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Jane Goodall : « Les jeunes changent le monde »

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À l’aube de ses 85 ans, la célèbre primatologue Jane Goodall continue de se battre pour la préservation de l’environnement. Malgré la situation catastrophique, la Britannique garde espoir grâce notamment à la jeunesse.

Vendredi 15 mars, alors que des milliers de personnes aux quatre coins du monde ont répondu à l’appel de la jeune activiste suédoise Greta Thunberg pour faire grève et réclamer des actions en faveur du climat, Jane Goodall, figure marquante de la lutte pour la protection de l’environnement, était de passage en Belgique.

Née en 1934, cette Britannique aurait pu avoir une vie bien tranquille de secrétaire. Mais ses aspirations sont plus grandes. À 23 ans seulement et sans formation scientifique, elle décide de réaliser son rêve : vivre en Afrique pour observer les animaux et écrire sur eux. Là voilà débarquée à Nairobi, au Kenya, où elle prend rendez-vous avec le paléontologue Louis Leakey qui l’embauche comme secrétaire et l’emmène en expédition au Tanganyika, l’actuelle Tanzanie, à des kilomètres de toute habitation. Sur le sol africain, la jeune Jane se sent à la maison. Avec le soutien de sa mère, elle part ensuite vivre parmi les chimpanzés, afin de pouvoir mieux les comprendre, d’en étudier les comportements. Une première ! À cette époque, on ne savait absolument rien d’eux. Jane Goodall révolutionne ainsi l’approche scientifique des primates, en leur donnant des noms au lieu de numéros et en considérant qu’ils ont chacun une personnalité unique. Ses découvertes bouleversent alors le monde zoologique et nos connaissances : les chimpanzés mangent de la viande, utilisent des outils afin de se nourrir et entretiennent des relations sociales complexes. En 1977, elle fonde l’un des plus grands instituts de recherche pour la protection des chimpanzés et de la vie sauvage. Aujourd’hui, le Jane Goodall Institute est même présent dans plus de 25 pays.

Scientifique de renom, Jane Goodall est devenue progressivement une figure emblématique de la lutte pour la préservation de l’environnement et contre le réchauffement climatique. À presque 85 ans, elle continue de parcourir le monde pour envoyer son message d’espoir pour la planète. S’arrêtera-t-elle un jour ? « Seulement quand mon corps me le dire ».

Paris Match Belgique. D’où vient votre besoin de protéger les animaux ?
Jane Goodall.
Je suis née en aimant les animaux, j’ai grandi en aimant les animaux. Je lisais des livres sur les animaux, comme on le faisait à l’époque parce que la télévision n’avait pas encore été inventée. Quand j’avais 10 ans, j’ai lu Dr Dolittle. Je suis sûre qu’il est connu en Belgique. Dans l’un de ses romans, il prend les animaux d’un cirque et les ramène en Afrique. Puis j’ai lu un petit bouquin qui s’appelait Tarzan, seigneur de la jungle (Tarzan of The Apes, en anglais) et c’est à ce moment-là que j’ai décidé que, quand je serai grande, j’irai en Afrique, vivrai avec des animaux sauvages et écrirai des livres sur eux. Ce rêve, de façon incroyable, est devenu réalité. En partie parce que j’avais une mère incroyable et aimante qui m’a dit un jour : “Si tu veux vraiment ça, tu vas devoir travailler dur, profiter de toutes les opportunités. Mais n’abandonne pas !” Donc je suis partie en Afrique, je saute sur cette magnifique opportunité de pouvoir vivre aux côtés des chimpanzés sauvages et, bien évidemment, je deviens de plus en plus fascinée parce qu’ils nous ressemblent tellement. Pour une petite fille, qui n’a jamais été à l’université et qui rêvait d’aller en Afrique pour vivre avec les animaux, rencontrer ceux qui nous ressemblent le plus, c’est plutôt incroyable !

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Qu’avez-vous appris des chimpanzés que vous avez pu appliquer à votre propre vie ?
Je ne sais pas pour ce qui est de l’appliquer à ma propre vie. Mais ce que j’ai appris des chimpanzés est, premièrement, à quel point ils nous ressemblent. Nous savons qu’ils sont comme nous, biologiquement. Mais ils sont aussi comme nous aux niveaux du comportement et de la psychologie, de tant de façons différentes. Deuxièmement, j’ai appris également nos différences. Les chimpanzés sont bien plus intelligents que les éléphants, les cochons, les baleines, etc. Mais comme tous les animaux et contrairement à nous, ils respectent leur habitat. Quand je regarde la pleine Lune, ou n’importe quelle Lune, je me dis que je n’y crois pas, des gens ont marché sur cette Lune. Quand j’étais petite, c’était de la pure science-fiction. Et nous avons fait ça, et bien plus encore. Alors, n’est-ce pas bizarre que les créatures avec les meilleures capacités intellectuelles détruisent leur seule maison ? Vous avez demandé pourquoi j’étais si passionnée de sauver les chimpanzés et l’environnement, parce que je me soucie des futures générations. J’ai des petits-enfants, qui auront tous un jour eux aussi des enfants. Le groupe de chimpanzés que nous observons arrive à sa quatrième génération maintenant. Je veux pouvoir observer et apprendre de la cinquième, la sixième et la septième avec mes prochains étudiants. Fin, mes étudiants les observeront seuls, parce que je ne serai plus là.

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Quel est le plus gros problème que rencontrent les activistes pour l’environnement ?
L’un des plus gros problèmes que nous rencontrons, c’est l’homme le plus puissant du monde qui assure que le réchauffement climatique n’existe pas et qui retire les États-Unis de l’accord de Paris. Il y a également tous ces gens qui prennent des décisions en se basant sur leur impact direct, sans penser aux conséquences sur les futures générations. Nous devons donc changer les mentalités. Et nous pouvons faire cela seulement qu’en persuadant véritablement le peuple que vous passez vraiment de la parole aux actes. Deuxièmement, vous devez toucher leur cœur. Et je le fais en racontant des histoires.

Avec les différentes problématiques dont fait face la planète ces dernières années, comment décririez-vous la situation de la faune en quelques mots ?
La situation de la faune est désespérée. Tout comme la situation de l’humanité à cause du réchauffement climatique dans certaines régions. Et cela ne fera qu’empirer. De nombreux scientifiques disent que nous fonçons dans un mur, et qu’il n’y a rien que nous puissions faire. De nombreux jeunes perdent espoir, parce qu’ils ont l’impression qu’il n’y en a plus. Je crois qu’il nous reste très peu de temps. C’est donc désespérément important que nous nous réunissions tous ensemble et que nous fassions ce que nous pouvons. Nous devons également persuader les gens que ce qu’ils font individuellement peut sembler insignifiant, mais que quand nous sommes des millions et des millions à faire des choix éthiques, – que ce soit dans leurs achats, dans leur alimentation, dans leurs vêtements, etc -, alors nous commencerons à se diriger vers un monde différent.

Face à cette terrible situation, comment arrivez-vous à garder espoir ?
Grâce à la jeunesse. Nous avons notre programme Roots and Shoots de l’Institut Jane Goodall dans plus de 50 pays à travers le monde. Et les valeurs que les jeunes apprennent durant ce programme vont les accompagner en tant qu’adultes, durant toute leur vie. Tous ces jeunes choisissent un projet pour aider les gens, pour aider les animaux ou pour aider l’environnement. Je les rencontre lors de mes voyages, 300 jours par an. Leur énergie et leur enthousiasme sont incroyables. Ce qu’ils font, c’est qu’ils remontent leurs manches : ils plantent des arbres, ils collectent des fonds pour des chiens abandonnés, ils font du volontariat pour aider les victimes de catastrophes naturelles. C’est une des raisons pour garder espoir : ils changent le monde.

jane goodall
À chacun de ses déplacements, Jane Goodall est accompagnée de ce petit singe en peluche, Mr H, pour Hope (Espoir). © ATTILA KISBENEDEK / AFP

Deux, le cerveau humain. Nous avons une intelligence extraordinaire. Et même si nous ne l’avons pas utilisée judicieusement durant de nombreuses années, des gens trouvent des idées aujourd’hui pour réparer le mal que nous avons fait. Nous inventons des technologies pour vivre en plus grande harmonie avec la nature. Nous réfléchissons à mener une vie avec la plus petite empreinte écologique. La résistance de la nature, c’est une troisième raison. Nous pouvons détruire un lieu, et avec le temps, la nature reviendra. Les animaux qui sont au bord de l’extinction peuvent se voir offrir une deuxième chance quand quelqu’un s’en préoccupe. Et enfin, l’indomptabilité de l’esprit humain. Les gens qui s’attaquent à ce qui semble être impossible, n’abandonnent pas et, très souvent, réussissent. Je pourrais également mentionner les réseaux sociaux. Pour la première fois, nous pouvons envoyer un message à l’autre bout du monde en un clin d’oeil. Nous pouvons rassembler des gens du monde entier pour s’unir et protester contre le changement climatique.

Je suis sûre que c’est vrai, certains élèves rejoignent ces marches seulement pour sécher les cours. À leur place, j’aurais probablement fait la même chose.

Justement, aujourd’hui (vendredi 15 mars), des milliers de personnes manifestent aux quatre coins du monde pour le climat. En Belgique, les jeunes font grève chaque jeudi pour réclamer des actions de nos politiciens. Que pensez-vous de cette mobilisation qui ne faiblit pas en réponse à l’urgence écologique ?
C’est ce pour quoi je me bats depuis toujours. Et progressivement, nous voyons de plus en plus ces rassemblements de jeunes à travers le monde qui sont passionnés par une seule problématique. C’est magnifique.

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Que diriez-vous à celles et ceux qui critiquent ces jeunes, qui les traitent de marionnettes ou qu’ils accusent de profiter de la situation simplement pour sécher les cours ?
Je suis sûre que c’est vrai, certains élèves rejoignent ces marches seulement pour sécher les cours. À leur place, j’aurais probablement fait la même chose. Mais en même temps, ils côtoient des jeunes qui sont vraiment passionnés, et cela aura certainement une influence sur eux. Ils connaîtront un sentiment de solidarité. Et lorsqu’ils se diront “Oui, nous pouvons le faire, ensemble nous réussirons !”, ça va les changer. Ils sont peut-être venus pour d’autres raisons que le climat, l’environnement ou leur avenir, mais ils en sont certainement sortis changés et différents.

Foncez et engagez-vous ! Et vous vous sentirez mieux avec vous-même et plus optimiste pour l’avenir.

De nombreuses personnes, pas seulement les jeunes, aimeraient faire quelque chose pour l’environnement, mais ne savent pas par où commencer ou sont peut-être découragés par l’inaction des politiques. Quels conseils leur donneriez-vous ?
Il y a beaucoup de gens qui sont conscients de la problématique, mais ne savent pas quoi faire. Tous les jours, nous vivons et nous avons un certain impact sur la planète. Si nous commençons à penser aux conséquences de nos actions sur les futures générations et que nous réalisons que de plus en plus de gens comprennent ceci, alors nous nous impliquerons davantage. Il faut réaliser que vous compter, que vous avez un rôle à jouer et que vous faites une différence chaque jour. Foncez et engagez-vous ! Et vous vous sentirez mieux avec vous-même et plus optimiste pour l’avenir.

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