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L’avenir de l’élevage belge vu par Greenpeace fait bondir le ministre de l’Agriculture

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Image d'illustration. | © Unsplash/Leon Ephraim

Environnement & Animaux

Le dernier rapport de Greenpeace sur l’élevage en Belgique, son impact sur le climat et son possible avenir ne plait pas à la Fédération wallonne de l’Agriculture et au ministre fédéral de l’agriculture Denis Ducarme. Face à l’urgence environnementale, le secteur du commerce de bétail et de la viande est prêt à se remettre en question, à certaines conditions.

L’importante empreinte écologique de l’élevage est indéniable. Face à l’urgence climatique, Greenpeace évoque, dans son dernier rapport, plusieurs scénarios d’avenir pour le secteur de l’élevage en Belgique. Pour l’association, il est parfaitement possible de produire de la viande de manière durable en moindre quantité, tout en répondant aux besoins nutritionnels de la population belge. « Avec plus de 46 millions de porcs, de vaches et de poulets élevés dans notre petite région », soit deux fois plus que ce que les Belges consomment, « un cheptel plus petit devient impératif », indique l’ONG qui a demandé à des chercheurs de l’UCL de plancher sur l’impact de l’élevage belge sur le climat et son possible avenir.

Pour Philippe Baret, professeur d’agronomie et doyen de l’UCL, c’est très clair. « Le modèle actuel ne fonctionne pas : ni pour les agriculteurs, ni pour le climat, ni pour l’environnement ». « Malgré les subventions accordées au secteur de l’élevage, le nombre d’éleveurs diminue d’année en année, et nous constatons une tendance à l’agrandissement des exploitations. L’élevage belge est orienté vers l’exportation et fortement dépendant de l’importation d’aliments pour animaux. En conséquence, les émissions réelles du secteur sont près de deux fois plus élevées que les émissions directes enregistrées dans notre pays ». 

Les différents scénarios

Dans un premier temps, les chercheurs ont analysé le scénario du statu quo, qui prolonge les tendances de ces dix dernières années jusqu’en 2050. Résultats : la production de viande augmente légèrement et le cheptel est maintenu. Mais vu que la tendance actuelle de consommation de viande est à la baisse, l’écart entre l’offre et la demande se creuse encore en 2050. Finalement, une part encore plus importante de la production belge sera destinée à l’exportation. Grâce aux progrès technologiques, à l’augmentation de la productivité et à une tendance à la réduction du cheptel bovin, les émissions de gaz à effet de serre sont en baisse de 13% par rapport à 2015, prévoir le rapport de Greenpeace, et l’impact sur la biodiversité est réduit de 9% par rapport à la même année.

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Dans un deuxième scénario « réaliste », les chercheurs de l’UCL supposent que la part de la production biologique atteindra 30% en 2050. Étant totalement autosuffisant en production céréalière pour l’alimentation animale, ce scénario aurait pour conséquence une réduction des gaz à effet de serre de 48% et des impacts sur la biodiversité de 57%.

Image d’illustration. © BELGAWORLD

Dans le troisième scénario, le plus ambitieux de l’étude, les chercheurs visent une production biologique à 100%, comme le voudrait Greenpeace, dans laquelle les cultures locales d’aliments n’entrent pas en concurrence avec celles destinées à la consommation humaine. La taille des troupeaux est ainsi diminuée. Conséquence : « si nous ajustons le cheptel à une agriculture entièrement écologique et autosuffisante en alimentation animale, la production belge de viande diminuera de 83% », jusqu’à 27g par personne et par jour. Ce qui, avec l’apport de protéines végétales, peut suffire pour assurer la dose quotidienne recommandée pour chacun, note Greenpeace. « Dans ce cas, les émissions de gaz à effet de serre seront réduites de 58 %, les émissions d’azote de 50 % et l’impact sur la biodiversité de 76 % », conclut l’ONG dans son communiqué.

En conclusion, Greenpeace plaide pour un changement de modèle agricole, une réduction du nombre d’animaux d’élevage et une politique alimentaire véritablement durable, tout en tenant  compte de la situation difficile dans laquelle se trouvent de nombreux éleveurs belges. Produire moins de viande, en manger moins aussi mais de meilleure qualité (bio et produite en Belgique), cela aurait un impact significatif sur les émissions de gaz à effet de serre.

Les critiques de la FWA et du ministre de l’Agriculture

Sans surprise, ce rapport n’a pas plu à la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA). Elle estime que Greenpeace témoigne d’une méconnaissance profonde des réalités de l’agriculture wallonne. « Notre agriculture, avec son modèle familial et lié au sol, est nettement plus favorable que celle que l’on pratique ailleurs dans le monde », soutient la FWA. Selon la Fédération, 85% de la main-d’œuvre agricole est prestée par les membres de la famille dans le sud du pays. Si elle a doublé en trente ans, la taille moyenne d’une exploitation wallonne était maintenue à 57 hectares en 2016.

Nous sommes très loin d’un modèle industrialisé, et des fermes-usines que Greenpeace pointe du doigt dans son rapport.
– Fédération wallonne de l’agriculture.

L’agriculture wallonne est responsable de 13% des gaz à effet de serre de notre région, dont la moitié environ est imputable à l’élevage. C’est moins que l’élevage seul à l’échelle mondiale (14,5%), souligne l’organisation de défense des agriculteurs. Concernant l’usage d’antibiotiques dans l’élevage, il a baissé depuis 2011 de près de 26%, selon l’Amcra (Centre de connaissance concernant l’utilisation et les résistances aux antibiotiques chez les animaux). Les antibiotiques critiques ont chuté de 84%, et l’usage de compléments alimentaires contenant des antibiotiques, de plus de 66%. « Et le travail continue dans nos exploitations pour encore renforcer cette tendance », insiste la FWA. Celle-ci s’oppose à l’idée de réduire la production de fourrages. « Aider les agriculteurs à renforcer leur production fourragère, leur permettre d’être plus autonomes, et de réduire le recours à des aliments pour le bétail importés, c’est la meilleure chose à faire pour rendre notre élevage encore plus durable ».

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Le ministre fédéral de l’Agriculture Denis Ducarme © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Le ministre fédéral de l’Agriculture a également bondi face au rapport de Greenpeace. Via un communiqué cité par Belga, Denis Ducarme a tenu à « dénoncer » mardi un scénario jugé « extrême » mis en avant par l’organisation de défense de l’environnement. Il parle bien sûr du troisième scénario, le plus ambitieux. « Je rejoins bien entendu les impératifs que nous devons relever en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Mais cet objectif n’implique pas de proposer tout et n’importe quoi en étant dans l’extrême, la caricature, la démesure », estime le ministre.

Si l’étude commandée par Greenpeace met surtout l’accent sur une production de qualité, diversifiée, et dont les animaux sont nourris localement (dans le 3e scénario, la Belgique est autosuffisante en ce qui concerne les aliments pour animaux), avec souci de la biodiversité et de l’environnement, les schémas dégagés montrent bien que, dans le cas des deux scénarios de changement, l’exportation depuis les élevages belges diminuerait très fortement. Or, « l’économie belge est tournée vers l’export, qui est un vecteur essentiel de création d’emplois et de richesses pour la Belgique », réagit le ministre Ducarme. « Des activités qui ne sont heureusement pas incompatibles avec le respect de l’environnement », estime-t-il.

Le secteur du commerce de la viande prêt à se remettre en question, mais…

Face à l’urgence environnementale, le secteur du commerce de bétail et de la viande est prêt à se remettre en question et à s’adapter au défi du réchauffement climatique, indique mardi la Fédération nationale du commerce de bétail et de viande (FNCB). L’instance demande néanmoins, « une objectivation scientifique de l’impact CO2 de l’élevage et de l’agriculture » car elle se dit convaincue que « la viande est mise en cause de manière disproportionnée ».

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La FNCB estime qu’il « n’est pas normal que les aspects positifs de l’agriculture et de l’élevage ne soient pas pris en considération et que de vieux chiffres erronés (par exemple 15 000 litres d’eau par kg de boeuf annoncés puis démentis par la FAO) continuent à circuler ». La Fédération propose un code à apposer sur chaque emballage alimentaire « afin que les consommateurs puissent constater que l’impact des produits de substitution de la viande est loin d’être négligeable et que la viande produite en Belgique est écologiquement respectueuse ».

Quelques chiffres sur l’élevage en Belgique et son impact

1/ Il y a quatre fois plus d’animaux d’élevage que d’humains en Belgique.

2/ Les émissions totales du secteur de l’élevage s’élèvent à 13 850 kT éq. CO2 en 2015, selon les chercheurs de l’UCL. C’est près du double des chiffres officiellement rapportés, alerte Greenpeace.

Or selon les chiffres officiels, en 2015, les émissions de gaz à effet de serre provenant de l’agriculture belge représentaient environ 12% du total des émissions belges, et les émissions directes de l’élevage 7%, compare l’organisation. Les secteurs qui contribuent le plus aux émissions totales sont les secteurs du lait et du porc (34 % des émissions chacun), suivis du secteur de la viande bovine (23 %) et enfin de l’ensemble du secteur avicole (10 %). L’alimentation animale est la principale source d’émissions (54 %), suivie par la fermentation entérique (32 %) et la gestion des effluents (15 %).

3/ L’élevage émet trop d’azote

Les émissions totales d’azote de l’élevage belge se sont élevées à 280 kt en 2015, soit 37% de plus que la limite de 8,6 kg d’azote par personne et par an. De ce nombre, 67 % provenaient du secteur bovin, 25 % du secteur porcin et 8 % du secteur avicole. L’azote peut contribuer, par l’intermédiaire du fumier, au drainage de nitrates dans les eaux souterraines et de surface, ce qui entraîne la prolifération d’algues.

4/ Surproduction importante

En Belgique, nous produisons beaucoup plus de viande et de produits laitiers que nous n’en consommons. Ce « taux d’auto-approvisionnement » est de 261 % pour le porc – plus de la moitié de la viande de porc belge est donc exportée -, de 158 % pour le bœuf, de 158 % pour le poulet, de 135 % pour les produits laitiers et de 109 % pour les œufs.

5/ Trop de viande consommée

Les Belges âgés de 15 à 65 ans consomment en moyenne 114 gr de viande par jour, dont 43% de porc, 28% de poulet et 19% de bœuf. La quantité recommandée est de 57 gr de viande par personne et par jour.

Avec Belga

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