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Dauphins : autopsie d’un massacre

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Rien qu'en 2019, plus de 1100 cadavres de cétacés ont été découverts sur la côte Atlantique. | © Peter Fogden/Unsplash

Environnement & Animaux

Depuis trois ans, la côte atlantique française  est devenue un cimetière pour ces animaux protégés et très aimés. ONG et scientifiques mènent l’enquête Les principaux suspects sont …

D’après un article Paris Match France par Pauline Lallement

C’est une scène de crime. Neuf cadavres s’enchevêtrent, barrés d’un ruban de plastique jaune et rouge siglé : « Animal examiné ». La peau gris bleuté, presque luisante, le rostre ouvert. L’un d’eux semble prêt à crier, mais une larme de sang séché sur sa joue le trahit. De leur état de putréfaction plus ou moins avancé se dégage une odeur puante de poisson. Un cantonnier les observe du haut de son camion-benne comme on se recueille sur une tombe. Fin de vie tragique pour ces dauphins qui gisent entre les gravats d’une déchetterie municipale des Sables-d’Olonne, au bord de la départementale qui mène à la plage et au Muséum du coquillage. « C’est tous les jours, en ce moment. On les récupère à la tractopelle sur la plage et on les dépose ici ».

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Les animaux sont minutieusement analysés. ©Pascal Rostain/Paris Match

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L’homme le sait, « c’est la saison », mais il n’arrive pas à s’y habituer. « L’autre fois, il a fallu extraire l’un d’eux échoué dans les rochers », lance l’employé qui porte sur sa peau les marques du sauvetage. Le phénomène a débuté il y a vingt ans, dans le golfe de Gascogne ; mais, depuis 2016, c’est l’hécatombe. L’année dernière, 800 cétacés s’étaient échoués sur la côte atlantique française à la même date ; 2019 a déjà battu tous les records avec 1 100 cadavres, dont 164 pendant la seule première semaine de mars, éparpillés sur les plages. Le chiffre est aussi inexpliqué que consternant. D’autant que les scientifiques de l’observatoire Pelagis, rattaché au CNRS et à l’université de La Rochelle, estiment qu’il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg.

« Seulement 20 % d’individus s’échouent sur les côtes, le reste coule au fond de la mer. L’an dernier, entre 3 000 et 4 000 dauphins seraient morts », s’inquiète Olivier Van Canneyt, de l’observatoire Pelagis. Les experts biologiques n’ont pas tardé à s’emparer de l’affaire. Leur objectif : élucider ces meurtres en série. Leur style : scientifique, méthodique, précis.

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Déjà 1100 dauphins ont été découverts sur la côte atlantique en 2019. ©Pascal Rostain/Parismatch

Tout commence au centre de Pelagis, le « 17 » des dauphins, qui reçoit les appels d’urgence. Au téléphone, Eléonore déroule sa grille de questions : « Où se trouve le corps ? Avez-vous pris une photo ? » Elle contacte ensuite les services techniques de la ville : il faut récupérer la carcasse avant que la marée ne la rattrape. Sur le terrain, Fabien et Cécile, deux biologistes de Pelagis. Au volant de leur camionnette, ils parcourent les déchetteries des côtes de Vendée et de Charente-Maritime pour examiner les cadavres. Membres du Réseau national d’échouages, ils ont tous deux formé 450 autres experts en France, le plus souvent issus d’associations de défense des espèces protégées. Une fois sur zone, les experts revêtent leur costume : tenue blanche, lunettes transparentes et gants en plastique. Ce 8 mars, à Jard-sur-Mer, Cécile s’attaque aux premières constatations. Un regard lui suffit : « Celui-là n’est pas frais, il a dû dériver pendant plus de trois semaines », estime-t-elle. Il s’agit comme toujours de la même espèce : « Delphinus delphis », le dauphin commun, population la plus répandue sur les côtes françaises, qui regroupe environ 200 000 cétacés. « Pour chaque individu retrouvé, on établit une fiche. Mais lorsqu’il y en a dix, on ne peut pas tous les faire », déplore Cécile. L’autopsie commence. Elle note : fracture du bec, hématomes, état de décomposition avancé en partie dû aux charognards.

L’Europe oblige ses États, depuis 2002, à fournir les données sur les captures accidentelles

Fabien prend les mesures des nageoires et des ailerons. Tout y passe : bol alimentaire, dents, appareil génital. Comme les photographes de la police judiciaire, ils prennent des clichés avec une pancarte pour la date et le lieu. « Tout entre dans une banque de données pour étudier l’espèce. Avec les dents, par exemple, on peut connaître l’âge, et l’appareil génital permet de dire si l’animal s’est reproduit », précise Fabien. « Pour celui-là, on ne peut pas établir la raison de sa mort. Sa décomposition est trop avancée. Mais, généralement, on conclut de manière certaine à une capture accidentelle ».

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En France, le dauphin n’est pas chassé comme au Japon. Mais les indices parlent d’eux-mêmes. Marques de mailles du chalut imprimées sur le corps, queue et ailerons amputés : ils ont été démêlés d’un filet. En vertu d’un arrêté de 2011, le dauphin fait partie des espèces protégées. Mais la « capture accidentelle de cétacés dans les pêcheries » reste tolérée. Depuis le 1er janvier, elle doit obligatoirement être déclarée. L’Europe, quant à elle, oblige ses États, depuis 2002, à fournir les données sur les captures accidentelles. Si en Australie les chaluts s’équipent de caméras, en France, des observateurs sont embarqués selon le bon vouloir des pêcheurs. Fabien se souvient de l’une de ces missions. « Un dauphin avait été pris dans le chalut. L’équipage a cuisiné l’animal selon la recette typique des pêcheurs : de l’ail et beaucoup de beurre. Ça avait un goût de viande rouge… »

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La capture accidentelle des cétacés reste tolérées. ©Tara Lambourne/Sea Shepherd

Entre les centaines de petits poissons argentés, un corps de dauphin apparaît

Les biologistes de Pelagis ne sont pas les seuls à mener leur enquête. Les troupes de Sea Shepherd, l’association du militant écologiste Paul Watson, sont aussi à la manœuvre. Leur uniforme : un sweat noir à tête de mort. Le nom de leur mission : « Dolphin ByCatch ». Ces « Forces spéciales » de l’écologie marine sillonnent les mers du globe à bord d’un ancien bateau de recherches océanographiques japonais, rebaptisé « Sam Simon », en l’honneur du producteur des « Simpson », qui a financé le rachat du bateau en 2013. Pour confondre les responsables du massacre, ils travaillent de nuit, selon un rituel immuable. Un œil rivé au radar, Thomas, le capitaine, repère d’abord les chalutiers pélagiques – ceux qui utilisent des filets traînés par deux bateaux – ainsi que les chalutiers industriels à grande ouverture verticale.

Le 27 février, deux chalutiers pélagiques se retrouvent dans leur ligne de mire : « La Roumasse » et « Le Natif II ». Tous deux pêchent le merlu, très présent à cette période de l’année, qui se nourrit d’anchois, de sardines et de maquereaux. Comme le dauphin. Plus discrets que le « Sam Simon », deux semi-rigides de Sea Shepherd prennent position. À bord, une petite équipe munie d’appareils photo et de caméras commence la planque. L’instant décisif se produit au petit matin, à l’heure de la levée des filets. Entre les centaines de petits poissons argentés, un corps de dauphin apparaît. Déjà mort d’asphyxie, le cétacé est déposé sur le pont. Les activistes lancent un drone pour le filmer. Aussitôt les marins cachent l’encombrante saisie. Des insultes fusent, un des chalutiers tente de faire pression sur un des Zodiac. Sea Shepherd file. Et les images sont publiées.

Il y a deux espèces en voie d’extinction : le pêcheur et le dauphin

Ils étaient sur le pont, les voilà sur le banc des accusés. La défense des pêcheurs s’annonce difficile, en raison notamment du profil des victimes : un animal héros de films, adoré par tous. L’absence de préméditation devrait peser dans la balance, et les avocats des pêcheurs ne manqueront pas de souligner à quel point leurs conditions de travail se sont dégradées ces dernières années. « Il y a deux espèces en voie d’extinction : le pêcheur et le dauphin », admet Willy, un des biologistes de Pelagis. « Les pêcheurs sont fatigués d’être la cible des ONG », rapporte Perrine Ducloy, du Comité national des pêches maritimes. Cette organisation professionnelle a décidé de faire de la catastrophe des dauphins échoués une priorité. « Des solutions pour endiguer le phénomène ont été à l’étude par le passé, mais aucun industriel n’était intéressé pour les développer », explique la jeune femme.

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L’unique technique disponible, les pingers, vient d’Italie : ces répulsifs sonores émettent des signaux qui éloignent les dauphins des bateaux. Eric Guygniec, marin pêcheur depuis 1982 et propriétaire de sept chalutiers à Lorient, les a testés. De janvier à avril 2018, il a muni ses bateaux de ces balises censées effaroucher les dauphins. Résultat : 65 % de prises accidentelles en moins. Depuis décembre, treize chalutiers pélagiques en sont équipés. Mais l’outil n’est pas infaillible. « Malgré tout, mes chalutiers ont attrapé trois dauphins : les pingers n’ont pas résisté à la houle », explique Eric. Le pêcheur est convaincu que les prises accidentelles ne suffisent pas à expliquer le carnage. Il n’est pas le seul. Scientifiques et activistes privilégient la piste d’une responsabilité partagée. Et soupçonnent à demi-mot les navires-usines, dont certains venus d’Espagne, qui prospectent au large. Des mastodontes spécialisés dans la fabrication de surimi ou de farine de poisson, qui opèrent des razzias en toute impunité. L’enquête est loin d’être close.

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