Le Gange : les eaux sacrées… assassinées

Le Gange : les eaux sacrées… assassinées

À Bénarès, ville de 1,2 million d’habitants, la situation est dramatique : la concentration des matières fécales est 66 fois plus forte que le niveau autorisé pour la baignade. | © Nicolas Boyer

Environnement & Animaux

Des millions de fidèles croient trouver le salut en se baignant dans ses flots et en buvant son eau. Mais ce fleuve sacré contient les pires poisons : métaux lourds, matières fécales et produits chimiques intoxiquent lentement mais sûrement ses pèlerins. Un égout à ciel ouvert, que le gouvernement et quelques associations vaillantes tentent de faire nettoyer et assainir. Peine perdue…

Des millions de fidèles croient trouver le salut en se baignant dans ses flots et en buvant son eau. Mais ce fleuve sacré contient les pires poisons : métaux lourds, matières fécales et produits chimiques intoxiquent lentement mais sûrement ses pèlerins. Un égout à ciel ouvert, que le gouvernement et quelques associations vaillantes tentent de faire nettoyer et assainir. Peine perdue…Les premiers rayons de l’aube déchirent la brume hivernale posée sur les rives du Gange. Et Allahabad se réveille vêtue de ses plus beaux habits de fête : des troubadours, montés sur des chameaux, ouvrent le cortège religieux en fanfare. Ils frappent frénétiquement sur de grands tambours accrochés sur les flancs des bêtes et annoncent bruyamment le passage des hommes saints : les sadhus, ascètes hindous adorateurs de Shiva, avancent, le trident à la main, au milieu de la foule de centaines de milliers de personnes. Ce sont les rois du moment, dont la grandeur spirituelle est à la hauteur de leur dénuement matériel : ils marchent simplement drapés dans des toges orange ou complètement nus, la peau grisée par les cendres du feu sacré. Leurs cheveux sales, parfois tressés, pendent jusqu’à la taille, jusqu’aux pieds. Tout autour, la musique enivre la foule, les chariots dorés réfléchissent le soleil. Mais l’allure des sadhus est rapide, et leurs regards, détachés de la ferveur des pèlerins : ils ont rendez-vous avec le Gange.

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Kumbh Mela à Allahabad. C’est la fête la plus importante des hindous. Elle attire des millions de dévots de partout. Ils se « purifient » dans les eaux souillées. © Nicolas Boyer

Ce matin de janvier, les ascètes inaugurent la Kumbh Mela, le plus important pèlerinage hindou et la plus grande procession religieuse du monde, qui draine tous les trois ans, de mi-janvier à début mars, plus de 100 millions de croyants. Les pèlerins viennent se purifier dans ce lieu vénéré où le Gange, mère de tous les fleuves indiens, rencontre un autre cours d’eau sacré, la Yamuna. « C’est un moment unique, les mots me manquent, s’extasie Dev Baba, un homme de 60 ans, torse nu et encore dégoulinant après son immersion, alors qu’un hélicoptère de l’administration régionale fait pleuvoir des pétales de rose sur les baigneurs. « Ici, vous avez des riches, des pauvres, des gens de hautes ou de basses castes, mais quand nous nous déshabillons pour nous plonger dans notre mère le Gange, il n’y a plus de différence entre nous. »

Le Gange sera toujours pur, même si les eaux usées des villes sont déversées dedans.

La relation est charnelle, filiale donc, pour les hindous. Le Gange, dans la mythologie hindoue, est né de la chevelure de Shiva et a le pouvoir de purifier ceux qui s’y baignent. Mais ce fleuve de 2 500 kilomètres, qui prend sa source dans l’Himalaya pour se jeter dans le golfe du Bengale, à l’est de l’Inde, est surtout la « mère nourricière » de centaines de millions d’habitants des plaines agricoles du nord du pays, dont il irrigue les champs. En plus de cela, pendant la mousson, il se transforme en torrent, sort de son lit pour drainer les minerais et les plantes de cette région fertile, et acquiert ainsi une richesse biologique rare qui lui permet de lutter contre de nombreuses pollutions. Cela finit de conférer, aux yeux de ses adorateurs, un statut mystique au Gange. « Les bonnes bactéries contenues dans le fleuve lui permettent de se régénérer », affirme Ram Krishna Dwivedi, ingénieur quadragénaire et dévot originaire d’Allahabad. « Le Gange sera toujours pur, même si les eaux usées des villes sont déversées dedans. Pour les hindous, c’est l’eau la plus pure sur terre, et nous l’utilisons pour les importantes cérémonies religieuses. C’est notre mère, et une mère ne pourra jamais être polluée », conclut-il en buvant une gorgée de cette eau.

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La pollution des tanneries

Pourtant, cette « mère », le Gange, semble bien malade, après des décennies de mépris de la part de ses enfants. Et la première agression vient des tanneries de la ville de Kanpur, située à quelque 200 kilomètres en amont d’Allahabad. Le quartier de Jajmau accueille officiellement 260 usines semi-industrielles de travail du cuir. À l’intérieur, les scènes rappellent les heures les plus sombres de la révolution industrielle, de la fin du XIXe siècle. Des ouvriers piquent, à l’aide de crochets, de grandes peaux de bovins fraîchement séparées de la chair et les déposent dans des cuves d’eau salée mélangée à de l’acide sulfurique. D’autres les récupèrent à la main, parfois sans gants, pour les envoyer dans d’énormes tonneaux. Ils versent ensuite dans la barrique la poudre verte de chrome qui servira à transformer la peau putrescible en cuir vestimentaire. Le tonneau en bois se met alors à tourner pour mélanger le produit à l’eau. Des liquides colorés commencent à en ressortir et dégoulinent vers les différents égouts. Chaque tannerie de Kanpur, qui travaille plus de 50 peaux par jour, est dans l’obligation de disposer d’une machine de traitement primaire des eaux chromées. Mais « beaucoup ne les utilisent pas, car cela leur coûte trop cher », affirme Rakesh Jaiswal, fondateur de l’association environnementale Eco Friends, qui lutte depuis une trentaine d’années contre ces pollutions des tanneries. « Ces eaux extrêmement toxiques partent donc dans les égouts communs, alors que les stations d’épuration n’ont pas la capacité de retraiter le chrome. Celui-ci finit alors dans le Gange et endommage la faune et la flore du fleuve », déplore le militant.

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Des montagnes de peaux imprégnées de chrome épandent leur poison dans les sols et les eaux. © Nicolas Boyer

Les tanneurs, eux, rejettent ces accusations : « Nous respectons scrupuleusement les règles de traitement des eaux usées, affirme Qazi Jamal, propriétaire d’une tannerie et ancien secrétaire général de l’Association des petits tanneurs de Kanpur. Mais le problème a commencé vers l’an 2000 : les autorités de contrôle de la pollution ont autorisé l’ouverture de 227 nouvelles tanneries. Mais elles n’ont pas agrandi l’usine publique de retraitement des eaux usées. » Les eaux toxiques non traitées, noires et bleues, s’écoulent donc dans les petits égouts à ciel ouvert qui passent entre les ruelles du quartier de Jajmau, en direction du Gange. En aval, sous un pont routier, là où le fleuve s’élargit, deux hommes pêchent, insouciants : « Bien sûr que nous mangeons ces poissons, ils sont même très bons. Il faut juste bien les cuire, nous répond l’un d’eux, quand on lui communique notre doute sur la qualité de l’eau. Il compte déjà six poissons dans sa besace. L’eau circule, donc il n’y a pas de problème. De toute façon, c’est Madame le Gange. Son eau est pure ! »

Les plans gouvernementaux insuffisants

Lors de la Kumbh Mela de 2013, un centre de recherche public avait toutefois testé les eaux du Gange et conclu que le niveau de chrome VI était cinquante fois plus élevé que la limite recommandée, une quantité cancérigène à la consommation. Cette année, le gouvernement a reconnu le danger et forcé les tanneries de Kanpur à fermer ces bains pendant les deux mois de pèlerinage. Cette mesure représente un désastre économique pour les tanneurs, mais montre le zèle de l’administration dans le domaine. Le Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi a en effet promis, il y a cinq ans, de nettoyer la « Mère Gange » et a lancé un gigantesque plan d’investissement quinquennal de près de 3 milliards d’euros pour relier les maisons aux égouts, construire des stations d’épuration et revigorer la biodiversité du fleuve. Soit un décuplement des efforts financiers par rapport aux multiples initiatives publiques de sauvetage du Gange lancées depuis trente ans. Cela a permis la rénovation ou la construction de 2 300 kilomètres d’égouts dans les dizaines de villes riveraines du fleuve, ainsi que le retraitement de plus de 800 millions de litres d’eaux usées supplémentaires. « Nous avons mis l’accent sur la durabilité des infrastructures d’épuration, explique Rajiv Ranjan Mishra, directeur de ce programme gouvernemental, appelé Namami Gange. Les opérateurs qui les construisent seront responsables de leur entretien pendant quinze ans. Nous pensons ainsi qu’ils seront plus attentifs à leur chantier. »

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Mais la motivation et le budget ne suffisent pas : une énorme majorité des progrès réalisés relevaient en fait de projets lancés par le gouvernement précédent, et, au bout de cinq ans, moins d’un quart des infrastructures prévues par ce plan ont été réalisées, à cause de la difficulté d’acquérir des terres dans un pays si densément peuplé, de la corruption ou de l’inefficacité de la bureaucratie indienne. La promesse était du reste insensée, quand on sait qu’il a fallu aux Français plus d’un siècle, entre 1870 et 1990, et dans un bassin de population bien plus petit, pour nettoyer la Seine.

Aujourd’hui, en Inde, plus de la moitié des eaux usées des centaines de villes qui bordent le Gange continue à s’y déverser, non traitée. La concentration en matières fécales a même empiré à la sortie de la plupart des métropoles, pour atteindre, dans les villes comme Bénarès, 66 fois le niveau recommandé pour la baignade.

La concentration des matières fécales

Cette inefficacité révolte Vishwambhar Nath Mishra. Ce militant est une figure tant spirituelle que temporelle de Bénarès : il est prêtre, descendant d’une haute lignée de brahmanes, ainsi que président d’une association d’étude et de défense du Gange, appelée Sankat Mochan Foundation. « Cette partie de 5 kilomètres du Gange [qui passe devant Bénarès] est la plus sacrée du pays, alerte M. Mishra. Entre 40 000 et 50 000 personnes y font leurs ablutions tous les jours et certains viennent boire son eau. Ces gens sont en grand danger et peuvent être considérés comme une espèce menacée de disparition, car leur vie quotidienne dépend de cette interaction avec le fleuve. » À Bénarès, l’eau du Gange est considérée comme tellement pure que les hindous croient que le simple dépôt des cendres d’un défunt à cet endroit peut lui épargner d’infernales réincarnations. Le Premier ministre est élu de la circonscription de Bénarès, et c’est donc depuis cette cité plurimillénaire, l’une des capitales de l’hindouisme, qu’il a promis de nettoyer le Gange. En octobre dernier, il a ainsi inauguré une station d’épuration d’une capacité de 140 millions de litres par jour… qui était planifiée depuis 2010. Cette lenteur d’exécution est dénoncée par M. Mishra, qui critique également la technologie utilisée, incapable de traiter de manière « satisfaisante » les matières fécales. Selon les prélèvements réguliers réalisés par son association, la concentration en matières fécales a augmenté de 36 % depuis trois ans dans les parties les plus fréquentées par les baigneurs, et a été multipliée par 84 dans les endroits les plus pollués, où les eaux non traitées sont renvoyées directement dans le fleuve.

Comme beaucoup, il considère que le problème n’est pas seulement de nettoyer le Gange, mais de lui permettre de couler : vingt-quatre barrages restreignent son flot, et surtout, environ la moitié de son eau est pompée pour irriguer les champs de ce bassin de plusieurs centaines de millions d’habitants. Ce qui réduit bien entendu sa capacité à absorber les différentes pollutions.
Gopal Pandey, yeux fendus et nez aquilin qui pointe sous de petites lunettes, a eu le temps d’observer le dépérissement de ce fleuve sacré à Bénarès. Chaque semaine, depuis vingt-huit ans, ce laborantin de la Sankat Mochan Foundation prend sa barque et réalise les relevés de l’eau du Gange, avant de remonter les marches raides de ses quais vers son petit laboratoire de Tulsi Ghat. Entre deux tubes à essai, il nous montre les résultats des dernières semaines le long des rives de la ville sainte : entre 31 000 et 52 millions de particules fécales pour 100 millilitres (p/ml), suivant les points de relevés, alors que le niveau recommandé pour la baignade est de 500 p/ml. « Le retraitement a peut-être augmenté, mais la quantité d’eaux usées a aussi explosé, résume-t-il, fataliste. Le résultat est qu’au bout de toutes ces années, la qualité de l’eau du Gange ne change pas. Ce sont seulement les gouvernements qui changent. »

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