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Riverains et pesticides : le ministre Di Antonio veut une objectivation scientifique

Carlo Di Antonio - Pesticides

Carlo Di Antonio veut une Wallonie sans pesticide. | © BELGA PHOTO SOPHIE KIP - 2016

Environnement

Des riverains de champs agricoles sont-ils malades à cause des pulvérisations de pesticides ? « Cette question de santé publique ne peut pas être éludée. J’ai commandé une étude ciblée » déclare le ministre wallon de l’Environnement, Carlo Di Antonio (CDH)

Paris Match Belgique. Dans plusieurs localités en Wallonie, des citoyens expriment la crainte d’être l’objet d’une contamination liée à l’utilisation de pesticides sur des terres agricoles. Ils évoquent la multiplication de pathologies graves dans certains quartiers proches de champs pulvérisés, des rues à cancers… Comment recevez-vous cette inquiétude ?

Carlo Di Antonio : J’y suis particulièrement sensible ! C’est une crainte que je ne peux qu’entendre et face à laquelle nous ne pouvons pas rester passif évidemment. Il est urgent de réaliser des analyses scientifiques, des études pour confirmer ou infirmer l’existence d’une exposition trop importante de notre population. Les témoignages, de plus en plus nombreux, mais aussi certaines études, laissent à penser que l’exposition des riverains de terrains agricoles aurait pu être sous-estimée. On ne peut pas rester avec des points d’interrogation dans un tel dossier. En tant que ministre de l’Environnement, il est de ma compétence, je dirais même de mon devoir, de financer une recherche pour objectiver la quantité de polluants qui circulent dans l’air à proximité des lieux de pulvérisation. Je veux savoir de manière très précise quelles sont les molécules que l’on retrouve, jusqu’où elles se propagent et avec quelles concentrations. Bien sûr, j’écoute aussi les agriculteurs qui me disent qu’ils utilisent ces produits en respectant la réglementation. Il ne s’agit pas de les accabler mais d’obtenir des réponses scientifiques aux questions légitimes que se pose la population.

A qui avez-vous confié la réalisation de cette étude ?

L’été dernier, le professeur Bruno Schiffers (Gembloux Agro-Bio Tech) a réalisé une première étude dans la commune de Fernelmont où des citoyens ont dénoncé une potentielle contamination. Des panneaux collecteurs placés dans la cour d’une école entourée de terrains agricoles ont démontré la présence de nombreux résidus de pesticides. Je lui ai donc demandé de réaliser une étude plus approfondie sur l’ensemble du territoire wallon. Elle sera entamée au printemps prochain. Un certain nombre de situations, de localités, seront ciblées. Des capteurs d’air et de projection seront placés en bordure des champs, dans des cours d’écoles ou d’autres sites publics. Il s’agira aussi de tenir compte de tous les cas de figure : que se passe-t-il quand il y a des barrières physiques comme des haies, comment influent les conditions climatiques et les pratiques agricoles ? C’est un travail de grande ampleur qui se fera en collaboration avec l’Institut Scientifique de Service Public (ISSeP) et le Centre de recherche agronomique wallon (CRA-W). La méthode et les résultats de ces recherches seront validés par un comité d’accompagnement pluridisciplinaire.

Quand peut-on espérer des résultats significatifs ?

On devrait en disposer dès la fin de l’année 2018.

Vous avez évoqué l’étude réalisée en juin 2017 par le professeur Schiffers à Fernelmont. Elle révélait que certains résidus trouvés dans la cour d’école provenaient de pulvérisations sur des champs situés à 400 ou 600 mètres de distance…

C’est interpellant ! Cela voudrait dire que dans certaines conditions climatiques, les molécules circulent dans l’air sur de longues distances. La confirmation d’un tel constat est de l’un des enjeux majeurs de cette étude. Cela nous compliquerait fort la tâche dans la lutte contre les potentielles pollutions induites par les pulvérisations. La création de zones de recul de 20 ou 50 mètres entre les champs et les habitations ne serait dès lors pas une réponse suffisante. Il faudrait alors prendre des mesures à la source, au niveau des pratiques agricoles pour endiguer cette pollution.

Objectiverait-on une importante exposition dans certains quartiers qu’il y aura encore débat sur la question de savoir si cette exposition est nocive ?

A mon niveau de compétence, il s’agit d’établir le degré d’importance de cette pollution éventuelle. Est-elle beaucoup plus forte dans les zones exposées par rapport au bruit de fond général ? Est-elle supérieure aux doses considérées comme acceptables ? Il s’agit de questions qui ne peuvent être éludées alors que des études démontrent que certaines molécules, même à très faible dose, peuvent avoir un effet de perturbateur endocrinien. Si on détecte des taux importants de certaines substances dans des quartiers, il faudra que l’on puisse réaliser des prises de sang et des analyses médicales. Je demanderai donc la collaboration de ma collègue Alda Greoli, la Ministre de la Santé au sein du Gouvernement wallon.

En marge du dossier de Fernelmont, le gouvernement wallon avait déjà mandaté un comité d’experts constitué de deux oncologues, d’une biologiste, d’un épidémiologiste et d’un toxicologue. Vont-ils collaborer à la nouvelle étude commandée au professeur Schiffers ?

Une réunion est prévue dès la rentrée avec la ministre Alda Gréoli pour voir comment faire le lien entre ces deux démarches qui, évidemment, peuvent être très complémentaires. Si on constate une importante exposition à un polluant X ou Y, il faut qu’on puisse en tirer des enseignements en termes de santé publique. Cela correspond-il à la prévalence plus importante de certaines pathologies dans une zone fortement exposée ?

Pesticides - Fernelmont
Fernelmont, un endroit pollué par les pesticides ?
BELGA PHOTO JOHN THYS

En Californie, les agriculteurs sont obligés de renseigner les produits qu’ils pulvérisent, à quelle date et en quelles quantités, dans une banque de données en accès libre. Cela a permis à des chercheurs d’observer des corrélations qui interpellent, notamment en ce qui concerne la prévalence de l’autisme dans des populations fortement exposées… En Belgique, les agriculteurs peuvent se contenter de remplir des « carnets phyto » qu’ils conservent dans l’éventualité d’un contrôle. Est-ce suffisant transparent ?

Je suis partisan d’un accès plus général à ces données. L’étude en cours pourrait notamment déboucher sur ce genre de constat : la nécessité d’établir une cartographie permanente de pulvérisations accessible en ligne.

La Wallonie « zéro pesticide », c’est pour quand ?

On évolue dans le bon sens ! L’utilisation des produits phytopharmaceutiques diminue en Wallonie ! Nous avons un Plan de réduction des Pesticides qui prévoit une série d’échéances. Nos forêts sont déjà exemptes de pesticides. Des communes sont déjà « zéro pesticides » comme Montigny-le-Tilleul ou Dour. L’usage du glyphosate n’est plus autorisé pour les particuliers. 12% des agriculteurs sont déjà passés au bio et le Gouvernement wallon octroie d’importantes aides à la transition à ceux qui veulent en finir avec le conventionnel. Il y a un plafond en la matière qui est fixé par l’Europe et nous l’atteignons. On avance aussi dans le dossier des prairies. Ensuite, il faudra voir culture par culture. C’est l’objet d’une étude réalisée par le professeur Philippe Baret de l’UCL. La Wallonie « zéro pesticides », on pourrait y arriver dans 10 ou 15 ans. Toutes les recherches prospectives vont dans le même sens : le recul des solutions chimiques pour protéger les cultures au profit de méthodes biologiques, le retour aussi à des pratiques autrefois mieux maitrisées par les agriculteurs qui ont perdu une partie de leur savoir-faire à cause des produits phyto : rotation des cultures, choix de variétés, agrobiologie, agroforesterie… On va y arriver ! C’est un projet que je défends en tant qu’ingénieur agronomie, en tant que Ministre et en tant que citoyen environnementaliste. La Wallonie a une belle carte à jouer. Nous pourrions être des précurseurs en Europe, nous forger une identité de région qui a mis l’accent principal sur la qualité de ses produits. On pourrait imaginer un label « Wallonie Zéro Phyto » ou quelque chose de ce genre. Il faut anticiper, plutôt de s’accrocher à un modèle condamné à disparaître.

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Ce n’est pas le discours que l’on entend au niveau de la Fédération Wallonne des Agriculteurs (FWA)…

De plus en plus d’agriculteurs veulent quitter le conventionnel mais ce n’est pas facile. Au niveau de la FWA, leur syndicat majoritaire, c’est vrai qu’il y a de la résistance. Cette fédération affiche des points de vue très conservateurs et se pose en défenderesse des vieilles pratiques agricoles. Je suis en conflit quasi permanent avec cette fédération. Quand on parle de quitter progressivement les produits phyto, dans un programme sur 20 ans, il y a tout de suite une crispation. Ils se sentent attaqués et ils se retranchent derrière le respect de la réglementation par les agriculteurs. Je suis pourtant persuadé qu’un changement progressif du modèle agricole wallon serait autant profitable pour les agriculteurs que pour les consommateurs.

J’espère que ce ne sera pas le cas. On serait alors parti pour un nouveau scandale dans le genre de celui de l’amiante

Il faut aussi compter sur une évolution de l’industrie agro-alimentaire…

Cela doit bouger aussi de côté-là. On en trouve un exemple significatif dans le domaine de la pomme de terre. Les sociétés qui produisent des frites surgelées incitent les agriculteurs à planter de la bintje, soit une variété très sensible aux maladies et qui nécessite de très nombreux traitements. Un changement de variété pourrait déjà résoudre une partie du problème.

Comment réagirez-vous si les études en cours devaient établir qu’il y a un chevauchement entre des zones à forte exposition et des zones à forte concentration de personnes malades ?

J’espère que ce ne sera pas le cas. On serait alors parti pour un nouveau scandale dans le genre de celui de l’amiante. Si c’est cela qui apparaît, la pression de citoyens sera très forte et les agriculteurs devront forcément adapter leurs pratiques : ne plus pulvériser sur un certain nombre de parcelles, s’éloigner de certains quartiers.

On a beaucoup parlé du glyphosate ces derniers temps. Mais n’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt ?

Je reste favorable à son interdiction mais ce n’est sans doute pas la molécule la plus dangereuse. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire les recommandations qu’inscrivent les fabricants sur les étiquettes de certains produits insecticides et fongicides. Le débat est loin d’être terminé…

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Comment se fait-il que vous soyez si sensible à ce sujet. Vous n’êtes pas militant d’Ecolo…

On m’accuse parfois de cela ! Je suis ingénieur agronome de formation et je connais bien le secteur. Quand on regarde l’historique des produits phyto depuis 30 ans, on constate que nombre d’entre eux ont été retirés du marché parce qu’en définitive, on est arrivé à la conclusion qu’ils étaient dangereux.

Un constat qui s’est toujours fait après usage…

Parfois après 10 ou 20 ans d’usage… Alors, systématiquement l’industrie propose le produit remplaçant sensé être moins problématique. Il faut sortir de ce cycle. Il y a beaucoup trop de chimie dans notre vie. Ma contribution sur le reste de ma mandature sera de générer suffisamment de données et d’études pour démontrer la nécessité d’un changement de modèle agricole. Une vision plus respectueuse du métier d’agriculteur, plus respectueuse des consommateurs et plus respectueuse de l’environnement. Tout est lié.

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