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Jane Goodall veille sur la planète des singes

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Jane Goodall, le 18 janvier 2018 à Paris. | © AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN

Environnement

Un film raconte la formidable aventure de Jane Goodall, la secrétaire anglaise qui a changé le regard de la science sur les chimpanzés.

Elle l’a baptisé David Greybeard à cause de sa barbichette argentée. C’est un grand mâle qui s’enfonce dans la forêt. Pour le suivre, elle doit grimper les sentiers abrupts du Parc national de Gombe, dans le nord-ouest de la Tanzanie, et se faufiler à plat ventre dans l’enchevêtrement de racines, de feuilles et d’herbes hautes. Rester silencieuse malgré les épines qui s’accrochent à ses cheveux, à sa peau.

Jane Goodall est épuisée, mais qu’importe ! Elle vient de passer une matinée décourageante à arpenter les vallées sans voir ni entendre le moindre chimpanzé. Alors, pas question de lâcher celui-ci. Tout à coup, il s’arrête. Jane est à quelques mètres. Elle braque ses jumelles. Et n’en croit pas ses yeux. Accroupi à côté d’une termitière, le primate dépouille une brindille de ses feuilles pour en faire une baguette – ou une fourchette – qu’il plonge dans le monticule de terre rouge. Il attend un moment puis la retire couverte d’insectes qu’il peut ainsi gober par dizaines. Nous sommes en octobre 1960.

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Du secrétariat au Kenya

À cette époque, on considère les grands singes comme des brutes épaisses dénuées d’intelligence. Jane Goodall, une Londonienne de 26 ans sans formation scientifique, vient de découvrir qu’ils savent fabriquer des outils, une faculté considérée jusqu’alors comme le propre de l’homme. Et le célèbre paléontologue Louis Leakey écrit : « Maintenant, nous devons redéfinir la notion d’homme, la notion d’outil, ou alors accepter le chimpanzé comme humain… »

Mademoiselle Goodall aurait dû avoir une vie bien tranquille de secrétaire. Enfance à Londres puis au bord de la mer, à Bournemouth, dans le sud de l’Angleterre. Un père ingénieur, une mère au foyer. La petite lit et relit « Doctor Doolittle », les aventures de Mowgli, de Tarzan. À 9 ans, sa passion pour les animaux exotiques s’affirme, mais il n’y a pas de zoo aux alentours. « De toute façon, dit-elle, je voulais voir des animaux sauvages, pas des animaux en cage ». Jane épie écureuils, oiseaux, insectes… Et surtout Rusty, le chien des voisins. « Mon meilleur professeur ! C’est lui qui m’a appris que les chiens étaient capables de raisonnement ». Sa scolarité terminée, son objectif est clair : vivre en Afrique pour observer les animaux et écrire sur eux. Ses parents n’ayant pas les moyens de lui payer des études, elle passe un diplôme de secrétaire. « Avec ça, estime sa mère, tu trouveras du travail partout dans le monde ». Elle enchaîne les petits boulots, jusqu’au jour où une amie d’enfance, dont les parents ont acheté une ferme au Kenya, l’invite à la rejoindre. Jane trouve un emploi de serveuse, économise. Et, en avril 1957, elle part. Enfin !

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En 1963, avec Flint, le premier bébé de la communauté né, après son arrivée, dans le Parc National de Gombe. © National Geographic Creative / Hugo van Lawick

« Sur le sol africain, je me suis sentie à la maison ». Jane a 23 ans. À Nairobi, elle prend rendez-vous avec Louis Leakey qui l’embauche comme secrétaire et l’emmène en expédition au Tanganyika, l’actuelle Tanzanie, à des kilomètres de toute habitation. Durant trois mois, sous le cagnard tropical, elle aide le Dr Leakey et son épouse à creuser le sol aride à la recherche d’ossements. La nuit, elle s’endort dans sa tente, sous les acacias, avec le rugissement des lions et le ricanement des hyènes. « Ce fut une des aventures les plus passionnantes de ma vie. Souvent, Louis parlait des chimpanzés qui vivaient sur les rives d’un lac lointain. On ne savait absolument rien d’eux. Si l’on parvenait à connaître leur mode de vie, pensait-il, cela aiderait à comprendre les comportements de nos ancêtres préhistoriques. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir être choisie pour une telle recherche ». Elle ose tout de même se proposer. « C’est ce que j’espérais, répond le paléontologue. Pourquoi croyez-vous que je vous ai parlé de ces chimpanzés ? »

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Sans préjugés scientifiques, Jane reste des heures dans les arbres avec les chimpanzés

Mais le gouvernement britannique refuse de laisser une jeune Anglaise seule dans la brousse. Alors, Vanne, sa mère, offre de jouer les chaperons. Et c’est ainsi que, le 16 juillet 1960, mère et fille posent le pied pour la première fois « sur la rive de galets et de sable du pays des chimpanzés », dans le Parc national de Gombe. Elles sont accueillies par deux Africains, en charge de leur sécurité, et un cuisinier. L’équipe campe dans une clairière, au bord de la rivière Kakombe. Levée à 5 h 30, Jane arpente la forêt jusqu’au crépuscule, tandis que Vanne développe une infirmerie destinée aux villageois. Durant des mois, l’exploratrice n’aperçoit les chimpanzés que de loin. Elle les suit à partir des indices qu’ils daignent lui laisser, graines, fleurs, tiges et fruits à moitié mâchouillés, lits de feuilles encore chauds, et apprend à se fondre dans le labyrinthe végétal. Après des jours à transpirer et à grelotter dans ses vêtements mouillés par un vent glacial, elle opte pour la tenue d’Eve, emportant ses vêtements au sec dans un sac. Elle ne s’habille qu’une fois arrivée à son poste d’observation, au pic de la montagne. Les chimpanzés commencent à se rendre compte que, après tout, ce singe blanc n’est pas si effrayant.

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© AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN

La mise à distance s’étiole. Sans préjugés scientifiques, Jane reste maintenant des heures dans les arbres avec les chimpanzés, imite leurs comportements et leurs cris. Certains viennent la voir sur son territoire, au campement, pour chiper des bananes. Ils se laissent caresser. Jane collecte des informations qui bouleversent nos connaissances : les grands singes ne savent pas seulement fabriquer des outils, ils ont chacun une personnalité, possèdent le sens de l’humour, éprouvent de la joie, de l’empathie, de la tristesse, du désespoir. Ils connaissent la souffrance physique et psychologique. On les croyait végétariens ? Ils ne rechignent pas devant les insectes ou la viande. « Parfois, ils chassent. C’est plutôt rare mais, quand ils le font, ils montrent une coopération réfléchie et partagent la proie ». Jane les a vus faire la guerre, massacrer leurs congénères avec une brutalité inouïe. « Tristement, ça les rendait encore plus humains ». Elle détaille leurs liens familiaux. « Les mères nourrissent, cajolent, éduquent, calment ou réprimandent leurs petits. La différence entre elles et nous, c’est que nos enfants se mettent un jour à parler ». Boum ! L’archaïque théorie de l’« animal machine » de Descartes vole en éclats. La jeune femme acquiert la certitude de leur proximité avec les êtres humains. Le séquençage du génome, en 2005, confirmera ses intuitions : nous partageons avec eux 99 % de nos gènes.

En 1963, grâce à Louis Leakey, Jane obtient le soutien financier du « National Geographic ». Le photographe Hugo van Lawick immortalise la jeune liane blonde et bronzée au milieu des primates. Des clichés qui la rendent populaire dans le monde entier mais hérissent le poil des chercheurs cloîtrés dans des certitudes forgées en laboratoire ou au zoo. Ils l’accusent d’anthropomorphisme. Pourquoi ? Elle nomme les chimpanzés ! David Barbe Grise, mais aussi Goliath, Fifi, Frodo, Flint… Une hérésie à l’époque où les animaux sont numérotés comme des objets. Jane s’en moque. Elle étudie aussi les babouins, les hyènes, puis, en 1965, finit par passer son doctorat d’éthologie à l’université de Cambridge. Entre-temps, elle a épousé son photographe et a eu un fils, Grub.

La bande annonce de « Jane »

En 1977, elle fonde l’Institut Jane Goodall. Gombe devient un centre de recherche où affluent les étudiants. L’observation des grands singes lui fait prendre conscience d’une triste réalité : traqués pour leur viande, capturés afin de servir de cobayes, les chimpanzés souffrent aussi de la destruction de leur milieu naturel. En 1986, Jane se donne pour mission d’alerter l’opinion. Ce sera le projet Roots & Shoots qui, depuis 1991, permet aux enfants d’une centaine de pays de travailler, entre autres, à la protection de l’environnement et des animaux. Elle crée aussi Tacare, pour le reboisement autour du lac Tanganyika, et trois nouveaux sanctuaires, au Congo, au Sénégal et en Afrique du Sud. Le travail de terrain à Gombe se traduit par plus de 350 publications scientifiques. Et une pluie de récompenses. En 1995, la reine Elizabeth II lui décerne le titre de Commander of the British Empire. En 2002, Jane est nommée messager de la paix des Nations unies. En France, en 2006, elle reçoit la Légion d’honneur.

A 83 ans, Jane Goodall n’a pas l’intention de lever le pied. Activiste, elle passe 300 jours par an à parcourir le globe pour donner des conférences. « L’argent, la quête perpétuelle du matérialisme ont déconnecté notre cerveau de notre cœur. Le plus paradoxal, c’est que la créature la plus intelligente de la planète est en train de détruire sa propre maison. Je ne crois pas qu’il soit trop tard. Chaque individu peut faire la différence. Si nous travaillons tous ensemble, nous pourrons tout changer. Mais la fenêtre temporelle est infime : c’est maintenant ».

Les programmes de préservation sur janegodall.fr et rootsandshoots.org.
Le documentaire « Jane » sera diffusé le 11 mars à 20 h 45 sur les chaînes National Geographic et Nat Geo Wild.

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