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Les sans-abri de la Sierra Leone

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À Regent, dans la banlieue de Freetown, un pan de la montagne Sugar Loaf s’est détaché, provoquant une coulée de boue. | © DR.

Environnement

Plus d’un an après les inondations qui ont fait près de 1 200 morts dans un quartier de Freetown, les survivants demeurent dans une situation dramatique. Pour le président Julius Maada Bio, élu en avril dernier, la tâche est immense. Son pays est l’un des plus vulnérables au changement climatique. 

Devant le Bureau de la sécurité nationale, dans un quartier habituellement calme de Freetown, où ministères et Parlement sont rassemblés, la fin de journée est agitée. Un homme en costume cravate a du mal à contenir des manifestants en jean et pagne. « Donnez-nous notre aide, donnez-nous notre argent ! » crie Mariatu Kalokoh.

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La trentenaire fouille la poche de son gilet, noué autour de sa taille, et en sort une carte en plastique, semblable à un document d’identité. Elle est rapidement imitée par ses compagnes et compagnons de révolte. « Ça, ça veut dire qu’on est des rescapés des inondations ! » lance-t-elle. Depuis la catastrophe naturelle d’août 2017, dont le bilan officiel est de 1 141 morts, Mariatu s’est faite la porte-parole de ce groupe de sinistrés. Une vingtaine d’entre eux viennent régulièrement depuis l’est de Freetown faire tonner leurs doléances sous les fenêtres de l’organisme d’Etat chargé du suivi des survivants.

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À une dizaine de kilomètres, dans la région de Regent, la montagne Sugar Loaf affiche toujours son versant colérique. Pas besoin de s’approcher de trop près pour constater les ravages de l’éboulis meurtrier. Un pagne emprisonné par une grosse pierre et une djellaba recouverte de poussière ocre témoignent des vies fauchées. Une énorme pierre qui a été interrompue dans sa chute est restée bloquée en travers du dernier étage d’une maison.

« Ooohhh ! » crie Tamba, à la vue de ce paysage apocalyptique. Plus d’un an après les événements, ce Sierra-Léonais en découvre l’ampleur. À 70 ans, il a connu la guerre civile qui a frappé le pays entre 1991 et  2002. « J’ai l’impression d’être de retour dans le passé ! » ose-t-il, les yeux écarquillés devant les traces de la coulée de boue. Au côté de Tamba, un couple de touristes prend en photo les détails de cette terre meurtrie.

Avec ses 400 morts, la région de Regent est devenue une attraction macabre. Dans cette atmosphère à l’ambiance étrange, Alfred Johnny reste imperturbable. Il est trop occupé à redonner le plus bel éclat à ses mocassins. « Je dois rendre visite à un ami. Il m’aide beaucoup depuis la catastrophe », dit-il. Son ouvrage terminé, il dépose ses chaussures près des gravats et allume une cigarette. C’est son seul plaisir depuis qu’il a tout perdu, le matin du 14 août  2017. « Avec quatre collègues, je construisais une maison pour des Sierra-Léonais qui vivent en Autriche », raconte le rescapé. Heureusement pour lui, Alfred avait quitté le chantier quelques minutes avant le désastre. Pas ses quatre collègues, tous morts. « Dieu m’a épargné ! » Un corps reste enseveli, celui d’une personne charriée par les flots de boue. « On n’a pas réussi à le déplacer », regrette Alfred.

Ci-contre : à Regent, Konnah Mansallay (à g.) et ses enfants cohabitent dans cette maison en construction, en attendant mieux.
Ci-contre : à Regent, Konnah Mansallay (à g.) et ses enfants cohabitent dans cette maison en construction, en attendant mieux. © Maïla Mendy.

Après les inondations, le gouvernement a ordonné l’évacuation de la zone. Plus personne n’est censé y demeurer, mais Alfred n’a nulle part où aller. Il réside donc dans une maison encore debout, mais inhabitable, avec vue sur la montagne tueuse. « Je suis devenu ami avec les policiers. C’est pour ça qu’ils me laissent vivre ici. » En attendant, il n’a toujours pas reçu d’aides et n’a pas été reconnu comme sinistré. Dans l’un des pays les plus pauvres au monde, la corruption, autre mal de la Sierra Leone, n’a visiblement pas connu de période de deuil. La communauté internationale a débloqué une aide de 740 000 euros. « Le chef de la communauté de Regent a donné le statut de sinistré à des gens qui ne le sont pas, en échange d’argent, pour qu’ils reçoivent des aides. Moi, je n’avais pas d’argent à lui donner, donc je n’ai pas été déclaré comme tel ! » accuse Alfred.

En janvier dernier, la Banque mondiale a pourtant salué la bonne gestion des fonds. Les autorités sierra-léonaises ont notamment fait appel à une société financière indépendante chargée de mener des audits sur les dons provenant du monde entier. Cela n’a pas empêché certains scandales.

On aide certains d’entre eux à payer les loyers des maisons qu’ils ont trouvées et les frais de scolarité de beaucoup d’enfants, détaille John Ngegba. Mais on ne peut pas tout faire.

À une heure de route de Freetown, dans le village nommé 6 Mile, une cinquantaine de maisons sont sorties de terre, financées par des dons d’entreprises locales de construction. Elles ne peuvent accueillir qu’une centaine de familles alors que des milliers de déplacés attendent un nouveau toit. « Il y a plus de 7 000 personnes à reloger ! » juge Nabie Camara, directeur du département risques et désastres au Bureau de la sécurité nationale. « Avec l’argent restant de l’aide, nous allons construire plus de maisons ! » assure-t-il. Des camps d’urgence ont été ouverts pour les survivants mais, en novembre 2017, ils ont été fermés sur ordre des autorités. « Tout le monde a été mis à l’abri. La plupart des personnes ont été accueillies par des proches », poursuit Nabie Camara. Pas si sûr. Avec la fermeture de ces camps, certains sinistrés, sans solution de repli, ont dû improviser.

Alfred Johnny, seul survivant d’un groupe de cinq personnes.
Alfred Johnny, seul survivant d’un groupe de cinq personnes. © Maïla Mendy.

Sur un fil tendu, pagnes et tee-shirts sont en plein séchage. Les tiges torsadées en métal, sur lesquelles le béton n’a pas encore été coulé, servent de séchoir. Cette vie de système D, Konnah Mansallay n’en veut plus. « J’ai mal à la tête, au dos… j’ai mal partout depuis que je suis ici ! » se plaint-elle, en se tenant la tête. La demeure de cette veuve a été détruite par la coulée de boue. À la fermeture des camps d’urgence, elle s’est réfugiée dans une habitation en chantier. Avec l’accord du propriétaire, Konnah et ses cinq enfants y sont désormais chez eux, ainsi que deux autres familles. Un soutien qu’elle apprécie. Mais, pour elle, c’est aussi une déchéance.

« J’étais propriétaire de ma maison », confie-t-elle en nous montrant les documents le confirmant. Désormais, toute la famille dort dans une minuscule pièce sans lumière. Le matelas est posé à même le béton brut, les affaires, entassées autour réduisent encore un peu plus l’espace. « Si tu te sens mal, il faut que tu ailles voir un médecin », lui conseille John Ngegba. Le travailleur humanitaire lui demande de passer dans les locaux de Don Bosco, l’ONG qui l’emploie. Cette association fournit aux survivants des vêtements, des vivres et des soins. « On aide certains d’entre eux à payer les loyers des maisons qu’ils ont trouvées et les frais de scolarité de beaucoup d’enfants, détaille John Ngegba. Mais on ne peut pas tout faire ! » D’autant que l’argent arrive au compte-gouttes.

La zone où a eu lieu la coulée de boue est une nouvelle extension de Freetown, précise Joseph McCarthy.

« Je devais recevoir 500 euros du gouvernement. Jusqu’à présent, je n’en ai reçu que 300 ! s’énerve Konnah. J’ai tout dépensé en frais médicaux et pour prendre soin de mes enfants. Je n’ai plus rien ! » Début janvier, le gouvernement a annoncé avoir déjà dépensé un peu moins du quart de la somme de l’aide internationale, dont une partie a été redistribuée aux survivants. Au-delà de l’urgence, les autorités sierra-léonaises doivent aussi penser à l’avenir en termes d’urbanisation. Selon Joseph McCarthy, codirigeant du centre de recherche urbain de Sierra Leone, « 40 % de la population sierra-léonaise vit en zone urbaine et ces 40 % vivent à Freetown ».

La capitale compte aujourd’hui près de 2 millions d’habitants. À l’époque de la guerre civile, de 1991 à 2002, beaucoup avaient fui les provinces où les rebelles du Front révolutionnaire uni avaient initié le conflit. Leur destination : Freetown, ville pacifiée jusqu’à l’arrivée des mêmes milices en 1999. Très peu sont retournés chez eux, préférant rester dans le poumon économique du pays. Cet afflux massif a bouleversé le plan urbain, des maisons ont poussé de manière anarchique, construites par les habitants eux-mêmes sans autorisation dans un site cerné par les montagnes. « La zone où a eu lieu la coulée de boue est une nouvelle extension de Freetown », précise Joseph McCarthy.

J’espère que le nouveau gouvernement s’emparera du problème de l’urbanisation folle. Sinon, il risque d’y avoir encore des morts.

En 2014, le centre de recherche urbain avait réalisé une étude sur les zones à risques en cas d’inondation. Le document avait été transmis au gouvernement du président Ernest Bai Koroma qui vient de quitter le pouvoir, atteint par la limite des deux mandats. Aucune mesure n’avait été prise. « J’espère que le nouveau gouvernement s’emparera du problème de l’urbanisation folle. Sinon, il risque d’y avoir encore des morts lors de saisons des pluies aussi importantes », prédit Joseph McCarthy.

Son appel semble avoir été entendu par le nouveau président, Julius Maada Bio, élu en avril. Au mois d’août, lors de la première commémoration de ce tragique événement, il a annoncé la création d’une Agence nationale de prévention contre les désastres climatiques. Une mesure nécessaire, alors que la Sierra Leone fait partie des pays les plus vulnérables au monde. Reste à savoir si elle sera efficace.

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