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« Au Bangladesh, une femme après la puberté perd sa valeur matrimoniale » dit Runa Khan, CEO de l’ONG Friendship

Runa Khan

Nous avons rencontré Runa Khan, fondatrice et CEO de l'ONG Friendship, à Bruxelles. Elle mène un combat de longue haleine contre l'extrême précarité. | © Ronald Dersin

Environnement & Animaux

Issue d’une lignée aristocratique, rompue aux réalités d’un territoire malmené, Runa Khan officie essentiellement dans les sphères du « disaster management » et de l’extrême précarité au Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres et les plus peuplés du monde.

« Le Bangladesh aujourd’hui doit faire face à deux des plus grands challenges humains : le changement climatique et la question des réfugiés Rohingya. Et nous avons besoin d’aide. Parce que le monde ne réalise pas que nous sommes un tout petit pays qui offre tout ce qu’il a. Et que nous devons répondre à ces challenges… »

Nous l’avons rencontrée à Bruxelles lors de l’inauguration de l’antenne belge de Friendship, présidée par la princesse Esmeralda et en présence notamment de Yann Arthus-Bertrand. C’est en croisant, parmi tant de contacts fondateurs, une femme qui doit choisir entre éclairer son foyer et nourrir son bébé, que cette femme éduquée dans ce qu’elle nomme un cocon, elle-même engagée dans un mariage arrangé donne corps à la vocation qui sommeille en elle. Femme musulmane et entrepreneur social, Runa Khan a créé cette ONG qui vient en appui aux plus démunis et au secours notamment des réfugiés Rohingya, elle défend également les femmes et combat les unions forcées et les mariages d’enfants.

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Son combat de longue haleine contre l’extrême précarité lui fait sillonner le globe à la recherche d’appuis, notamment à travers le lancement d’antennes nationales comme celle de Friendship Belgium il y a quelques mois. « Les Européens ne réalisent pas la chance qu’ils ont de vivre dans un continent globalement uni et le Benelux est un facteur clé de cette unité. Il faut maintenir les choses dans ce sens », dit-elle quand on lui demande comment elle classerait l’Europe en termes d’humanité par rapport à d’autres continents. « Je ne connais pas d’autre continent qui ait la force, le potentiel de l’Europe. Je crois qu’on ne prend pas suffisamment conscience de cette force de l’Europe, Benelux en particulier. Pour le monde de demain, je crois qu’il n’y a pas d’autre continent qui soit capable, comme l’Europe, de préserver l’unité du monde. Nous avons besoin de plus d’unité. Les Européens, qui ne réalisent pas la force qu’ils ont, doivent le comprendre. »

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Issue de la plus ancienne famille du Bangladesh, Runa Khan a créé avec Friendship un modèle humanitaire de “développement intégré” dans son pays, régulièrement ravagé par des désastres climatiques. Elle préside l’organisation qui compte aujourd’hui près de 2400 employés, la plupart d’entre eux issus des communautés locales. Elle travaille avec deux bateaux-hôpitaux, bientôt sept. Elle entend apporter « espoir et dignité » aux communautés blessées par ces changements climatiques. Leur permettre de revivre. Elle défend aussi les femmes, contribue à leur donner le pouvoir, à leur rendre le respect qu’elles méritent.

Aristocrate tout-terrain

Elle virevolte dans un sari soyeux aux tons sobres. Du bronze assorti à ses yeux. Un langage direct, imagé. Pétulante, loquace, passionnée, Runa Khan, monument vivant de l’humanitaire au Bangladesh, parvient à éviter certains poncifs de la charité. Quand on évoque les événements exclusifs auxquels elle est régulièrement conviée – soirées avec Al Gore, ou à Buckingham, comme cette réception de la princesse Ann il y a quelques semaines en l’honneur du projet Ascent pour les survivants des attaques à l’acide -, elle minimise sa notoriété dans les cercles huppés. «Oh, vous savez, tout cela c’est pour donner de la visibilité aux projets. Puisque vous parlez d’Ascent, je rappellerai que ces attaques, souvent perpétrées par des maris, d’anciens amants, sont évidemment trop nombreuses. Les endroits où l’on peut se procurer de l’acide ne sont pas protégés, il est trop facile de s’en procurer : acides de batterie, batteries pour panneaux solaires…»

Elle rompt son mariage arrangé

Runa Khan est issue d’une lignée aristocratique des zamindars, propriétaires du Bengale. Après des études de géographie et sciences humaines notamment, elle est engagée à l’âge de 19 ans dans un mariage arrangé avec un cousin. « Je travaillais à domicile. J’écrivais des livres pour les enfants, ensuite j’ai commencé à oeuvrer pour la communauté de migrants au Bangladesh. Je savais que je voulais en faire davantage. Je descends d’une des plus vieilles familles du pays. Nous n’étions pas vraiment riches mais je ne suis jamais allée à l’école en bus, nous étions toujours escortés… J’ai vécu dans une véritable bulle, un cocon. Je me sentais privilégiée et je voulais sortir de cette zone de confort. » Elle fera des rencontres déterminantes sur le terrain âpre de la misère noire : « Il y a des visions de la pauvreté ordinaire dans ce pays qui ont fait qu’à un moment, on ne peut que se sentir responsable.»

Issue d’une lignée aristocratique, rompue aux réalités d’un territoire malmené, Runa Khan officie sur le terrain du « disaster management » et de l’extrême précarité au Bangladesh, pays d’eau surpeuplé. © Ronald Dersin
Après son divorce, elle rencontre Yves Marre, un aventurier français, ancien steward d’une compagnie aérienne et marin de son état. En 1994, il fait le voyage de France vers le Bangladesh avec une péniche fluviale, La Flèche d’Or, dont il souhaite faire don à un organe caritatif. « Il a rencontré mon père qui lui a suggéré de faire du bateau un hôpital flottant. » Ce sera le premier Lifebuoy Friendship Hospital. Ils le concevront ensemble pour l’ONG, avec le soutien financier d’Unilever.

Un premier bateau-hôpital pour les victimes de désastres climatiques

Avec ce bateau-hôpital, Runa Khan et son équipe naissante iront prêter secours aux populations fragilisées du Bangladesh, pays d’eau où les catastrophes naturelles – cyclones, inondations liées à la mousson, à la fonte des glaciers himalayens… – contraignent les habitants à des déplacements constants dans des zones privées de structures étatiques classiques. Et dans les régions où celles-ci existent, les institutions publiques s’avèrent souvent stériles. La gestion calamiteuse de certaines industries, la pénurie en ressources d’énergie, les tensions politiques, la mauvaise gouvernance et une corruption endémique détruisent les vies et les énergies. «Dans ces régions, même quand la bureaucratie locale et le gouvernement travaillent consciencieusement, la géographie rend les choses difficiles. À cause des coûts et du temps nécessaires pour rejoindre ces zones, il est souvent très compliqué d’y construire des infrastructures permanentes comme des ponts routiers ou des hôpitaux.»

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Les cliniques itinérantes de Friendship soignent gratuitement des dizaines de milliers d’individus chaque année sur les “chars”, ces îles éphémères qui surgissent sur les grands fleuves du pays, le Brahmapoutre, le Gange et le Meghna. C’est sur ces lambeaux de territoire que tentent de survivre des populations – plus d’un million d’habitants – ravagées par le manque. Ce sont des abris et des terres fragiles qu’il faut sans cesse recréer. Les populations résistent quelques années au maximum et s’ajoutent ensuite aux flux de réfugiés climatiques.

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Anciennement parmi les bateaux de l’ONG, le fameux Rainbow Warrior 2, cadeau du temps de Kumi Naidoo, alors directeur exécutif de Greenpeace, aujourd’hui secrétaire général d’Amnesty International. Au cours de l’année 2019, cinq bateaux-hôpitaux supplémentaires, tous financés par la Banque Islamique de Développement, seront progressivement mis en exploitation par Friendship.

Dignité globale

« Les gens peuvent vivre dans la pauvreté, mais ils ne peuvent pas vivre sans dignité et espoir. Ils y ont droit. » C’est un des leitmotivs de Runa Khan qui relancera notamment l’apprentissage de la construction de bateaux en bois. « Le business devrait voir les entreprises caritatives comme des fournisseurs de services », martèle celle qui, en tant qu’entrepreneur social, se targue d’appliquer de nouveaux schémas de travail dans le développement.
Le modèle qu’elle préconise répond aux questions combinées de la santé, de l’éducation, du “disaster management” bien sûr et du développement économique. Il s’inscrit dans cette perspective de dignité globale au Bangladesh, qui compte plus de 160 millions d’habitants. Elle crée des écoles, des centres de formation, et poursuit sa lutte contre les mariages d’enfants, encore très fréquents.

Avec Esmeralda de Belgique qui chapeaute l’antenne belge de l’ONG Friendship créée par Runa Khan. ©Ronald Dersin

« Je pèse la chance qu’ont les Européens»

Paris Match Belgique : Vous avez lancé il y a quelques mois l’antenne belge de Friendship.

Runa Khan. Je suis pleine de gratitude, j’étais épatée par l’écrasante réponse que nous avons reçue pour ce lancement. Il y avait du génie dans la sélection d’invités belge qui étaient présents : une palette de personnalités issues du monde des affaires, du monde académique ou humanitaire. Des profils susceptibles de contribuer à notre plateforme, qui se positionnent franchement au-delà des questions financières et sont prêtes à parler de Friendship, à promouvoir nos actions. Ce sont des ambassadeurs de l’organisation. Nous ne disposons pas de budgets extrêmement larges mais nous avons des projets sincères, crédibles. Nous privilégions ces relais. Des personnalités fortes, de haut mérite, comme Yann Arthus-Bertrand, en font partie. Friendship ne fonctionne pas sur une ambition de développement propre mais sur les objectifs, les missions. Nous favorisons d’abord les réponses aux besoins cruciaux qui rendent leur dignité aux populations fragilisées. Dans l’organisation, les donateurs ont la responsabilité de savoir ce qu’il se passe. Il y a un engagement en profondeur. Il faut souder, ficeler les partenariats de façon plus solide. Ces partenariats doivent aller bien au-delà des aspects financiers. Pour développer un projet de terrain au Bangladesh, il faut les outils du management, des connaissances en technologie, en comptabilité, des aptitudes diverses. Seulement alors peut-on réaliser de vrais projets. Vous savez, au Bangladesh, on peut toucher facilement des millions d’âmes mais changer profondément des vies est une autre affaire.

Vous privilégiez la mise en lumière de ces « modèles atypiques » de développement, des témoins qui ont réussi à se dépasser.

Nous voulons que chaque action ait du contenu. Ce ne sont pas les qualités qui sont forcément citées en priorité dans les actions humanitaires. Un témoin dont la vie a changé, qui a guéri d’un cancer par exemple, peut délivrer un message fort à la population. Un message d’espoir. Ceux qui ont réussi à combattre leur condition, vont s’exprimer dans les écoles. Nous avons besoin en effet de modèles atypiques qui puissent s’exprimer. Par exemple des élèves qui ont été formés dans les écoles du cru et sont devenus des enseignants fiables. Nous obtenons, grâce à leurs récits de vie, les meilleurs résultats dans les lieux d’apprentissage.

Bangladesh. Des commerçants en bateau. © Photo : Friendship.

Vous refusez aussi l’importation de systèmes externes.

Pour construire un projet de qualité, il faut tenir compte de l’écosystème local. Et ne surtout pas en importer un. Friendship compte aujourd’hui 79 écoles et 74 centres d’apprentissage pour adultes. Nous avons deux bateaux-hôpitaux, un hôpital de terre et nous gérons directement 500 cliniques mobiles qui proposent des services suivant les règles de l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

Contre les lâchers de nourriture par hélicoptère

Il y a des écueils à éviter. Vous parliez de la formation, cruciale.

Il faut en effet de « l’awareness”, la conscience et la connaissance. Sans cela, vous risquez d’engendrer les mauvaises actions. Les dons directs d’argent par exemple peuvent entraîner de la corruption. Une organisation qui distribue soudain un salaire pour grosse journée de travail peut déséquilibrer tout l’écosystème. La responsabilité des donateurs est cruciale pour équilibrer les choses avec l’encadrement nécessaire. Un autre exemple : nous sommes opposés aux lâchers de nourriture par hélicoptère. Car sans sécurité et gestion ad hoc, les personnes qui attendent les secours peuvent faire face à de la violence et même encourir la mort en essayant de récolter la nourriture dans le chaos. Ceci amène tant d’indignité à ceux qui ont déjà énormément souffert. Nous nous assurons donc toujours d’organiser la distribution directement sur le terrain. Je me souviens aussi que quand nous préparions à lancer le Lifebuoy Friendship Hospital, on nous avait suggéré d’en faire un usage commercial destiné au tourisme et d’utiliser les revenus pour nos actions caritatives. Mais je m’y suis fermement opposée car utiliser un bateau qui nous a été donné, pour entrer en compétition avec d’autres bateaux qui ont fait l’objet d’investissement propres aurait été de la concurrence déloyale.

Bangladesh. Des habitants se déplaçant sur un bateau. © Photo : Friendship.

Que dire du « charity business », une expression franglaise par ailleurs et un principe qu’on dit souvent cher aux pays anglo-saxons, États-Unis en particulier. Est-ce une attitude qui devrait se développer davantage en Europe par exemple ?

L’expression “charity business” me préoccupe. Cela englobe deux types d’actions qui sont très différentes. Le caritatif ne peut pas être un business. Et personne ne veut faire l’objet de “charité” pour toujours. La charité est nécessaire parfois pour créer une plateforme qui permette à l’individu de démarrer sa vie à l’aide de ce support. Qui lui permette de se tenir debout et de pouvoir gagner sa vie comme un citoyen indépendant. L’Europe a un système de sécurité sociale solide que j’admire beaucoup. Venant du sud du globe, je pèse la chance qu’ont les Européens. Même s’il y a beaucoup de charité individuelle aux États-Unis, je n’ai jamais vu de pénurie de caritatif en Europe.

La lumière ou le pain

Un jour vous rencontrez, sur une île du nord du Bangladesh, une femme qui devait “choisir entre s’éclairer et nourrir son enfant”. Vous, l’aristocrate cultivée, êtes heurtée de plein fouet par ce premier contact avec l’extrême misère.

Dans mon enfance, je n’ai pas été en contact avec la pauvreté. Cette femme que j’ai rencontrée devait en effet choisir entre dépenser de l’argent pour nourrir cet enfant ou pour allumer une chandelle le soir. Elle devait donc donner à manger à l’enfant avant le coucher du soleil et ensuite le coucher au plus vite puisqu’il n’y aurait plus de repas le soir. Il y a cet autre exemple aussi, qui fut décisif. C’était une femme qui prenait part à nos camps de santé. Son mari souffrait du syndrome de Buerger (une inflammation occlusive et segmentaire des artères et des veines, caractérisée par une thrombose et une recanalisation des vaisseaux atteints. NDLR). C’est une maladie proche de la lèpre, en plus douloureux. La misère et le tabagisme accentuent ce mal. Ils avaient deux enfants et vivaient dans une maison de paille, sur une île couverte de sable, des kilomètres de sable. Je leur ai demandé comment ils se nourrissaient. Elle m’a répondu qu’elle se rendait au port à pied, soit trois à cinq heures de marche, prenait le bateau jusqu’à une grande ville, y pratiquait la mendicité pendant près de quinze jours, ensuite achetait du riz, de l’huile et des masalas (combinaisons d’épices) qu’elle ramenait à ses enfants. Et puis elle repartait aussitôt pour son long voyage vers la mendicité. En tant qu’être humain, on ne peut pas regarder ailleurs et ignorer le problème.

Femme dans un champs au Bangladesh. © Photo : Friendship.

Économie, sécurité et climat : telles étaient les trois priorités officielles du gouvernement belge par exemple, telles que présentées en décembre dernier. Dans un pays comme le Bangladesh, quels sont les éléments prioritaires et dans quel ordre pour sauver quelqu’un de l’absolue précarité ?

Généralement, les soins de santé, la préparation aux désastres – dont les secours et l’assistance -, l’eau, l’hygiène et un toit. Et quand un cataclysme frappe une région, les priorités sont à établir comme suit : eau, nourriture, hygiène et abri. Mais il faut impérativement donner une formation à une personne avant de lui faire un don financier.

Apprendre à pêcher donc, plutôt que de recevoir un poisson.

La personne qui n’a jamais eu de bétail ne peut pas s’occuper d’une chèvre. C’est la réalité de millions de gens. Même l’homme le plus riche dépensera toute sa fortune s’il n’a pas appris à travailler. Et quand on leur donne accès aux fonds, il faut donner de surcroît à chacun une formation d’entrepreneur pour gérer cet argent. Nous nous assurons par ailleurs qu’ils commencent à comprendre le système économique et socio-politique dans lequel nous vivons. Il faut qu’ils sachent comment le parlement fonctionne. Une veuve par exemple doit pouvoir aller chercher elle-même un certificat de naissance, de décès, une carte d’identité, etc. Beaucoup pensent que ces institutions ne les concernent pas, qu’ils n’ont pas droit aux mêmes services que d’autres car, n’ayant pas de travail, ils pensent ne pas payer de taxes. Nous leur expliquons qu’il suffit d’acheter un sari pour payer une taxe, pour contribuer déjà au bien commun. L’achat d’un simple sari suffit à devenir acteur dans son propre pays, sa propre communauté.

Des îles libérées du mariage précoce

Vous travaillez également sur les aspects juridiques du quotidien.

Nous avons implanté des services paralégaux dans les villages. Nous apprenons aux familles à consulter le responsable du village ou à se rendre à la police du district pour les conseiller ou dénoncer des faits. Nous progressons. Grâce à Friendship, deux îles ont pu être déclarées, par le gouvernement local, comme étant libérées – donc désormais exemptes – de tout mariage précoce.

Une communauté se rassemble autour d’une base érigée par l’ONG Friendship au Bangladesh. © Friendship

Vous combattez les mariages forcés.

Au Bangladesh, les mariages arrangés sont courants et communément acceptés. Ils doivent l’être par le garçon et la fille. Mais dans de nombreuses situations, les jeunes gens sont contraints de s’unir contre leur volonté. Dans ces cas, ce sont toujours les femmes qui souffrent le plus. Surtout en raison de leur manque d’indépendance économique, elles sont souvent maltraitées et abandonnées sans ressources, c’est le cas surtout parmi les familles les plus démunies. Le principe des mariages forcés est en opposition totale avec le Coran. C’est inacceptable. Il y a aussi des gens qui tombent amoureux et s’enfuient pour vivre cet amour. C’est très fréquent. Ce phénomène se retrouve dans toutes les classes sociales.

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Nous luttons également contre le système traditionnel de “dowry” (dot) tel qu’il se pratique au Bangladesh ; un transfert de propriété parentale – des cadeaux ou de l’argent venant de la famille de la future épouse sont transmis par le mariage au futur époux. Ce système de “dowry” est très coûteux pour les familles qui ont une fille. C’est un système social et non religieux. Nous mettons sur pied des sessions de formation pour apprendre aux femmes et à leurs familles qu’il n’y a aucune obligation sociale ou religieuse de fournir cette dot au mari. En effet, légalement et selon l’Islam, c’est le fonctionnement inverse qui doit être appliqué : l’homme est censé s’engager et fournir un appui financier à son épouse pour que cette dernière puisse s’assumer en cas de séparation. C’est un système d’aide sociale qui s’appelle le “dower system”, ou système de dot du mari. (Aux termes du droit islamique, la dot que le mari doit donner à sa femme est une condition du mariage.)

Vous-même avez connu une union arrangée.

Oui, mon premier mariage était un mariage arrangé. Je viens d’une des plus anciennes familles du Bengale et j’ai pris ce mariage comme faisant partie de la norme, de la tradition. Jusqu’à un certain âge, j’ai vécu dans un environnement ultra protégé. Plus tard, j’ai réalisé que le mariage dans lequel j’étais engagée n’était pas ce que je voulais faire de ma vie, et j’ai divorcé.

Le divorce ne fut pas trop laborieux à obtenir ?

Non, parce que nous avions la chance de provenir de milieux privilégiés, c’était assez simple en réalité. Cela ne m’a pas fait peur. C’était davantage un problème familial qu’un problème sociétal. Ma famille a compris que quelque chose n’allait pas dans mon couple et elle m’a soutenue. Je suis restée très proche de mon beau-père par exemple. Par ailleurs, l’islam permet le divorce quand la vie commune devient difficile, conflictuelle. Les femmes y ont le droit comme les hommes.

« Une femme après la puberté perd sa valeur matrimoniale »

Que dire du mariage des enfants, des mineurs ?

C’est un problème très grave. Il faut beaucoup d’empathie et tenter de comprendre pourquoi ça se passe. Dans un environnement où un père a un revenu d’1 euro par jour, il ne peut pas protéger sa famille. Il peut essayer de marier les enfants pour les protéger. Leur assurer une survie, mais aussi avoir un peu d’argent pour le reste de sa famille. Une femme, dès qu’elle a passé la puberté, perd sa valeur matrimoniale. Être vierge et jeune ajoute de la valeur matrimoniale. Pour ces parents, le premier critère dans le mariage de leur progéniture sera donc économique. Les parents d’une fillette vont rechercher un homme qui a les reins un peu solides. Le deuxième critère est la recherche d’un homme bon. Le troisième est une quête de sécurité. Ils ne peuvent pas s’occuper de jeunes filles adolescentes, ne sont pas toujours en mesure de les contrôler, de les protéger. Au Bangladesh on est majeur à 18 ans pour une femme, 21 ans pour un homme.

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Vous défendez les droits des femmes contre la violence domestique notamment. Comment attaquez-vous cette question des mariages d’enfants, à travers l’éducation seulement ?

Nous y travaillons à partir de l’angle de la santé. On montre par exemple le nombre de cancers de l’utérus qui peuvent survenir chez des très jeunes filles. Nous insistons sur les risques physiques qu’il y a à exposer des fillettes à des rapports sexuels. Des jeunes filles peuvent souffrir d’un prolapsus de l’utérus qui engendre des pertes d’urine et des odeurs désagréables. Cela peut ostraciser même les plus belles filles. Nous l’expliquons. Les mères qui ont vécu cela se rendent compte qu’elles ne peuvent pas y exposer leur propre fille. Nous proposons aussi des opérations. Ce sont des opérations d’une demi-heure. L’ensemble de ce programme s’adresse à la fois aux hommes et aux femmes. Une mère qui comprend, ce n’est pas suffisant, il faut un mixte de genres. Il faut que chacun soit conscient de ces dangers. Nous avons aussi des théâtres itinérants, qui se déplacent de village en village. Des spectacles qui parlent de mariages d’enfants, notamment, où l’on apprend des choses. Des groupes de femmes s’y créent. Des formations se donnent. Un homme récemment nous a dit qu’après avoir vu le spectacle, il est revenu vers sa promise et a réalisé qu’elle n’était qu’une enfant. Il a abandonné le projet de mariage.

« La stigmatisation des musulmans est bien pire aujourd’hui »

Le terrorisme en Europe a accru le fossé entre communautés religieuses. Comment voyez-vous la façon dont les musulmans sont considérés aujourd’hui en Occident?

La stigmatisation est bien pire aujourd’hui. Si une personne faute, c’est l’ensemble de la communauté musulmane que l’on blâme. On parle de la violence islamiste, on évoque rarement celle qui sévit en Amérique du sud. Il faut travailler davantage pour éviter ces généralisations, les clichés et les amalgames.

Comment classeriez-vous l’Europe aujourd’hui en termes d’humanisme par rapport à d’autres continents ?

Bruxelles est la capitale de l’Europe, c’est une grande force. Le poids du Benelux est très important. De manière générale, je dirais que les Européens ne réalisent pas la chance qu’ils ont de vivre dans un continent globalement uni. Je ne vois pas d’autre continent qui présente une telle unité et le Benelux est un facteur clé de cette unité. Il faut maintenir les choses dans ce sens.

Avez-vous envisagé de vous lancer en politique ?

Lors d’une conférence que j’ai donnée au Collège de France, un professeur m’a posé cette question : Pourquoi ne militez-vous pas davantage ? Ce jeune professeur a pris sa chaise et l’a reculée ostensiblement. J’ai dit : je ne suis pas intéressée par la politique. Il faut choisir ses batailles. Pour ma part, je dois choisir soigneusement les thèmes qui vont être gratifiés d’un financement, les montants qui vont être alloués aux missions de développement.

Yann Arthus-Bertrand lors de la Conférence de l’Onu sur le climat à Copenhague, le 11 décembre 2009. ©EPA/Niels Ahlmann Olesen Denmark Out.

Yann Arthus-Bertrand, Al Gore, Michael Moore… De nombreux réalisateurs ont produit des films hypermédiatisés sur les changements climatiques et les challenges liés. Où vont vos préférences ?

Human de Yann (Arthus-Bertrand) intègre superbement la beauté et le pathos. L’esthétique et le combat. Sans agressivité mais avec un engagement profond. Michael Moore et Al Gore ont délivré avec force leur propre message.

Dans l’absolu, avez-vous des héros, des “role models” ?

Nelson Mandela, mère Teresa aussi. J’ai eu la chance de la rencontrer en 1995 lors d’une visite qu’elle a faite au Bangladesh, suite à une invitation de mon père comme membre du Rotary et pour une sorte de pré-inauguration du premier bateau-hôpital de Friendship. Et j’admire mon père Alim Khan et le pape François. Deux personnalités qui sont à mes yeux très engagées sur les plans tant spirituel que philosophique. J’admire les gens qui sont engagés dans ces sphères. Il y a en eux quelque chose qui les dépasse, c’est important. Ils ont fait des choix justes et pris des décisions qui affectent l’humanité. J’explique à mes équipes que pour être un leader, il faut être totalement sincère. Personne n’est dupe. Les gens sentent le manque de sincérité ou d’investissement personnel. En tant que leader, vous avez une sacrée responsabilité. Un leader qui est citoyen américain, quand il prend la parole en public ne doit pas déclarer par exemple qu’il n’apprécie pas les étoiles du drapeau américain. Parce qu’en tant que leader, il ou elle a la responsabilité de soutenir l’image du pays, ce que ces étoiles représentent et ce quelles que soient ses préférences personnelles. Le leadership est une responsabilité au plus haut niveau. Cette responsabilité va bien au-delà des désirs et préférences de chacun. Elle doit être exemplaire.

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