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Un pilote témoigne : « Ryanair est nocif pour l’environnement et pour l’humain »

Les pilotes vont-ils décider de clouer les avions au sol pour une première grève dans l'histoire du groupe ? | © BELGA PHOTO ANTHONY DEHEZ

Economie

La crise est telle au sein de Ryanair que la première réelle grève de son histoire serait en préparation. Un pilote témoigne sous couvert d’anonymat.

La colère gronde plus que jamais dans les rangs des pilotes de la compagnie low-cost Ryanair. Ces dernières semaines, ils sont de plus en plus nombreux à rendre purement et simplement leur démission. Nous avons rencontré l’un d’entre eux, qui devrait à son tour s’envoler vers des cieux (un peu) plus cléments dans les mois à venir. Il raconte, sous couvert d’anonymat, la dégradation progressive de ses conditions de travail, l’exploitation de plus en plus importante des pilotes et la difficulté de se mobiliser à travers l’Europe entière.

Cela fait des années que la contestation gronde chez Ryanair, et pourtant, rien n’a l’air de changer. Quels sont les freins ?

La raison principale à cela est que nous n’avons pas de représentants syndicaux chez nous. N’importe quelle entreprise de la même envergure en Belgique, en France ou en Allemagne a automatiquement un syndicat. Mais pas chez Ryanair parce que le droit social irlandais ne l’impose pas. Les syndicats existent en Irlande, mais le patron a le droit de les accepter ou de les refuser. Et bien sûr, chez Ryanair, ils sont tous refusés.

Faire valoir nos droits ouvertement serait suicidaire.

Mais il y a tout de même des tentatives de représentation…

Nous essayons depuis toujours d’avoir un syndicat, mais Ryanair ne veut rien entendre. On devrait pouvoir s’exprimer ouvertement pour faire valoir nos droits, mais pour nous, c’est suicidaire. Du coup, on est juste bons à accepter les conditions qu’on nous impose.

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Beaucoup de pilotes quittent la compagnie, pensez-vous que cela va jouer en votre faveur ?

Non, on ressent, en ce moment, que rien n’est négociable. On a déjà écrit des lettres à la direction, on a émis nos desideratas. La réaction habituelle de Ryanair à ce genre de revendications est qu’ils ne répondent pas, ils attendent que ça passe. Car de manière générale, ils sont allergiques à toutes les demandes que l’on fait. Et le problème en Europe est que beaucoup de compagnies tombent en faillite, et que, du coup, Ryanair aspire ces pilotes désespérés à chaque fois que nous partons.

Que pensez-vous de l’augmentation proposée par la direction ?

Je pense que cela ne va rien changer à nos conditions. Il y a un problème systémique chez Ryanair, notamment la manière dont ils utilisent les navigants. Avec cette proposition, la compagnie essaie de repeindre la façade mais nous, on veut revoir les fondations, chaque étage, la toiture… On veut tout revoir.

Ryanair parle de négociations dans la presse, au cours des CRE (Conseils de Représentation des Employés) qui ont lieu une fois tous les cinq ans. J’en ai fait plusieurs jusqu’à maintenant, et jamais il n’y a eu de négociations. Nous, d’un côté, on organise des votes parmi les employés, on discute de nos conditions et des conditions que l’on veut obtenir. En l’espace de 2 à 3 heures, tout est balayé d’un revers de la main. La direction nous présente son plan puis, s’il y a discussion, dit littéralement : “Ceux qui ne sont pas contents, la porte est là”. Nous avons refusé de signer la dernière proposition de Ryanair. Du coup, dans les jours qui ont suivi, ils ont menacé de nous faire passer à une cadence de vol plus intense, cadence qu’on a connue au début, et qui était extrêmement fatigante. Donc on a finalement été contraints de signer. Et à chaque négociation, nos conditions de travail sont rabotées de la sorte.

Nous n’avons plus foi en Ryanair, notre employeur.

Quelle est la chose la plus difficile à vivre dans ce conflit ?

Ne plus avoir la foi en son employeur. La profession de pilote de ligne est une profession assez engagée dans le sens où nous sommes très responsables. C’est un métier exigeant qu’on fait par vocation, par passion, et qui demande beaucoup de concessions notamment du point de vue familial. Malgré tout cela, on a encore foi dans notre profession. Mais plus en notre employeur. On a subi tellement de choses pendant des années qu’on l’a totalement perdue en définitive. Et les pilotes sont las, fatigués de ça. Du coup, ils partent.

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Vous quittez la compagnie…

Je pars voler pour une compagnie étrangère. Et beaucoup d’entre nous sont prêts à aller jusqu’en Chine pour fuir Ryanair. Ce qui implique des sacrifices d’autant plus importants du point de vue familial et social. Mais les contrats là-bas sont bien meilleurs comparés à ceux de Ryanair, donc nous sommes prêts à faire ces concessions.

On va devoir avoir recours à la grève.

La rumeur d’une grève se fait de plus en plus insistante…

C’est envisageable, on en parle tous. Mais il n’y a pas encore de mot d’ordre clair. C’est un peu une partie d’échecs qui s’est lancée maintenant entre le management et nous. On sent bien qu’ils ne comptent pas négocier, qu’ils ne vont pas aller vers une solution médiane qui va arranger les deux parties. Donc, on va devoir certainement avoir recours, à un moment donné, à la seule chose qui va vraiment, je pense, faire trembler Ryanair, à savoir une grève. Quand on touche à leur pognon, là, ça risque en effet de faire plus mal. Parce qu’il y a la pression des investisseurs derrière.

On parle de 20 000 vols annulés…

Oui peut-être plus encore et ce n’est pas fini.

Vous vous mobilisez personnellement ?

Oui, comme la majorité des mes collègues. Nous formons un groupe très actif. Mais officiellement, personne ne sait qui est dans ce groupe. Je peux comparer ce mode de fonctionnement avec la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Allemands occupaient la Belgique, et il y avait une résistance tout à fait occulte. Il faut travailler en couverture, caché, en sous-marin. C’est exactement la même chose ici. On ne peut pas se dévoiler. Le premier qui se dévoile, il saute. Et pire, il se retrouve au tribunal pour diffamation.

Afin de “diviser pour régner”, Ryanair négocie les contrats base par base…

En effet, pour nous diviser, Ryanair travaille sur deux plans. Le premier, ce sont les comités d’entreprises. Ryanair a une phobie : la révolution. Ou en tout cas d’avoir, face à elle, un bloc. Si un groupe fait des réunions, pour  Ryanair, c’est la fin. Donc, elle s’est organisée pour empêcher la formation de ce bloc. Comment ? Les contrats sont négociés base par base, avec des calendriers différents. On ne négocie jamais les conventions collectives en même temps pour Charleroi, Dublin, etc. Donc savoir à l’avance ce qui va se négocier à tel ou tel endroit est très compliqué pour nous.

Le second, les contrats de types très différents. Les trois quarts des contrats sont de type “faux-indépendant”. Ces contrats sont précaires et illégaux dans nos systèmes fiscaux non-irlandais. La Belgique semble pourtant s’en accommoder contrairement à l’Allemagne, par exemple. Le dernier quart est fait de contrats “employé” et soumis à la fiscalité irlandaise. Et employés et indépendants n’ont pas, jusqu’il y a peu, partagé les mêmes intérêts. Nous étions ainsi divisés… Tout ceci a fait qu’on n’a pas eu de bras de levier. On n’a jamais réussi à trouver ce pied de biche qui aurait pu nous permettre de faire plier potentiellement la direction.

Pas de chevaliers blancs

Vous acceptez de témoigner car vous quittez la compagnie ?

Non, j’aurais témoigné de toute façon. Je reste prudent même si je pars. Mais je l’aurais fait sans aucun problème. Par contre, le faire à visage découvert, ce serait leur faire un cadeau. Vu le climat, la direction se ferait un malin plaisir à faire de moi un exemple. Les groupes de soutien nous ont toujours dit “pas de chevaliers blancs”. Le chevalier blanc, il fait un mètre avec son cheval, et puis, paf ! Il est descendu, terminé, mort. Donc ça ne sert à rien. C’est pour cela que l’on reste incognito.

Ces crises sociales deviennent de plus en plus courantes dans les sociétés européennes. Y a-t-il un facteur propre à Ryanair ?

Pour résumer la boîte en quelques mots, je dirais “Ryanair, nocif pour l’environnement, nocif pour l’humain”. C’est une boîte démesurée avec ses 400 avions et les millions de tonnes de kérosène brûlé. Mais elle est nocive aussi pour celui qui travaille. Il y a quelques managers de Ryanair qui gagnent énormément d’argent. Et soit, ce sont des patrons. Mais à quel prix ? Le succès de la boite se fait sur le dos du personnel Ryanair, tout simplement.  Pour vous donner une idée, le coût du travail chez Lufthansa représente 20% alors chez Ryanair, c’est 10%. Et donc, si on pouvait entamer une action beaucoup plus dure, il faudrait viser le portefeuille. Et c’est peut-être là le moyen de faire tomber ce système. Toucher à l’intérêt direct. Car le reste, c’est du blabla.

Système mafieux

Pour finir, y a-t-il un message que vous voudriez adresser à la compagnie ou aux clients ?

J’ai envie de dire à la clientèle: consommez en connaissance de cause. Car pour moi, acheter un billet Ryanair pas cher implique de financer le “putain” de système qu’il y a derrière. Un système dictatorial, mafieux, irrespectueux. Quand vous achetez votre ticket Ryanair, sachez ce que vous faites.

Et à la direction ?

Pour la direction, je dirais : écoutez sincèrement ce que les pilotes ont à dire. Il est temps, maintenant, de partager le gâteau.

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