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« Nous ne pouvons pas nous passer du petrole, c’est notre façon de vivre qu’il faut changer ! »

« Même le carburant de demain ne suffira pas à remplacer la quantité que nous consommons aujourd’hui », affirme notre expert. « Il n’y a pas de solution magique. Il faudra mettre en place une série de mesures, à commencer par celle de la sobriété » explique notre expert de la semaine. | © Photo by CROCHET

Economie

Les voix des spécialistes s’élèvent de plus en plus : le spectre de la crise pétrolière des années 1970 est de retour et, avec l’embargo sur le pétrole russe décrété par l’Europe, nous allons droit dans le mur. Des alternatives sont-elles possibles ? Ou bien allons-nous continuer de consommer au mépris du bon sens et des obligations environnementales ?


Par Philippe Fiévet

Francesco Contino a obtenu son diplôme d’ingénieur en électromécanique à l’UCLouvain en 2006, avant d’effectuer son doctorat en tant qu’aspirant du FNRS, puis de présenter un post-doctorat à l’Université d’Orléans. Depuis 2019, il est professeur à l’UCLouvain, spécialisé en énergie et transition énergétique.

Paris Match. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a jeté une lumière crue sur l’extrême dépendance des pays de l’Union européenne aux hydrocarbures russes : 48,4 % du gaz et 25,4 % du pétrole importés proviennent de la Fédération de Russie. Or, l’Union européenne vient de prendre la décision de se passer de 92 % du pétrole russe d’ici la fin de l’année. Le scénario du choc pétrolier de 1973 est-il en passe de se répéter ? Faut-il s’attendre à des défaillances dans notre approvisionnement en pétrole ?
Francesco Contino. Il s’agit d’un contexte forcément différent, dont l’évolution dépendra de la situation en Ukraine. Depuis 1973, la population mondiale a crû de manière importante et la consommation énergétique a été multipliée par deux. Le problème principal qui se pose est donc la question du volume de pétrole disponible. On dit souvent que le pétrole est le sang de l’économie. C’est une image juste de ce qu’il représente dans notre société : il fait circuler les biens et les personnes. Quand la quantité de pétrole disponible diminue, cela entraîne aussitôt un freinage au niveau logistique : transports individuels, échanges de marchandises, etc. Chaque fois que nous sommes confrontés à cette réduction, le désordre est mondial et les crises financières importantes. Le sang n’a pas circulé, anémiant l’économie, car il y a une corrélation directe entre celle-ci et le pétrole. Aujourd’hui, l’Europe a décidé de couper l’approvisionnement russe. Reste à savoir ce qu’elle va mobiliser pour le remplacer. C’est la question à plusieurs milliards d’euros. Ne nous leurrons pas : le laps de temps est si court qu’il sera impossible de trouver une solution qui ne passe pas par le rationnement si l’on ne remplace pas les volumes perdus en Russie. Je pense qu’à cet égard, l’Europe mise sur le fait que la guerre en Ukraine s’arrête rapidement.

Pourtant, les experts militaires assurent le contraire et s’accordent à dire que le conflit va se prolonger durant plusieurs mois, voire plusieurs années.
C’est là où je ne comprends pas comment les Européens vont faire pour passer le prochain hiver. Soit ils ont un joker caché dans leur manche, soit ils espèrent que les sanctions vont porter rapidement leurs fruits, mais rien n’est moins sûr dans l’immédiat. À moins que le rationnement s’impose pour tout le monde, en particulier pour le chauffage et la consommation domestique.

 

« Quelque part, la crise ukrainienne est aussi pédagogique pour nous : auparavant, personne n’avait conscience qu’on consommait autant de pétrole et de gaz en Europe et dans notre pays. » ©DR

L’or noir n’a jamais si bien porté son nom : si précieux mais si sombre, si lourd en retombées négatives… Faut-il accepter son diktat au mépris de tout, même de nos valeurs humanistes ? Le pétrole rend-il fou ? On ne peut donc vraiment pas s’en passer ?
La question est vaste. La raison pour laquelle on a commencé à utiliser du pétrole est simple : c’était facile à extraire. Quand vous obtenez une unité d’énergie qui provient du pétrole, pour pouvoir la mettre en œuvre, il a fallu extraire le pétrole brut, le raffiner et le transporter jusqu’à l’endroit où il doit être distribué. La somme de toutes ces étapes n’est qu’une faible partie de l’unité d’énergie reçue. C’est un indicateur qu’on appelle le retour sur investissement, un principe bien connu des milieux financiers et qui est tout aussi valable pour l’énergie. Pour le pétrole, au début du XXe siècle, une seule unité d’énergie en produisait 100. Aujourd’hui, la même unité en produit 30. C’est une fameuse baisse de régime qui illustre le fait qu’il est de plus en plus difficile d’en extraire, bien que cela soit plus facile que des alternatives comme l’éolien ou le solaire, où on est à 5, ou les biocarburants, avec lesquels on est à 2. Alors, peut-on se passer de l’or noir ? Bien sûr, mais ce qu’on constate, c’est que pour un fonctionnement de la société telle qu’on la connaît actuellement, il faut un retour sur investissement énergétique assez élevé. L’ordre de grandeur est sujet à discussion, mais on l’évalue à 6 ou 7. Vous voyez bien que dans un monde où il y a encore du pétrole à pomper, il s’agit de l’option la plus facile, même par les temps de crise que nous traversons. C’est bien pour cela qu’il est difficile de s’en passer, alors que ça fait cinquante ans qu’on aurait dû le faire. Pensez au fameux choc pétrolier de 1973 : l’année précédente déjà, en 1972, le rapport du Club de Rome était alarmant et insistait sur la nécessité d’un nouveau paradigme. Il faut se rendre à l’évidence : le changement qui touche à notre confort est la chose la plus difficile à réaliser.

En attendant, voilà que le pétrole est devenu aujourd’hui une arme politique. À part celui extrait de la mer du Nord ou en provenance des États-Unis avec son très contestable pétrole de schiste, la majorité des grands pays exportateurs sont des autocraties, à l’image de la Russie. Avec l’OPEP+ qui regroupe treize pays dont la Russie, y a-t-il sinon une alliance de facto contre l’Occident, du moins une volonté de faire monter sérieusement les enchères ?
Que ces pays constituent une alliance contre l’Occident, je ne le pense pas. C’est comme dire que les fournisseurs de sucre sont contre leurs utilisateurs et clients. Le besoin est mutuel, celui d’acheter comme celui de vendre. Mais le cycle est compliqué : si l’on manque de volume, l’équilibre entre l’offre et la demande s’en trouve contrarié et engendre une augmentation de prix structurelle, hors de toute spéculation. Il faudrait donc que la demande des consommateurs diminue, dans leur intérêt. Celui des extracteurs est de voir les prix augmenter, par souci de rentabilité, mais si les consommateurs persistent à modérer leur demande, les prix vont baisser. C’est un jeu de yo-yo dont on ne voit pas la fin, et qui se complique avec la mise à l’écart de la Russie sur le plan énergétique.

 

« Si l’on fait une comparaison entre voiture électrique et voiture pourvue d’un moteur à combustion, l’électrique gagne à tous les coups lors de son utilisation. Mais on veut nous faire croire qu’on pourra garder le même nombre de véhicules en Belgique, pas loin de six millions ! Ça ne fonctionnera pas. » ©Photo by CROCHET

N’est-ce pas plutôt un jeu de dupes ?
Les pays de l’OPEP+ souhaitent un prix élevé mais maîtrisé. Par contre, ils ne veulent pas se mettre la Russie à dos et, il faut bien le reconnaître, leur capacité d’action est limitée. Dans cet exercice d’équilibriste, ils tentent de garder des prix élevés tout en adoptant une attitude régulatrice. Personne n’a rien à gagner d’un emballement des marchés, avec des prix totalement hors de contrôle.

Sur LN24, Nicolas Gosset, chercheur à l’institut royal de défense, rappelait que depuis le début de l’invasion en Ukraine le 24 février, l’Union européenne verse chaque jour à la Russie 285 millions de dollars pour son approvisionnement en pétrole, mais que l’embargo décrété va amputer la Russie de 25 % de son PIB. Cependant, pour nous aussi, les conséquences seront lourdes. Quel sera l’impact sur notre économie et le quotidien des Belges ? Faible, élevé, dévastateur ?
En Belgique, on est créatif. On va analyser et trouver des solutions. Mais financièrement, ça va faire mal. Nous sortons à peine de la pandémie qui nous a coûté très cher, pas seulement en vies humaines, et voilà maintenant qu’on vit une autre crise aux lourdes conséquences économiques. Le gaz a un effet aussi important. Le pétrole, c’est le sang, et le gaz, le sucre de nos cellules. Je veux dire par là que le pétrole fait circuler les biens tandis que le gaz fait tourner la machine. Les deux combinés vont nous mettre en difficulté. Il nous faut en tirer les leçons et y voir une opportunité. Quelque part, la crise ukrainienne est aussi pédagogique pour nous : auparavant, personne n’avait conscience qu’on consommait autant de pétrole et de gaz en Europe et dans notre pays.

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