accroissement des dépenses militaires que nous ne pouvons plus nous permettre d’esquiver. Ces trois objectifs devront être partagés par l’Europe dans sa totalité, ce qui veut dire que nous devrons plus que jamais mettre l’accent sur les énergies renouvelables qui, à la base, coûtent plus cher. Cela signifie aussi que ces dépenses se feront nécessairement au détriment d’autres budgets comme l’enseignement, la justice et bien d’autres. Une autre répercussion, c’est le coup de frein qui va être donné au commerce international. La mondialisation, qui avait déjà du plomb dans l’aile avec la pandémie, va connaître un ralentissement important. Nous allons devoir produire nous-mêmes un certain nombre de biens que nous importons pour l’instant. Ceux-ci seront immanquablement plus chers, avec un impact une fois encore sur notre pouvoir d’achat. En clair, nous allons prendre nos distances avec les produits chinois.

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C’est le repli de l’Europe que vous annoncez ?
Je préférerais plutôt parler de recentrage, parce que c’est exactement ce à quoi nous allons assister : l’Europe va se recentrer sur elle-même. Cette crise est un catalyseur et, comme lors de la pandémie, elle va donner un coup d’accélérateur à l’unité et à la cohérence européennes. La Belgique ne pourra que bénéficier de cette meilleure intégration.

Même la Wallonie ? Avec la perte de pouvoir d’achat à laquelle il faut s’attendre, comment pourra-t-elle éviter de creuser son déficit, déjà largement entamé avec la crise du Covid et les inondations de l’été dernier ?
La plupart des dépenses nouvelles consécutives aux trois objectifs énoncés par le président Macron seront prises en charge au niveau européen ou fédéral. Cependant, il est vrai que l’énergie est une compétence régionale. Il y aura donc pour la Wallonie un effort à fournir afin d’accélérer la transition énergétique, ce qui risque de grever le budget wallon. Il faudra procéder à des arbitrages, car il n’est pas possible que la Wallonie augmente plus encore son déficit. Les politiques seront mis au pied du mur. Par exemple, il va falloir revoir le poste des communes, mais je vous rassure : des économies peuvent être faites dans de nombreux domaines sans sombrer dans une politique d’austérité. Pour l’heure, le gouvernement wallon procède à un exercice de budget base zéro en examinant à la loupe la pertinence de chaque dépense. Des économies peuvent être facilement réalisées, que ce soit dans les aides à certaines asbl et entreprises ou dans les dotations de certains organismes publics. Il y a de l’argent à aller chercher dans tous ces postes.

 

« Nous avons traversé plusieurs périodes agitées comme la chute du mur de Berlin (notre photo), celle de l’Union soviétique, la crise de 2008, celle de Crimée en 2014, sans parler de la crise sanitaire qui a frappé le monde entier. Or on constate que l’Europe s’en est sortie à chaque fois renforcée. » ©DR

La situation économique en Wallonie serait donc grave mais loin d’être désespérée.
Des solutions existent. Les politiques ont les moyens d’assainir le problème. Tout dépend de leur volonté, de leur clairvoyance et de leur obstination à prendre la question à bras-le-corps. Cela prendra plusieurs années, mais sur le fond, je reste optimiste. Par contre, je le suis moins à propos de la capacité de nos autorités publiques à se mettre à l’œuvre.

Une fois de plus, la classe moyenne ainsi que les plus défavorisés vont subir de plein fouet la crise qui s’annonce. Comment les protéger ?
Il existe des solutions. Le salaire net en Belgique n’est pas assez élevé. Jusqu’ici, l’arbitrage entre les salaires et les revenus du capital s’est fait en faveur du capital et des très hauts salaires, au détriment des petits et moyens salaires. La crise actuelle touche des salaires déjà structurellement en état de faiblesse. Il devient urgent de rétablir l’équilibre au profit des moins nantis. Deux solutions s’offrent à nous : soit augmenter les salaires, ce qui implique un dialogue entre les salariés et leurs employeurs, soit alléger la fiscalité sur les salaires. Or la Wallonie ne peut le faire, car elle ne possède pas les compétences adéquates. La balle est dans le camp du fédéral. Encore faut-il que ce soit une opération neutre budgétairement parlant. Si on lâche du lest de ce côté-là, il faudra revoir la fiscalité des très gros salaires.

En cette époque troublée, que conseiller aux gens qui ont un peu d’argent ? Doivent-ils investir dans l’immobilier, dans la bourse, ou bien sagement conserver leurs économies pour des jours meilleurs ?
L’immobilier reste un placement sûr, mais ne constitue pas un placement liquide et ne convient donc qu’à plus long terme. La bourse va continuer à être volatile au cours des prochaines années. De toute façon, il ne faut jamais investir en bourse que pour une perspective de cinq à dix ans, et non à court terme. Il faut pouvoir retirer son argent quand c’est nécessaire. La situation s’avère délicate pour le petit épargnant. Personnellement, je resterais attaché au livret d’épargne (NDLR : cependant, en plus des décisions des banques de réduire considérablement les intérêts, les clients de la BNP Paribas viennent notamment de recevoir un courrier affirmant qu’à partir du 1er avril 2022, « le solde du compte d’épargne réglementé classique ne pourra plus excéder le seuil de 250 000 euros et le montant excédentaire sera placé sur un compte d’épargne non réglementé, en l’occurrence un compte de dépôt qui ne rapportera ni intérêts ni prime de fidélité »).

La « tragédie Poutine » vue par Didier Paquot : « Nos démocraties n’arrivent pas à imaginer que des dirigeants non démocratiques puissent l’être à ce point-là. Il y a de la part de l’Europe une certaine naïveté, à moins que ce soit du déni ou, pire, de la complaisance. On l’a déjà vu avec d’autres dictateurs. » ©TASS/ABACAPRESS.COM

Même si l’Europe a été plus ou moins épargnée par la guerre depuis 70 ans, à l’exception des Balkans, a-t-on déjà vécu une période aussi trouble qu’aujourd’hui ?
Vous avez raison de dire plus ou moins, car nous avons traversé plusieurs périodes agitées comme la chute du mur de Berlin, celle de l’Union soviétique, la crise de 2008, celle de Crimée en 2014, sans parler de la crise sanitaire qui a frappé le monde entier. Or on constate que l’Europe s’en est sortie à chaque fois renforcée. Sa réaction actuelle depuis une semaine va dans ce sens-là. Je pense que l’Europe va profiter de ce coup de fouet pour aller plus loin dans son intégration, pour autant que Poutine n’évolue pas dans l’escalade. Donc, jusqu’à preuve du contraire, ce qui se passe aujourd’hui est positif pour l’Europe et les valeurs qu’elle défend.

Que faut-il penser de Poutine et du fait qu’un dictateur, au XXIe siècle, puisse encore faire basculer l’économie mondiale ?
Nos démocraties n’arrivent pas à imaginer que des dirigeants non démocratiques puissent l’être à ce point-là. Il y a de la part de l’Europe une certaine naïveté, à moins que ce soit du déni ou, pire, de la complaisance. On l’a déjà vu avec d’autres dictateurs, ce qui remet en cause nos politiques passives à l’égard de l’émergence de régimes forts. Je crois que la Russie va bloquer. Elle ne s’attendait ni à trouver une résistance ukrainienne aussi forte et déterminée, ni à se retrouver au ban des nations. Le plus avisé serait de permettre à Poutine une sortie honorable, quitte à lâcher du lest au niveau de la Crimée ou de la neutralité de l’Ukraine. Des deux côtés, il y aura des concessions à accepter, même si Poutine est mal engagé et est très isolé sur le plan international.

Il se dit dans la presse française que les Bruxellois, alarmés par la situation actuelle, se rueraient dans les pharmacies pour acheter des capsules d’iode. La capitale de l’Europe où se trouve le siège de l’OTAN a-t-elle réellement quelque chose à craindre ?
Dans ce cas, ce sont l’Europe et le monde entier qui auraient quelque chose à craindre. Nous serions alors engagés dans un scénario catastrophique dont l’issue serait totalement imprévisible.

 

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