Surpêche : Enquête sur une catastrophe en cours

Surpêche : Enquête sur une catastrophe en cours

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Des ressources qu’on pensait inépuisables sont poussées au bord de l’effondrement par une surpêche qui ne laisse aucune chance aux poissons. | © Unsplash / Vikas Anand

Environnement & Animaux

Les ressources maritimes s’épuisent, surexploitées par une pêche aveugle qui prend dans ses filets beaucoup plus que la nature peut offrir. Le poisson a-t-il encore un avenir dans notre assiette ? Enquête.

 

« C’est trop tard pour être pessimiste. » C’est avec cette déclaration choc que le biologiste Philippe Cury, directeur de recherche à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) auprès des instances européennes, résume une situation qui prend l’eau depuis trop longtemps. Dès 2008, ce scientifique français mondialement reconnu lançait un premier signal d’alerte avec son ouvrage Une mer sans poissons (éd. Calmann-Lévy). Une décennie plus tard, la tragédie qui se joue sous la surface reste froidement la même. Des ressources qu’on pensait inépuisables sont poussées au bord de l’effondrement par une surpêche qui ne laisse aucune chance aux poissons. Car les chiffres sont inquiétants.

Environ 33 % des stocks mondiaux sont totalement surexploités, et on grimpe jusqu’à 66 % des réserves exploitées au maximum selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO en anglais). La population des grands requins blancs a diminué de 75 % dans l’Atlantique Nord-Ouest, celle de la morue de 99,9 % dans l’Atlantique Nord, le saumon a quasiment disparu de l’océan Atlantique, les réserves de mérous se sont effondrées à plus de 80 % en Afrique de l’Ouest. Les oiseaux marins, affamés faute de poissons, disparaissent, comme les manchots en Afrique du Sud ou les macareux en mer du Nord. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), si on continue à ce rythme, la surpêche videra les océans d’ici à 2048.

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Chaque année, ce sont environ 100 millions de tonnes de poissons qui sont pêchés dans le monde, un chiffre qui baisse. Pour la première fois cette année, la FAO reconnaît une diminution des captures d’espèces sauvages en mer. « Les progrès technologiques des navires encouragés par les États ont permis l’essor d’une pêche industrielle néfaste pour l’environnement depuis les années 1980 », estime Philippe Cury. La méthode la plus utilisée dans le monde est le chalut. Un impressionnant filet en forme d’énorme entonnoir dont l’ouverture est maintenue béante pendant que le bateau le traîne en raclant les fonds (chalut de fond) ou en poursuivant les bans de poissons vivant en surface (chalut pélagique). Mais il existe bien d’autres méthodes agressives, comme la drague – des casiers rigides traînés, opérant un labourage massif des profondeurs pour capturer les coquilles Saint-Jacques – ou la senne, un redoutable filet encerclant les poissons, utilisé notamment pour le thon.

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La seule méthode qui garantit le moins de prises non désirées est la pêche artisanale, qui exploite de manière durable et écologique les ressources marines. © Pexels / Bedis ElAcheche

Parmi les victimes des filets industriels, on trouve des dauphins

En réalité, ces « bulldozers des mers » attrapent tout sur leur passage ; impossible d’opérer une sélection des espèces. Le tri se fait après, sur le pont du bateau, où l’on rejette à la mer les indésirables morts. Ces prises « accessoires », comme on les appelle, sont loin de l’être et pourraient représenter un tiers des captures mondiales, selon la FAO. Un gâchis inacceptable. La seule méthode qui garantit le moins de prises non désirées est la pêche artisanale, qui exploite de manière durable et écologique les ressources marines.

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Parmi les victimes des filets industriels, on trouve des dauphins. Chaque hiver, un millier de carcasses viennent s’échouer sur notre côte atlantique. L’hécatombe risque de battre tristement un record cette année. Entre janvier et février, l’observatoire Pelagis a déjà dénombré 400 dauphins morts le long du golfe de Gascogne, un chiffre encore jamais atteint sur cette période. D’après la fédération France Nature Environnement, les chalutiers pélagiques attrapant le bar dans cette zone sont responsables de ce massacre. En hiver, les deux espèces s’y concentrent. Afin de sauver les dauphins, l’association a demandé au gouvernement français l’interdiction de la pêche au bar à cette saison dans la région. Si certains chalutiers s’équipent désormais de « pingers », des balises sonores agissant comme des repoussoirs de dauphins, les chiffres prouvent que ce n’est pas suffisant.

Pourtant, des solutions existent

« Comme le poisson se fait rare, les navires industriels pêchent toujours plus loin et plus profond, cela coûte cher en gazole ; ils y arrivent uniquement grâce aux subventions. En Europe, elles sont accordées à ceux qui ont les méthodes les plus destructrices et les moyens de faire du lobbying. Un dossier de subvention est compliqué à monter, les petits pêcheurs n’ont aucune chance d’y arriver. La concurrence est trop rude pour eux », déplore Frédéric Le Manach, directeur scientifique de l’association Bloom, qui œuvre pour la protection des océans. Le dernier combat gagné par Bloom n’est pas des moindres puisque Strasbourg vient d’annoncer l’interdiction de la pêche électrique en Europe en 2021. Une victoire certes, mais en demi-teinte pour les artisans pêcheurs du nord de la France, qui vont subir pendant encore trois ans l’impitoyable compétition de la flotte néerlandaise, adepte de l’électrification des fonds.

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Pourtant, des solutions existent. Aux États-Unis, des subventions sont désormais accordées aux chalutiers qui font des efforts pour être davantage sélectifs dans leurs captures, une mesure incitative à saluer. D’autres pistes sont envisageables. Pour Philippe Cury, « il suffit de bien évaluer les ressources pour ajuster les prises aux recommandations des scientifiques avec une politique de quotas. Cela a fonctionné pour le thon rouge, qui revient doucement en Méditerranée. Utilisons la technologie pour protéger le vivant et non le détruire. »

Comment bien consommer son poisson

L’écologiste Claire Nouvian est la présidente de l’association Bloom, œuvrant pour la préservation des océans, et membre fondateur du parti Place publique, un choix politique pour lutter contre les lobbys de la pêche. Elle nous livre ses conseils simples pour bien consommer du poisson.

Paris Match. Que faut-il regarder en premier chez le poissonnier quand on achète du poisson ?
Claire Nouvian. La méthode de pêche écrite sur les étiquettes ! Le poissonnier comme les grandes surfaces ont l’obligation de mentionner comment a été pêché le poisson. Privilégiez les pratiques des artisans pêcheurs, comme la pêche à la ligne ou aux casiers droits, et éviter toutes les méthodes industrielles responsables de l’épuisement des ressources, comme le chalut, la drague, la bolinche, la pêche électrique, la senne danoise.

Peut-on se fier aux labels ?
Malheureusement non ! En ce qui concerne le poisson, le seul existant n’a aucune valeur. Le label MSC estampillé en bleu ne veut rien dire. Labelliser est devenu un business, le cahier des charges n’est pas suffisamment strict pour répondre aux exigences de pêche durable.

Quels sont les autres réflexes à adopter ?
Comme pour la viande, il faut réduire sa consommation. D’une part, le poisson disparaît des mers et d’autre part, l’aquaculture participe à la pollution des océans et à la raréfaction des ressources vitales de certains pays d’Afrique ou d’Amérique du Sud, causant des problèmes de sécurité alimentaire. Pour répondre à l’appétit des poissons d’élevage, on pêche dans ces zones, affamant des populations entières.

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