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Un monde sans faim

Le développement et la diversification de l'activité des agriculteurs burkinabés leur évitent de déserter les campagnes. | © Roger Job

Environnement & Animaux

L’ONG belge SOS Faim sème l’avenir avec les paysans du Sud. Paris Match a accompagné ses équipes au Burkina Faso.

 

Un reportage de Frédéric Loore au Burkina Faso

Plus de huit cents millions d’êtres humains souffrent de la faim, tandis que la population mondiale ne cesse de croître. Le paradoxe, c’est que ce sont principalement les paysans du Sud qui en sont victimes. Convaincue que produire toujours plus de nourriture n’est pas la solution, l’ONG belge SOS Faim s’attaque en priorité à la pauvreté dans les zones rurales. Paris Match a accompagné ses équipes au Burkina Faso où, face au modèle agroalimentaire du Nord qui tente de s’imposer, elles soutiennent une agriculture familiale durable et économiquement viable.

L’agro-industrie et son appétit d’ogre

Bagré, dans le centre-est du Burkina. Issaka Sango parcourt la parcelle qu’il occupe au milieu d’une gigantesque rizière qui s’étend sur des milliers d’hectares, cultivée industriellement à l’aide d’engins et d’intrants agricoles. Les agropôles de ce genre, cofinancées par l’Etat et des capitaux privés, essaiment dans toute l’Afrique où elles sont vendues aux dirigeants comme le modèle idéal d’une agriculture rentable et compétitive. Cependant, elles masquent deux phénomènes : l’expropriation forcée des exploitants familiaux et la concurrence mondialisée. Le président de la confédération paysanne du Faso lance un cri d’alarme : « Notre gouvernement a conclu un accord de coopération avec les Chinois. Ils viendront, s’accapareront nos terres 
et transformeront nos enfants en ouvriers agricoles. »

Face à la monoculture intensive et mécanisée telle qu’elle se pratique dans la rizière de l’agropôle de Bagré, SOS Faim encourage les méthodes agroécologiques.


Pour résoudre le problème de la faim, il ne faut pas produire toujours plus, mais faire en sorte de réduire la pauvreté chez les paysans du Sud

Les sacs en toile de jute gonflés de céréales grimpent les uns sur les autres dans un coin de cette pièce où règne une chaleur de serre. Le dépôt aux murs de terre, coiffé d’un toit en tôle incandescent, abrite ce qu’il reste des dernières récoltes. Une femme, drapée dans son boubou chamarré et portant un bambin endormi au creux de ses reins, remplit à l’aide d’une boîte en fer le sac que lui tend un villageois dont la tête disparaît sous le traditionnel chapeau conique des Dogons.

La boîte est la plus petite unité de mesure des céréales proposées à la vente. Neuf boîtes valent une tine. Et six tines équivalent à un sac de cent kilos. « Grâce notamment à ce système de mesures, plus personne au village ne se couche sans avoir mangé. Même la plus pauvre des mères de famille peut s’acheter au minimum une boîte qui revient à cinquante francs CFA (7 centimes d’euro, NDLR) et nourrir son enfant », explique avec enthousiasme Sana Zourata.

Cette dernière, parée d’une tunique chatoyante, des anneaux d’or aux oreilles, décrit une partie du mode de fonctionnement du grenier de sécurité alimentaire (GSA) de Tougou Ya Koko, l’un des 17 villages de la commune de Bassi (2 200 habitants), dans le département de Ouahigouya au nord du Burkina Faso, à quelque 150 kilomètres de la capitale Ouagadougou. Dans le coin, Sana supervise une quinzaine de greniers semblables à celui de Tougou, créé en 2004, dont la gestion quotidienne est confiée à quatre femmes, bien qu’une cinquantaine d’autres s’y impliquent également.

Le GSA, c’est en quelque sorte la pierre angulaire de l’économie vivrière dans cette région du Burkina où l’insécurité alimentaire persiste en raison des caprices du climat, du déficit de moyens techniques et de l’exiguïté des parcelles cultivables. Dès lors, les faibles rendements s’épuisent vite et la période dite de « soudure » qui s’intercale entre deux récoltes s’avère particulièrement pénible pour les populations locales, victimes de pénuries. C’est là que les greniers jouent pleinement leur rôle, en facilitant l’approvisionnement et la commercialisation des denrées de base dans les campagnes.

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Les greniers de sécurité alimentaire, ce sont en fait d’anciennes banques de céréales reconverties en magasins communautaires de proximité administrés bénévolement par des villageois. Ils constituent un vaste réseau à travers tout le pays, mis en place par des unions d’agriculteurs familiaux elles-mêmes regroupées en coopératives. Celle qui opère dans la contrée de Bassi et bien au-delà en direction du Mali s’appelle Viim Baoré, ce qui signifie « le grenier de la vie » en dialecte mooré. Elle rassemble 35 unions (mais collabore avec le double) et compte pas moins de 460 GSA dont environ 200 se situent dans la région sahélienne, classée en zone rouge du fait de la présence des groupes armés djihadistes. Pour la campagne 2017-2018, les quelques 350 greniers véritablement opérationnels de Viim Baoré ont commercialisé 24 variétés différentes de céréales, d’oléagineux, de protéagineux et de plantes ligneuses et non ligneuses, qui ont contribué à nourrir grosso modo 800 000 personnes.

Manger mieux et moins cher

Rizière de l’agropôle de Bagré. © Roger Job

« Les GSA permettent à tout le monde non seulement de manger chaque jour, mais également de mieux manger grâce à la diversification des denrées », souligne Sana Zourata, l’animatrice du grenier de Tougou. En effet, la collecte des productions locales par les unions paysannes met à disposition de la population des aliments en suffisance tels que le petit mil, l’arachide, les haricots ou encore l’oseille rouge. Ensuite, les achats groupés effectués par ces mêmes unions dans les régions fertiles et excédentaires de l’ouest et du sud du pays garnissent les greniers de maïs et de sorgho, entre autres céréales qui ne poussent pas dans cette partie du Burkina.

Ainsi, les bénéficiaires, souvent très pauvres, ne subissent plus la volatilité des prix du marché. C’est ce qu’explique Bassirou Kindo, le responsable de l’approvisionnement à la coopérative Viim Baoré : « Avant l’implantation des GSA, les villageois devaient parfois faire jusqu’à 40 kilomètres pour aller se ravitailler chez des commerçants qui n’étaient pas toujours approvisionnés et qui gonflaient leurs prix en fonction de la demande. Un sac qui se vendait par exemple 12 000 francs CFA le matin pouvait en valoir 20 000 l’après-midi, et même davantage. Désormais, grâce à l’action des unions, les greniers sont alimentés durablement, y compris en période de soudure. Mais, surtout, les prix sont maîtrisés. »

Le grenier de sécurité alimentaire constitue certainement l’une des meilleures voies d’adaptation de la petite agriculture familiale burkinabée à son environnement. C’est la raison pour laquelle l’ONG belge SOS Faim (*) a contribué au développement des GSA, qu’elle continue de soutenir au travers d’un partenariat avec Viim Baoré, dont elle assure une partie du financement. En toute cohérence avec son action, qui vise à fournir aux cultivateurs de huit pays d’Afrique et d’Amérique latine l’aide technique et financière qui doit leur permettre d’améliorer leur situation alimentaire, sociale et économique jusqu’à devenir autonomes, étant donné ce constat paradoxal que la pauvreté et la faim dans le monde frappent principalement les paysans. Le challenge n’est pas mince, singulièrement dans un pays comme le Burkina Faso, l’un des plus défavorisés de la planète, où près de la moitié de la population (constituée à 80 % d’agriculteurs) vit avec moins de 1,25 dollar par jour.

« Pour résoudre le problème de la faim, il ne faut pas comme on le croit généralement produire toujours plus de nourriture, mais faire en sorte de réduire la pauvreté chez les paysans du Sud », argumente Olivier Hauglustaine, le secrétaire général de SOS Faim. « La meilleure façon d’y parvenir », poursuit-il, « c’est de faire du développement rural, mais sans que ce soit de l’assistanat. SOS Faim travaille donc avec les agriculteurs là où ils vivent et, en s’appuyant sur leurs savoirs et leurs techniques agricoles, en partenariat avec des organisations paysannes, les aide à développer l’économie locale, sans laquelle ils n’ont d’autre choix que de déserter les campagnes pour aller grossir les rangs des millions de pauvres qui s’entassent dans les villes. »

Le monde merveilleux de « Bagrépôle »

Des cultivateurs du village de Semadougou se forment à l’utilisation des semences et des engrais biologiques. © Roger Job

La mer de riz aux reflets d’émeraude déploie ses ondulations à perte de vue. On pourrait se croire dans une plaine d’Asie, poignardée par le soleil et couverte de rizières uniformes. Tout y est, depuis les aménagements hydrauliques jusqu’à la marqueterie des parcelles tirées au cordeau. Bagré, chef-lieu du département du même nom, à environ 200 kilomètres au sud de « Ouaga », navigue au milieu d’une gigantesque rizière irriguée par les eaux crayeuses d’un barrage qu’alimente le fleuve Nakanbé. 3 300 hectares d’une immensité rectiligne aplatissent tout espoir de variation, en attendant que 4 500 autres, en voie d’aménagement, finissent de l’anéantir.

Le visage de la ruralité est bien différent de celui offert dans le Nord. Le contraste avec les cultures erratiques de la région de Ouahigouya est frappant. Tandis qu’on rencontre là-bas des cortèges de cultivateurs, les impeccables rizières de Bagré semblent pratiquement vidées de toute présence humaine. Et pour cause : le machinisme agricole est passé par là. Tracteurs, épandeurs, pulvérisateurs, tout ce que la mécanisation high-tech et souvent « made in China » produit comme engins se retrouve ici.

On est très loin de l’approche de SOS Faim, laquelle mise sur l’agroécologie pour transformer les petits cultivateurs burkinabés en acteurs de leur propre développement. A l’opposé, le pôle de croissance de Bagré, baptisé « Bagrépôle », est une de ces « agropôles » en train d’éclore un peu partout en Afrique. Fondées sur le modèle de la monoculture intensive à des fins d’économie de rente, elles fascinent de nombreux responsables politiques du continent qui voient en elles la voie royale vers une agriculture rentable, compétitive et génératrice d’emplois. Société d’économie mixte, Bagrépôle n’échappe pas aux règles de l’« agrobusiness ». Financé à hauteur de 140 millions de dollars, le projet repose sur un partenariat public-privé dans lequel l’Etat burkinabé, la Banque mondiale et différents investisseurs sont partenaires.

Paul Richard Dedoui, le directeur, ainsi que son conseiller agricole, Hamidou Balima, qui n’a cessé de nous cornaquer tout au long de la visite, l’assurent : Bagrépôle est le meilleur des mondes possibles pour le Burkina. Les dépliants qui nous été remis vantent les bienfaits d’une initiative présentée comme un levier de développement régional dont la portée dépasse la simple production rizicole (40 000 tonnes en 2017). Pêle-mêle, le catalogue des réussites fait état de la création dans la zone du projet de plus de 20 000 emplois, de l’installation de 160 entreprises actives dans divers secteurs, du lotissement de villages, de l’implantation d’écoles et de centres de santé, de l’amélioration des infrastructures routières et énergétiques, et on en passe.

« Les pôles de croissance sont la solution économique pour le pays », affirme d’un air convaincu Issaka Sango, l’un des 3 250 producteurs recensés par « Bagrépôle ». Planté au milieu de sa parcelle verdoyante d’un hectare, il se félicite de sa participation au projet : « On m’a formé à l’utilisation des engins et des intrants agricoles qui m’ont permis d’accroître ma production de riz. Il abonde, j’en suis à trois campagnes de récolte par an. Du coup, mon revenu a aussi augmenté sensiblement. » Sincère ou formaté, nous nous apprêtons à entendre le même discours de la part du second riziculteur désigné par la direction pour nous faire l’article. Mais ce dernier, si toutefois il a reçu des consignes, choisit de ne pas les suivre pour nous parler vrai : « Je n’y crois plus et je ne suis pas le seul. À 140 francs CFA le prix du kilo de riz sur le marché de Bagré, je ne gagne pas ma vie. Mes frais pour le produire sont supérieurs à mes recettes. Je n’ai plus envie de continuer. » Silence embarrassé des communicants…

Difficile d’arbitrer la controverse. Mais une chose est certaine : même produit à l’échelle industrielle, le riz burkinabé ne résiste pas à la concurrence mondialisée du riz thaï. Ce dernier, malgré son importation par bateau de Thaïlande, puis son acheminement par la route depuis le port béninois de Cotonou, est encore le moins cher sur le marché local. « De plus, il est tellement déshydraté qu’avec un sac une famille peut tenir un mois, contre seulement quinze jours avec la même quantité de notre riz. Celui-ci a beau être plus nutritif, dans beaucoup de foyers, lorsqu’il s’agit de remplir les assiettes, le choix est vite fait », déplore-t-on du côté de la Confédération paysanne du Faso (CPF).

« On nous vole notre terre »

72 000 familles bénéficient du développement des cultures maraîchères soutenu par l’aAPIL dans le centre-nord du pays. © Roger Job

Pour Dao Bassiaka, le président de la CPF qui s’exprime au nom d’un million d’exploitants familiaux, Bagrépôle, c’est le diable. « Leurs prétendus résultats, les emplois créés, tout ça, c’est de la pure propagande pour attirer des bailleurs de fonds. Au Burkina comme dans les pays voisins, les décideurs politiques ne jurent plus que par ces agropôles. Ils n’ont aucune vision de la souveraineté alimentaire, alors que 86 % de notre population vit des métiers ruraux. Tout ce qui les intéresse, c’est dattirer des investisseurs privés qui paieront des impôts substantiels, ce que ne font pas les petits cultivateurs », se lamente-t-il depuis le siège de la confédération, au centre de Ouagadougou.

Mais il y a plus grave, selon le patron de la confédération : « On nous vole notre terre. » Le phénomène qu’il dénonce, c’est l’accaparement par l’État des terrains qui appartiennent aux agriculteurs actifs dans les zones déclarées d’utilité publique, où le gouvernement souhaite implanter de grands domaines hydro-agricoles tels que le pôle de Bagré. « Ils sont victimes d’expropriations forcées dès lors que dans la plupart des cas, ils n’ont aucune envie de céder leurs terres. Mais la forte pression exercée sur eux par la puissance publique et la promesse d’une relocalisation prioritaire sur des parcelles aménagées les amènent à céder. Or, beaucoup attendent toujours ce qu’on leur a promis. D’autres, dépossédés, deviennent de simples travailleurs agricoles employés par les agropôles. »

Si ces petits propriétaires lâchent leurs exploitations souvent en échange d’une indemnisation inférieure à leur valeur réelle, c’est notamment en raison de leur incapacité à prouver qu’elles leur appartiennent légitimement. Au Burkina, rares sont ceux qui détiennent un titre de propriété officiel. La tradition non écrite prévaut et il est dès lors facile de brandir la menace d’une expropriation au rabais. La CPF et d’autres organisations militent pour l’instauration d’un régime foncier légal mais, selon elles, les autorités rechignent pour ne pas contrarier l’émergence des pôles de croissance agricoles. Et de citer un chiffre évocateur : en dix ans, sur 12 000 demandes visant à obtenir auprès de l’Etat un titre de propriété, seuls 5 % ont été approuvées. « Prenez ce qu’on vous donne et partez ou vous n’aurez rien ! Voilà le chantage qui s’exerce sur les paysans », accuse Dao Bassiaka. « Comment voulez-vous qu’un cultivateur pauvre qui n’a jamais vu un million de francs CFA résiste au promoteur qui lui met dix millions (15 000 euros) sous le nez en échange de la terre qui fait vivre sa famille depuis des générations, tout en lui disant que c’est ça ou l’expropriation ? Il accepte, part faire le pèlerinage de la Mecque, rentre, épouse une nouvelle femme et, au bout d’un an ou deux, n’a plus rien. »

Si l’on peut nourrir de sérieuses réserves au sujet de la capacité de l’agro-industrie à relever le défi de la faim en Afrique, on est pareillement en droit de se demander si la petite agriculture familiale durable est mieux à même d’y répondre. « Oui », répond Philippe Baret, le président de SOS Faim et par ailleurs doyen de la faculté des bio-ingénieurs de l’UCLouvain. Mais il ajoute cependant : « Il faut faire évoluer les systèmes paysans à petite échelle vers des modèles intermédiaires, qui restent alignés sur les principes d’une agriculture paysanne et agroécologique, tout en les inscrivant dans une dynamique d’agrandissement raisonnable, soit à titre personnel – un petit agriculteur devenant un agriculteur moyen –, soit par la mise en commun de ressources dans le cadre d’une coopérative, par exemple. En termes de distribution, ces modèles ont la capacité d’entrer dans des chaînes de commercialisation à échelle moyenne, comme celles qui alimentent une capitale ou une ville secondaire africaine. En cela, ces systèmes constituent des alternatives crédibles au modèle industriel ou aux importations de produits alimentaires. À condition toutefois qu’ils soient protégés de la concurrence déloyale des importations à bas prix. »

Des outils et des débouchés

© Roger Job

C’est cette évolution qu’encourage également SOS Faim, en soutenant à la fois financièrement et techniquement les organisations impliquées dans le développement et la diversification de l’économie rurale. L’un des partenaires de l’ONG depuis 2008 est l’APIL (Association pour la promotion des initiatives locales). Cette dernière est présente dans la région du Centre-Nord, où elle intervient auprès de 72 000 familles.

Nous retrouvons ses équipes dans la commune de Bissiga, en province d’Oubritenga, sur le plateau central. Sous un soleil furieux, les 3 800 habitants s’esquintent à tirer quelque chose des étendues asséchées auxquelles la pluie se refuse huit mois par an, en même temps qu’ils veillent sur de maigres troupeaux. L’action de l’APIL consiste d’une part à pallier la sous-alimentation du bétail ainsi que la précarité sanitaire et la mortalité élevée qui en découlent, de même que la faiblesse des reproductions. Elle y parvient en rationalisant les techniques d’élevage, en renforçant les capacités des agropasteurs qu’elle encadre au plan technique, et en rendant plus performante la gestion financière de leur activité. Dans cette logique, l’APIL a mis en place dans la localité un centre pédagogique de formation, où les leaders paysans issus de 180 villages viennent se familiariser avec les méthodes agroécologiques, avant de retourner les enseigner chez eux.

D’autre part, l’APIL est engagée dans un programme de développement de cultures maraîchères irriguées. Elle équipe plusieurs agglomérations de systèmes d’irrigation, notamment à Boussouma, où des motopompes acheminent l’eau retenue dans les bassins vers les parcelles de terres auxquelles accèdent les villageois membres de l’association. Ce jour-là, aux abords du village de Sirguin, ils sont 125 cultivateurs répartis sur 10 hectares à tirer profit de l’eau, du matériel, et surtout des conseils offerts par les formateurs de l’APIL pour faire sortir d’un sol sanguin des aubergines, des piments, des tomates, des oignons, des choux ou encore des patates douces. Les techniques agroécologiques mises en œuvre, par exemple la fabrication et l’usage de compost organique, contribuent à la durabilité de l’exploitation des terres et à la préservation de sa fertilité. Les résultats parlent d’eux-mêmes : entre 2008 et 2018, les 725 maraîchers de l’association actifs sur les quatre sites proches de Sirguin ont vu leur production de légumes passer de 80 à 900 tonnes. « L’objectif, c’est bien sûr de contribuer à la sécurité alimentaire par l’augmentation de la productivité et donc des revenus des ménages », observe le coordinateur général de l’APIL, Abdoulaye Ouedraogo. « Grâce à cela », ajoute-t-il, « les familles restent dans les villages, certaines qui s’en étaient allées reviennent et les jeunes peuvent envisager de prendre la suite de leurs parents en sachant qu’une activité économique les attend ».

L’un des aspects notables de l’action de SOS Faim, c’est l’absence totale d’expatriés belges sur le terrain et même parmi l’équipe qui compose son antenne locale. Les Burkinabés prennent seuls leur destin en main. « En effet, dans notre approche partenariale, ce sont les acteurs locaux qui ont l’outil et le mettent en œuvre directement avec les bénéficiaires, tandis que notre rôle se limite à l’appui, la mise en relation et l’évaluation », confirme Alimata Sawadogo, la représentante de SOS Faim au Burkina. Mais cet outil a beau être performant, encore faut-il qu’il débouche sur une filière commerciale digne de ce nom.

Un grenier de sécurité alimentaire de la commune de Bassi, dans le département de Ouahigouya, au nord du pays. © Roger Job

C’est là qu’intervient un autre partenaire de l’ONG : l’UGCPA (Union des groupements pour la commercialisation des produits agricoles).  Cette organisation paysanne regroupe 2 500 producteurs de la Boucle du Mouhoun, une région administrative du nord-ouest, le grenier du Burkina Faso. On y produit d’importants excédents, mais l’isolement des paysans et la taille réduite de leurs exploitations rendent la commercialisation difficile. L’UGCPA se charge donc de la collecte, du stockage, du conditionnement et de la vente des denrées à travers le pays et même au-delà, dans la sous-région africaine. Elle écoule annuellement environ 3 000 tonnes de céréales et 75 tonnes du fameux bissap, une boisson traditionnelle à base de fleurs d’hibiscus. Depuis 2017, SOS Faim soutient l’Union en finançant l’achat d’équipements, les services de conseil agricole et les formations destinées aux producteurs.

Notre voyage s’achève à Dédougou, dans un entrepôt de l’UGCPA aux murs ajourés, par lesquels filtre la lumière dorée du petit matin. Une imposante machine vrombissante avale et régurgite deux tonnes de céréales à l’heure. Déversées en vrac à une extrémité, elles ressortent à l’autre bout nettoyées, calibrées et conditionnées. On se plaît à y voir la métaphore mécanique d’une « success story » africaine dans laquelle la Belgique peut se targuer de mettre… sa graine.

 

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