Anuna De Wever : « Dire : On va sur Mars et fuck this planet est totalement selfish »

Anuna De Wever : « Dire : On va sur Mars et fuck this planet est totalement selfish »

Anuna De Wever a accordé à Paris Match Belgique un long entretien. "Je veux mesurer la croissance du Bonheur national" dit-elle.

"Je veux mesurer la croissance du Bonheur national", dit Anuna De Wever lors de l'entretien au long cours qu'elle nous a accordé. ©Ronald Dersin

Environnement & Animaux

En amont des dernières marches pour le climat à Bruxelles et Paris, la lycéenne anversoise, co-initiatrice de YouthForClimate, nous a reçus dans le salon familial de Mortsel, près d’Anvers. « Dire : On va sur Mars et fuck this planet est totalement selfish » (…) « Je veux mesurer la croissance du Bonheur national. » « Tant que l’Eurostar coûte 300 balles, ça reste un luxe de prendre le train (…) » , clame l’activiste au charisme montant, qui a le sens du slogan clé et de certaines réalités.

Les réponses sont directes, pragmatiques, sans fioritures. Ni Anuna, ni sa mère ne tournent autour du pot. Il y a une tendance maternelle à gérer les choses, à répondre plus vite que son ombre. C’est de bonne guerre sans doute, sa fille est si jeune. Fascinant d’écouter cette jeune femme aux traits encore enfantins brandir des phrases comme des couperais. Tout en s’attachant déjà, derrière les élans de révolution, à trouver des solutions en béton. L’objectif n’est pas des moindres : il s’agit de sauver ses pairs, de sauver le monde et l’avenir de l’humanité. Excusez du peu. La jeune fille est promue au rang de quasi-gourou et assume son statut avec panache et confiance – la foi aussi, éclatante, de la grande jeunesse. Kathrien Van der Heyden, sociologue et spécialiste des questions de genre et de diversité apparaît comme un personnage fondateur dans la personnalité d’Anuna. La même force paisible, une voix qui porte, des réponses qui fusent, des vues limpides.

Lire aussi > Anuna De Wever parle genre et diversité : « La nature n’est pas au-dessus de tout »

Le père d’Anuna est quant à lui architecte, spécialise dans l’urbanisme. Son métier touche aussi à l’environnement. « Avec son équipe », explique Katrien, « il a dessiné un célèbre parc d’Anvers, le park Spoor Noord, qui est situé, comme son nom l’indique, sur une ancienne voie ferrée. Il a beaucoup combattu les autorités locales pour les convaincre de créer un parc plutôt que de construire des bureaux et appartements. Avec Anuna il a discuté souvent de la nécessité de prévoir des espaces verts, de les intégrer au paysage. »

« A white affair »

Nous parlons du côté un peu “bobo” associé souvent aux marches pour le climat – l’homogénéité des groupes d’étudiants, et plus largement, le caractère longtemps considéré comme “luxueux” de la démarche environnementale par rapport aux priorités économiques, aux besoins fondamentaux ? Comment Anuna travaille-t-elle à conscientiser d’autres jeunes, venus d’autres sphères, moins favorisées peut-être moins éduquées, moins uniformes ?
«C’est vrai que c’est une “white affair”», reconnaît Katrien. « Les marches comptent une majorité de ‘blancs’ mais avec le temps, la population qui manifeste va être de plus en plus variée, c’est évident. J’ai d’ailleurs reçu un appel d’une ASBL qui représente des personnes défavorisées. Ils nous ont proposé de faire représenter les personnes les plus démunies, qui ne peuvent pas toujours se déplacer pour participer aux marches. Nous proposons aux manifestants d’arborer une pince à linge en signe de solidarité symbolique avec ceux qui n’ont pu être présents physiquement. »

Lire aussi > Anuna De Wever reçoit Paris Match à domicile : « J’ai peur pour mon propre avenir »

Ne faudrait-il aller parler dans les écoles dites « difficiles », dans les quartiers sensibles ? « Vous savez, il n’y a que six ou sept bénévoles qui entourent Anuna, Kyra et Adelaïde (Charlier, la représentante francophone de Youth For Climate en Belgique) », rappelle Kathrien. « Il n’y a pas d’organisation derrière et donc pas de capacité d’aller parler dans les écoles. Mais il est clair que la justice climatique doit être inclusive ou ne pas être du tout. Elles n’ont d’autre choix pour l’instant que de limiter leurs actions. »

« Il n’y a aucun intérêt ni aucune intention d’en faire un truc élitiste », renchérit Anuna. « Bien sûr qu’il faut inclure tout le monde et qu’il faut s’ouvrir aux difficultés économiques, en tenir compte dans notre démarche. L’environnement et le changement climatique sont étroitement liés à tout. Et notamment au système économique. Nous avons besoin d’un changement de système radical. »

« Pas de contradiction avec les Gilets jaunes »

La fin du mois et la fin du monde sont forcément imbriqués comme le rappellent désormais régulièrement les figures éclairées de la cause environnementale. Comment Anuna perçoit-elle ces mouvements des gilets jaunes? La jeune fille hésite un peu, elle a suivi ces mouvements de loin. Ils concernent la France et la Wallonie surtout dit-elle. « Les gens peuvent y voir une contradiction mais moi pas. Le focus principal des gilets jaunes est l’aspect social, la pauvreté. Mais, il faut le répéter, la misère et le climat sont étroitement liés. »

Lire aussi > Sign for My Future : La pétition qui met l’avenir de nos enfants au premier plan

Une jeune femme blond vénitien, aux gestes vifs, apparaît dans le salon. C’est Kyra Gantois, la coorganisatrice des marches de Youth For Climate. Anuna l’enlace. Kyra intervient : « J’ai des sentiment mitigés par rapport à ce mouvement des gilets jaunes. La cause est bonne mais je trouve qu’ils la défendent de la mauvaise manière. Ils manifestent comme nous, mais ils utilisent, pour certains, la violence. »

Anuna De Wever et Kyra Gantois durant une des marches étudiantes organisées par Youth For Climate, le 24 janvier 2019 à Bruxelles. ©Nicolas Maeterlinck/Belga

Que pense Anuna de l’extrémisme vert, des radicaux de la “deep ecology”, les antinatalistes, ce certains vegans, des antispécistes etc ? Certains parlent de “fatwa” contre les individus en évoquant ces injonctions à consommer bio, à virer vegan dans certains cas, à bouder l’avion par exemple. N’est-ce pas un luxe d’une part, d’autres part n’est-il pas facile de mettre à contribution la population quand le politique n’a pas pris le taureau par les cornes ?
« C’est vrai. En parlant de viande, le boucher du village m’a dit que notre mouvement était un tel succès qu’il avait perdu des clients ! En tout cas il vend moins de viande depuis les manifs… Il faut prendre des mesures drastiques, c’est évident car il y a urgence. Des mesures non violentes mais radicales. Car nous sommes en pleine crise et cette crise n’est pas traitée comme telle, du moins pas encore. Comme si on avait le temps…  »

Lire aussi > Boucherie végétale : De la « fausse viande » pour en consommer moins

Que dire encore d’une forme de culpabilisation systématique de l’individu alors même que la débâcle se situe avant tout à un niveau industriel, quid de cette coercition souvent aléatoire ? « On peut agir individuellement, je le fais, il faut le faire. Mais avant tout, ce sont les gouvernements qui doivent bouger. Ce n’est pas une responsabilité individuelle, c’est trop facile de culpabiliser les gens, en effet. C’est la responsabilité des politiques évidemment. »

« Il faut un réseau ferroviaire européen qui soit éco-friendly, comme au Japon. »

Le débat sur les déplacements est complexe. Peut-on vraiment ralentir la mobilité, empêcher les citoyens de profiter de billets d’avion à prix plancher, de la démocratisation du transport aérien ? « On peut s’acheter des panneaux solaires, éviter la voiture, et diminuer la viande », dit Anuna. « Mais en même temps, si l’industrie continue à investir dans la flotte aérienne, sans proposer de remplacement à terme, cela ne sert à rien. Tant qu’un trajet en Eurostar coûte 300 balles, ça reste un luxe de prendre le train pour certaines destinations. Et même en général. Il fut un temps où on prenait le train pour aller en Inde. Ne pourrait-on relancer, retravailler ce type de lignes ? Il faut prévoir des “money shifts”, des transferts d’argent, et allouer des subsides au transport public, notamment un réseau ferroviaire européen qui soit éco-friendly comme au Japon. Leur système de transport public est incroyable. (…) Il y a eu en Belgique une marche de protestation pour le climat, qui a mobilisé 70 000 personnes. Ensuite les ministres belges en charge du Climat et de l’Énergie se sont rendus à Katowice, en Pologne, pour la Cop24. Et finalement, ils n’ont pas signé l’accord ambitieux. »

Lire aussi > Reportage : Au cœur de la Cop24 avec Céline Fremault

Nous soulignons que ce sont les Flamands qui ont freiné. Les nationalistes notamment, qui se concentrent traditionnellement sur la sécurité et le communautaire, et sont mal à l’aise sur le terrain environnemental. « Oui, la N-VA a fait blocage. Si même 70 000 personnes n’ont pas réussi à convaincre, que pouvions-nous faire ? Cela m’a confortée dans l’idée qu’il y avait un problème sur la question climatique en Belgique. Nous nous situons très bas sur l’échelle européenne en matière d’environnement… »

Les politiques, « enfermés dans un système »

« Les décisions doivent être politiques », renchérit Katrien. « Je suis convaincue que si les marques avaient l’obligation légale de passer à l’électrique sur une dizaine d’années par exemple, elles n’auraient pas le choix, la production changerait forcément, et les prix des voitures électriques pourraient être revus à la baisse. Certains pays, notamment scandinaves, ont fait cet investissement. Ils ont investi aussi dans les énergies renouvelables qui au final se révèlent moins onéreuses. »

L’absence de succès des politiques climatiques jusqu’ici a pu être liée au manque de figures fortes, à une certaine désincarnation des causes environnementales, du moins au sein des gouvernements puisque dans le domaine créatif international – cinéma, photo…- de grands noms tiennent le haut de l’affiche depuis des années. Anuna dirait-elle que son propre charisme a été déterminant dans la mobilisation des jeunes pour le climat en Belgique ? « Nous sommes jeunes et naïves, avec une fraîcheur sans doute. C’est exactement notre force. »

Anuna De Wever dans la salle à manger familiale, à Mortsel.
Anuna De Wever dans le salon familial à Mortsel, dans la banlieue anversoise. ©Ronald Dersin

Elle enchaîne sur un de ses leitmotivs : la paralysie d’un système gelé, rigidifié dans de vieilles habitudes. Avec ce message dépité qui est désormais un classique : le monde politique est sclérosé, patine à tout le moins, détruit par un individualisme mortifère : l’obsession carriériste. « Les politiques sont tellement ancrés, verrouillés, enfermés dans ce système, les choses sont si lentes… Ils veulent le statut et l’argent qui va avec. Le courage politique manque. Nous avons besoin d’un changement de système. Le système actuel est à côté de la plaque. Une fois encore, toutes les problématiques doivent être associées à ce combat. Tout dans notre société est liée au climat.”

Il s’agit donc de transformer les esprits en profondeur, une question presque philosophique, non ? La jeune femme pose sa voix davantage encore, se redresse et lance quelques phrases fortes, comme des slogans : « Oui, je veux un changement de mentalité. Je veux que les gouvernements prennent cette question au sérieux. Il y a des tas d’expertes qui ont donné des signaux, tire la sonnette d’alarme pendant des années et des années et ils ont été purement et simplement ignorés. Les politiques doivent absolument organiser la transition… Je veux mesurer la croissance du Bonheur national ! »

« J’ai vu Greta Thunberg et tout s’est déclenché »

Quelles sont les catastrophes climatiques qui ont bouleversé ou simplement marqué Anuna, quelles sont ses plus grosses phobies climatiques ? « Ça peut paraître assez égocentrique mais la dernière vague de chaleur en Belgique. Bien sûr, il y a des tsunamis et des ouragans à travers le monde mais cet exemple vécu chez nous m’a en quelque sorte “activée”… Et puis j’ai vu Greta Thunberg et tout s’est déclenché. Kyra et moi avons décidé de nous engager et de lancer les marches. »

Lire aussi > « Il ne reste simplement plus assez de temps » alerte Greta Thunberg

Première évocation de Greta Thunberg, l’héroïne suédoise, figure mondiale du militantisme pour le climat, et qui vient soutenir les jeunes manifestants à Bruxelles ce 21 février. En décembre 2018, Time magazine l’a citée comme l’une des 25 adolescents les plus influents du monde. Les jeunes femmes se sont déjà entretenues, par Skype notamment. Et vont se rencontrer très vite. Elles ont en commun un background familial plutôt solide, quelques attaques sous la ceinture les soupçonnant d’être sous influence, et puis une saine obsession sur les slogans simples: le climat n’a pas de couleur et il faut changer le système. Elles ont aussi cette faculté de mobiliser les troupes juvéniles.

« Dire : On va sur Mars et fuck this planet est totalement selfish »

L’avenir de l’homme devra-t-il s’ancrer sur Mars ou une autre planète ? Peut-on se projeter dans un scénario futuriste tout en s’activant à améliorer les choses ici bas ? « Une de nos proches est astrophotographe, elle prend des photos des étoiles, de l’espace, j’adore ça. Mais dire : on va sur Mars et fuck this planet est totalement selfish ! Prenons plutôt soin de cette planète. D’autre part, si on devait quitter la Terre dans l’urgence, si tout prenait feu par exemple, seule une élite pourrait partir. »

Quelle est la vision la plus noire de la jeune Anuna De Wever ? « Nous allons vers des circonstances météorologiques extrêmes, cela m’a été confirmé par des experts. Des pays seront submergés. Il fera très chaud partout, il n’y aura plus suffisamment d’eau pour l’agriculture, les gens mourront de faim. Il y aura la pollution, des problèmes pulmonaires… Des jeunes enfants toussent déjà énormément. Que les gens doivent porter des masques en Chine n’est pas normal. Jusqu’où devons-nous aller ? »

Un autre cauchemar récurrent porte sur les droits humains, l’esclavage des enfants au Bangladesh, la misère au sud du globe. « Je suis hantée par ces inégalités, je me réveille la nuit en sueur et j’y pense. Je me sens mal à l’idée que je rendre à la maison après l’école pour trouver une maison chaude et un dîner alors que des gens meurent en Afrique. Il faut résoudre ces questions. »

 

L’intégralité du reportage est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 21 février 2019

CIM Internet