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Trop dérangeante pour des propriétaires de chasses ? L’Unité anti-braconnage mise sous cloche

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Un agent témoigne : "Si l’UAB s’était contentée d’être une alliée des grands propriétaires terriens, si elle s’était contentée d’être un outil pour empêcher que des braconniers pillent certaines ‘chasses’, les choses se seraient certainement mieux passées". | © CAROLINE SEIDEL / Reporters / DPA

Environnement

À partir du 1er septembre, l’Unité anti-braconnage (UAB) de la Région wallonne changera d’autorité hiérarchique. Des agents de ce service dénoncent une « mise sous cloche » ; Une manœuvre visant à mettre le grapin sur un service trop remuant, à limiter l’indépendance d’action de fonctionnaires qui dérangeaient de grands propriétaires terriens possédant des bois et des chasses. Le Ministre wallon de la Nature dément : « cette restructuration ne met pas en cause le travail de l’UAB ».

En 2003, sous l’impulsion du ministre José Happart (PS), le gouvernement wallon créait l’« unité anti-braconnage » (UAB) pour améliorer la lutte contre les délinquants qui menacent les espèces animales (braconniers, tendeurs, organisateurs de chasses non réglementaires). Ainsi apparaissait un nouveau type de métier chez les gardes forestiers : des agents spécialisés, au nombre de 16 pour toute la Wallonie s’occupant exclusivement de tâches policières. La qualité du travail qu’ils ont réalisé depuis 15 ans a souvent été louée par les associations environnementales. Un succès, oui mais…

Des agents de l’UAB ont perçu assez vite qu’ils dérangeaient, qu’ils étaient « des empêcheurs de tourner en rond » pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux. Ce fonctionnaire explique : « Quand l’unité a été créée, elle a été rattachée au Département Nature et Forets (DNF) de l’administration de la Région wallonne. Sur le terrain, il s’agissait de travailler en harmonie avec les gardes forestiers traditionnels qui dépendent aussi du DNF. Ils sont bien plus nombreux que nous et parmi eux, il y a une majorité de personnes d’une grande compétence avec lesquelles on a développé de belles collaborations. Toutefois, certains « anciens » ont mal ressenti notre arrivée qui bouleversait leurs habitudes. Leurs reproches nous ont accompagné depuis toujours : l’UAB fait doublon, l’UAB est trop répressive en ce sens que ses agents travaillent en étroite relation avec la magistrature et qu’ils multiplient les procès-verbaux alors que nombre de problèmes peuvent se résoudre par la conciliation, par des conseils avisés aux exploitants de bois, aux propriétaires de chasses… À leurs yeux, nous avons toujours eu le gros défaut d’être des électrons libres, des agents ne s’occupant que de faire la police, en mesure d’intervenir en équipe n’importe où et n’importe quand, pour mettre les pieds dans le plat. Alors que les gardes forestiers traditionnels sont dans une position que l’on pourrait comparer à celle de gardiens de la paix : travaillant au niveau local, entretenant des contacts quotidiens avec les personnes qu’ils doivent contrôler mais qu’ils doivent aussi conseiller. Cela développe inévitablement une proximité qui est souvent très utile. Mais, parfois, cette proximité peut s’avérer contre-productive, source de complaisance et d’accommodements. En réalité, les deux approches peuvent très bien se compléter mais certains « anciens » ne l’ont jamais vu ainsi et ils avaient l’oreille de leur hiérarchie au sein du DNF ».

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Des agents de l’UAB : « On revient 15 ans en arrière »

Une autre source abonde dans le même sens : « Au moment de la création de l’UAB, certains conflits d’intérêts étaient patents. Des ingénieurs de cantonnement, soit des fonctionnaires du DNF, avaient des relations trop proches avec leurs « contrôlés » sur le terrain. Des gens avaient des intérêts dans des chasses ou dans la gestion de forêts privées. C’était donc une très bonne idée que de créer un organe central, totalement indépendant et travaillant en étroite relation avec les autorités judiciaires. Une structure autonome constituée d’agents regroupés en un seul lieu travail, formant un bloc. Un groupe d’agents autonomes ne devant pas négocier chaque intervention avec une autorité administrative peu favorable à notre manière d’agir ».

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© Unsplash/Oliver Paaske

Et ce fut là l’exacte préocupation de la première restructuration de l’UAB, pensée en 2007 par le ministre wallon Benoît Lutgen (cdH) : afin d’accroître l’indépendance de cette unité, le bastognard la sortait du DNF pour la placer dans une administration nouvellement créée, le Département de la Police et des Contrôles (DPC). « Dès lors », reprend un agent, « nous n’étions plus sous l’autorité de l’Inspecteur général du DNF, lequel se voyait privé de la possibilité d’arbitrer les différends entre ‘anciens’ et ‘nouveaux’ gardes forestiers ». Dirigé par un directeur issu de la police fédérale, l’UAB commença alors à travailler en parfaite synergie avec la magistrature. Au grand dam d’une partie de certains au DNF qui éprouvaient le ressenti que l’on marchait sur les plates-bandes de leur administration. Voici comment nait un conflit larvé dans un secteur public où les guerres de tranchées durent parfois très longtemps… Pour en revenir, in fine, à la case départ.

Si l’UAB s’était contentée d’être une alliée des grands propriétaires terriens, si elle s’était contentée d’être un outil pour empêcher que des braconniers pillent certaines ‘chasses’, les choses se seraient certainement mieux passées.

En effet, l’actuel ministre wallon de la Nature et de la Forêt, René Collin (cdH) a décidé qu’à partir du 1er septembre, l’UAB reviendra dans le giron du DNF. Des agents de l’UAB vivent cette décision comme une reprise en main de leur travail par une administration qui leur est hostile, comme une volonté de briser leur autonomie d’action. L’un d’entre eux nous dit : « L’une des premières mesures à venir pourrait être de diviser l’équipe. On craint d’être placés sous l’autorité d’ingénieurs de cantonnements, de fonctionnaires du DNF qui travaillent au niveau local et qui ne connaissent pas grand-chose aux procédures judiciaires. En bref, on revient 15 ans en arrière et cela arrange bien certains propriétaires terriens qui nous trouvent trop peu conciliants… »

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Un autre agent renchérit : « J’ai connu un directeur du DNF qui utilisait une voiture payée par son administration pour aller chasser chez un propriétaire terrien. Alors, ce qui se passe, c’était assez prévisible. C’est la chronique d’une mort annoncée. Assez rapidement, on a compris qu’en s’en prenant à certains intérêts, on n’allait pas améliorer notre situation. Autrement dit, si l’UAB s’était contentée d’être une alliée des grands propriétaires terriens, si elle s’était contentée d’être un outil pour empêcher que des braconniers pillent certaines ‘chasses’, les choses se seraient certainement mieux passées. Je crois même que nous aurions eu des compliments. Mais quand on s’en est pris à des situations inacceptables – transports illégaux d’animaux, lâchers de faisans en période non autorisée, lâchers de sangliers ou de cervidés sur des terrains de chasse clôturés, tout cela pour permettre à des messieurs et des mesdames de tirer un maximum de bêtes etc…- cela n’a pas plu. Il y a eu des interférences au sommet de l’administration pour que l’on arrondisse les angles. La mise sous cloche actuelle s’inscrit dans ce contexte ». Des agents de l’UAB citent des noms de propriétaires terriens qui ont eu quelques soucis avec leur service. Ils appartiennent l’un au monde politique, l’autre au monde de la finance, l’autre encore au secteur de l’immobilier. Ils ont le sentiment d’être les victimes d’un « retour de manivelle ». « Si nous nous étions contentés des petits tireurs de chevreuils du dimanche et des tendeurs, nous aurions été portés aux nues », conclut un agent dépité.

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© Pixabay

Il est de notoriété publique que l’Unité de Répression des Pollutions (URP), une structure créée en 2007 pour améliorer la lutte contre la criminalité organisée dans le secteur des déchets, pourrait bientôt connaître un sort similaire à celui de l’UAB. Dans ce dossier-là, l’antagonisme entre l’URP et une partie de l’administration wallonne est un décalque de l’affaire de l’UAB. Comme nous le confie un agent : « On nous reproche de trop verbaliser, de dénoncer des infractions au parquet alors que c’est ce que nous impose le décret de 2007 et l’article 29 du Code d’instruction criminelle. Nous sommes payés pour constater des infractions, pas pour donner des conseils amicaux et bienveillants. Etant donné que nous travaillons parfois à charge de très grosses sociétés, cela ne plait pas. Ce qui se passe est très grave pour la protection de l’environnement en Wallonie et si cela se passe, c’est parce qu’il y a des enjeux colossaux sur le plan financier. Il y a aussi des conflits d’intérêt évidents. Par exemple, des gens de l’administration qui passent au privé et qui gardent de bons contacts pour faire avancer des dossiers, pour obtenir des dérogations… »

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Les associations environnementales : « L’UAB doit impérativement conserver son autonomie »

En mai dernier, plusieurs associations environnementales avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. Lionel Delvaux, chargé de mission à Inter-Environnement Wallonie rédigeait un communiqué dans lequel il ne mâchait pas ses mots : « le Ministre René Collin a annoncé son intention de restructurer l’Unité Anti-Braconnage (UAB) en l’intégrant au sein du Département de la Nature et des Forêts (DNF). Selon les associations environnementales et de protection de la nature (IEW, WWF, Natagora et la LRBPO), la concrétisation de cette mesure ne répond à aucune nécessité. En effet, le dernier Rapport sur l’État de l’Environnement Wallon, préparé par le SPW, a mis en avant les excellents résultats de l’UAB. Les associations estiment que l’UAB doit impérativement conserver son autonomie et son indépendance par rapport à une administration (DNF) proche des propriétaires et gestionnaires à travers les missions qui lui sont confiées ».

Les associations environnementales précisaient encore que « l’UAB a clairement rempli sa mission initiale puisque le braconnage à grande échelle a été éradiqué. Elle s’est ensuite adaptée aux nouveaux enjeux, notamment les dérives en matière de chasse qui mettent à mal la régénération forestière et sa biodiversité. Ce service a aussi développé avec succès ses missions au bénéfice de la conservation de la nature comme le montre l’augmentation des infractions relevées en cette matière. L’UAB a enfin contribué à la professionnalisation des missions de contrôle du DNF notamment à travers des formations, un soutien dans les dossiers plus complexes, etc ».

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Sur un bulletin, une telle évaluation se traduirait par une note de 10 sur 10. Et selon, les associations environnementales, ce bon résultat s’explique par l’indépendance dont bénéficiait l’UAB. Car, estiment-elles à l’unisson, le DPC présente un grand avantage sur le DNF : celui d’être « sans relation avec les acteurs de terrains, gestionnaires de forêt ou agriculteurs ou encore propriétaires terriens. Il ne travaille pas pour eux, ne les conseille pas, ne remet pas d’avis dans le cadre de leur demande de permis et ne leur octroie ni autorisation ni dérogation. Cette distance facilite sa mission de contrôle et de répression et garantit un suivi objectif des infractions constatées. (…) Le fait que l’UAB travaille en étroite collaboration avec les procureurs du Roi contribue à une analyse indépendante ». Les associations estimaient encore, avant que l’officialisation du retour de l’UAB au sein du DNF que « la situation actuelle garantit la séparation des rôles, ce qui est essentiel en termes de gouvernance ». Une argumentation qui recoupe parfaitement les doléances exprimées par des agents de l’UAB à propos de la réforme décidée par le gouvernement wallon.

Le ministre : « C’est le bon sens qui a conduit à cette évolution »

René Collin, le ministre wallon de la Nature et de la Forêt rétorque que « la restructuration ne met pas en cause le travail de l’UAB ». Son cabinet nous fait savoir que cette réforme a d’abord été motivée par un souci organisationnel. Jusqu’il y a quelques mois, la coordination de l’unité était assurée par un membre de la police fédérale détaché à la Région wallonne. Or, « pour diverses raisons statutaires », il a été « impossible » de le remplacer après son départ. C’est cette situation de vacance d’un poste important qui aurait conduit le ministre a décidé que « la coordination et la hiérarchie sera assurée par l’Inspecteur général du Département de la Nature et des Forêts qui est le plus haut fonctionnaire de l’administration forestière wallonne ». René Collin veut aussi faire savoir que sa réforme n’est pas le fait du prince car elle « intègre une sphère de réflexion plus générale quant à l’organisation future de la DGO3. Il s’agit d’une question concernant l’ensemble du Gouvernement, laquelle suscite toute une série de réflexions en interne, ainsi que de concertations ».

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Le ministre René Collin à Marche-en-Famenne, le 8 août dernier. © BELGA PHOTO JEAN-LUC FLEMAL

Pour le ministre, le retour de l’UAB sous le contrôle du DNF est une bonne chose : « Après toute une série de concertations et de réflexions, l’option a été retenue de placer l’UAB dans le même département que le DNF. C’est un simple transfert. Il s’agit de regrouper tous les agents forestiers dans une seule administration et de les placer sous une seule autorité hiérarchique directe, soit l’inspecteur général du DNF. Le but est d’améliorer l’efficience de services où travaillent des préposés forestiers qui ont des compétences identiques en termes de recherche et la constatation des infractions ».

Selon le ministre, « il n’existe pas un risque de perte d’indépendance » dans le chef des agents de l’UAB car la restructuration ne doit être décodée que comme « une volonté d’optimalisation de la coordination des missions de police des préposés forestier ». Le porte-parole du ministre réfute que le mobile de cette réforme soit de protéger les intérêts de qui que ce soit et notamment pas ceux de grands propriétaires terriens. Il nous dit : « Je sais ce qui est dit en coulisse par ceux qui veulent le statu quo mais ces accusations sont fausses. Il n’est question ici que de rationalisation et d’efficience ». Et d’expliquer que la réforme est aussi motivée par « le constat sur le terrain qu’il y avait parfois un manque de coordination entre des actions UAB et celles du DNF ». Conclusion gouvernementale : « C’est le bon sens qui a conduit à cette évolution qui n’affectera pas la capacité d’action de l’UAB ».

À suivre…

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