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Blacks Mambas : ces femmes qui traquent les braconniers

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Lukie, 31 ans, Belinda, 30 ans, et Pretty Loveness, 28 ans, en reconnaissance. | © Juliette Robert

Environnement & Animaux

Dans la province du Limpopo, elles sont un bataillon de femmes sans arme qui protègent les rhinocéros, les fauves et les éléphants 24 heures sur 24. Un métier subtil et dangereux face à des braconniers prêts à tirer. Nous avons rencontré ces reines du bush en leur royaume. 

 

Ce mardi de novembre, à Balule, la patrouille du soir accuse un léger retard. Impossible de partir, il faut d’abord que cesse le vacarme : attendre que se tarissent les torrents d’eau battant le toit de tôle du QG, que s’assagissent les éclairs zébrant le ciel et que se redressent les acacias ployant sous les assauts du vent. Ici, à la saison des pluies, le ciel décide des horaires. Et puis l’orage passe. Alors Leitah Mkhabela et Felicia Mogakane peuvent enfin grimper dans leur véhicule tout-terrain et, comme leurs camarades aux quatre coins de la réserve, mettre le contact. Cousu sur la veste de leur treillis, un écusson décrit leur fonction et l’importance de leur mission : une tête de rhinocéros ceinte de deux serpents venimeux. Il est 18 h 17 et les Black Mambas s’en vont veiller sur la nuit sud-africaine.

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La toute première unité féminine de lutte contre le braconnage du pays a été fondée en 2013 par l’ONG Transfrontier Africa. Cette brigade a fait le pari d’une alternative aux dispositifs classiques, testostéronés et lourdement armés. À Balule (province du Limpopo, dans le nord-est du pays), réserve naturelle de quelque 56 000 hectares, longée au nord par la rivière Oliphant et ouverte sur le célèbre parc Kruger à l’est, les rangers sont des femmes. Toutes sont issues des communautés locales défavorisées, et elles ne portent pas d’arme. Cette approche inclusive et non violente a d’abord surpris.

« Nos familles étaient sceptiques, sourit Leitah, 28 ans, promue superviseur il y a peu. À leurs yeux, arpenter le bush en habit militaire n’était pas un métier de femme. Nous leur avons prouvé le contraire. » Les six Mambas que comptait l’unité à l’origine ont d’ailleurs si bien fait le job qu’elles sont aujourd’hui trente-deux, et que leur combat porte désormais bien au-delà du continent : en 2015, les Black Mambas ont été distinguées Championnes de la Terre par les Nations unies.

Ces paysages de savane abritent une faune en grand danger. Les braconniers chassent surtout le rhinocéros, dont la corne se vend plus cher que l’or.
Ces paysages de savane abritent une faune en grand danger. Les braconniers chassent surtout le rhinocéros, dont la corne se vend plus cher que l’or. © Juliette Robert

Si l’angle d’attaque diffère, la finalité est la même : endiguer, avant qu’il ne soit trop tard, le massacre des derniers rhinocéros d’Afrique. La tâche est immense. D’abord, à cause de la surface à défendre. Le parc Kruger et les réserves privées qui y sont adossées couvrent un territoire de la taille de la Belgique, bordé d’une poreuse frontière de 400 kilomètres avec le Mozambique. Ensuite, parce que le phénomène explose depuis une dizaine d’années, dopé par la demande asiatique. L’Afrique du Sud, qui abrite près de 80 % des 29 000 rhinocéros peuplant encore la planète, est en première ligne. En 2017, 1 028 rhinocéros y furent tués, soit une moyenne de trois par jour, selon les chiffres du gouvernement. Ils n’étaient que 13 victimes dix ans plus tôt, en 2007. En Chine et au Vietnam notamment, les vertus médicinales et aphrodisiaques indûment attribuées aux cornes de rhinocéros font décoller les prix. Pour agrémenter une tisane ou un verre d’alcool, la poudre de corne se monnaye au marché noir jusqu’à 50 000 euros le kilo. C’est plus que le prix de l’or ou de la cocaïne. De quoi mobiliser les braconniers qui, de nuit, le fusil équipé d’un silencieux fait maison, traquent et tuent les herbivores dont ils prélèvent les cornes à coups de machette ou à la scie.

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Leitah, 28 ans, une des Black Mambas, va entamer sa patrouille.
Leitah, 28 ans, une des Black Mambas, va entamer sa patrouille. © Juliette Robert

18 h 45, la nuit est tombée sur le bush détrempé. Leitah stoppe la voiture pour un « OP », un poste d’observation. Sa lampe torche balaie les clôtures de la réserve pour en vérifier l’état. Le rugissement d’un lion tire Felicia, la sergente de 31 ans, de sa torpeur.

Leur mission place les Black Mambas dans une posture doublement périlleuse. D’un côté du grillage, des animaux sauvages, de l’autre, leur plus grand prédateur, l’homme. Avec ce dernier, les confrontations directes sont rares mais à chaque fois risquées. Il y a trois ans, une patrouille de Mambas s’est retrouvée prise en chasse par des braconniers armés. Elles s’en sont sorties sans heurts, mais remuées. En cas de danger, elles disposent de l’appui d’une brigade armée, qui arrive sur place en une dizaine de minutes. Preuve que le combat contre le braconnage est sensible : l’ensemble du personnel est soumis, à intervalles réguliers, au détecteur de mensonges. Le polygraphe doit prémunir les Black Mambas de toute tentative d’infiltration par les réseaux criminels.

Leitah se poste en sécurité sur le toit de son 4 x 4.
Leitah se poste en sécurité sur le toit de son 4 x 4. © Juliette Robert

Les animaux sont plus pacifiques, pour peu qu’on sache vivre parmi eux. La réserve de Balule abrite ce que les agences de safari nomment, pour faire rêver les touristes, les « Big 5 ». Soit les cinq mammifères emblématiques de la faune africaine : lion, léopard, éléphant, rhinocéros et buffle. Un voisinage pas vraiment inoffensif, que les Black Mambas, originaires de zones urbanisées sans grand contact avec une vie sauvage confinée dans les parcs, ont dû apprivoiser. Kedibone Malepe, 27 ans, ongles vernis de noir et petits diamants aux oreilles, se souvient avec des frissons de la rudesse de son baptême du feu.

« En refusant d’être armées, et en le disant bien fort, nous désamorçons le risque de violence »

« La formation, c’est douze jours en immersion totale dans le bush : nuits à la belle étoile, à même le sol, que l’on partage avec les araignées, les serpents et scorpions ; pas de téléphone, pas de douche, très peu de nourriture et de sommeil, le tout au milieu des animaux… » Dans le bush, une règle prévaut sur toutes les autres : « Ne jamais fuir. » Face aux Big 5, reculer, tourner le dos ou courir, c’est devenir une proie et risquer de mourir. Les Black Mambas ont donc appris à garder leur sang-froid. Ainsi, lorsqu’un éléphant tente d’intimider une patrouille à pied, les Mambas se serrent les unes aux autres mais ne se défilent pas. « Je me suis déjà retrouvée face à un grand mâle agressif. Il nous a chargées mais nous lui avons fait face. Il a stoppé à 2 mètres, nous a reniflées puis il est parti », raconte Lukie Mahlake, 31 ans.

Les rangers devant une carcasse de buffle, tué et dévoré par des lions, ces grands prédateurs qu’elles s’efforcent de protéger.
Les rangers devant une carcasse de buffle, tué et dévoré par des lions, ces grands prédateurs qu’elles s’efforcent de protéger. © Juliette Robert

Patrouiller sans arme ? Au quotidien, cette apparente vulnérabilité les protège. « Être armées signifierait devenir une cible. Le moindre face-à-face avec les braconniers déclencherait un échange de tirs, ce que nous ne voulons pas, explique Felicia. En refusant d’être armées, et en le disant bien fort, nous désamorçons le risque de violence. Personne ici n’a envie de tuer, de se retrouver devant un tribunal pour avoir enlevé une vie », poursuit la sergente. Plutôt que des cow-boys, les Mambas sont des vigies. « Nous sommes les yeux et les oreilles de la réserve », dit Collet Ngobeni, 34 ans, l’autre superviseur de la troupe. « Notre job : voir et se faire voir, complète Leitah. Les braconniers doivent savoir que nous sommes là, derrière la clôture, jour et nuit. » Lorsqu’ils la passent, les Mambas mordent. Quelques jours plus tôt, mi-novembre, une patrouille a découvert des traces de pas. Elles ont lancé la brigade armée sur la piste de trois braconniers, qui ont été traqués toute la nuit.

La vie de Black Mamba exige des sacrifices. L’intimité est l’un d’eux

La lutte commence tout juste à payer. Depuis mai 2014, le nombre de pièges posés dans la réserve a chuté de 99 %. Quant au braconnage des rhinocéros, l’impact est plus difficile à mesurer. Le nombre de ces grands mammifères peuplant le Kruger et les réserves attenantes est d’ailleurs strictement tenu secret. Tout juste apprendra-t-on que le mois passé, dans la réserve voisine de Klaserie, deux rhinocéros sont tombés sous les balles. À Balule, le dernier cas remonte à deux semaines. Le combat est donc loin d’être gagné. Depuis 2012, pas moins de 53 rhinocéros ont été tués à Balule, dont 9 en 2018. Cependant, les Mambas revendiquent un recul du phénomène de 17 % depuis 2014, et veulent croire que leur projet paiera sur le long terme.

Au camp, confort spartiate pour les vigies du bush. Ici Lukie prépare son repas. 2
Au camp, confort spartiate pour les vigies du bush. Ici Lukie prépare son repas. © Juliette Robert

Le matin, la surveillance se fait à pied. Il faut alors louvoyer de longues heures entre les crottes d’éléphants et les arbres éreintés que les pachydermes ont jetés au sol pour mieux en dévorer les feuilles ; il faut suivre la clôture mais aussi s’aventurer au cœur du bush, le nettoyer de ses pièges. Les braconniers y dispersent des collets pour capturer les impalas et les grands koudous, des antilopes dont ils consomment ou revendent la viande. Entre les patrouilles, les Mambas regagnent leurs baraquements où le temps s’étire jusqu’au soir. Le quotidien y est spartiate et besogneux. Collecter du bois pour chauffer l’eau de la douche, se changer, faire un brin de ménage, cuisiner… Les fins de matinée filent jusqu’à la torpeur de l’après-midi, lorsque le bush somnole sous 40 °C. Alors les Mambas rejoignent ce lit quitté trop tôt le matin même, et s’endorment épuisées.

« Nous veillons les unes sur les autres », confie Lukie

La vie de Black Mamba exige des sacrifices. L’intimité est l’un d’eux. Les jeunes femmes, qui travaillent trois semaines de suite puis bénéficient de 10 jours de congé, vivent dans une étroite promiscuité. Cette fin novembre, Lukie, Belinda et Pretty Loveness sont sur le pont, au camp de Grietjie, le plus au nord de la réserve. Juché sur une colline, il offre pour seule compagnie un poste de télévision et un chat errant qu’elles cajolent. Les trois rangers dorment, cuisinent et font leur toilette dans la même pièce. Lorsque l’une d’elles veut passer un coup de fil privé, c’est dans la voiture qu’elle se réfugie. Une vie qui favorise aussi la solidarité. « Nous veillons les unes sur les autres », confie Lukie. On parle famille, amours, batailles du quotidien, promesses de l’avenir. Reste à gérer l’absence des proches. À Balule, la famille et le couple sont une rareté qu’on ne savoure que tous les vingt et un jours.

Retour en famille après trois semaines d’absence. Leitah, son fils Clayton, 5 ans, et sa mère qui veille sur le petit garçon.
Retour en famille après trois semaines d’absence. Leitah, son fils Clayton, 5 ans, et sa mère qui veille sur le petit garçon. © Juliette Robert

« C’est long, témoigne dans un sourire Lukie, dont le compagnon, Luther, 34 ans, travaille comme ranger dans le Kruger. Mais on arrive quand même à se voir plusieurs fois par mois. » La vie de caserne signifie aussi confier ses enfants. Car être Black Mamba n’interdit pas d’être maman. Depuis 2013, une dizaine de bébés sont nés parmi les troupes. L’un d’eux a même poussé ses premiers cris dans le bush : sa Mamba de mère avait voulu travailler jusqu’au terme. « Mon petit garçon de 1 an vit chez ma sœur, explique Kedibone. En ce moment, il est malade. C’est d’autant plus difficile d’être loin de lui. Mais je n’ai pas le choix. »

Quand vient le temps des retrouvailles, elles gâtent leurs bambins comme elles peuvent. « Pour marquer le coup, je les emmène au McDonald’s », sourit Felicia, mère de deux enfants de 4 et 7 ans. Justement, ce jeudi, c’est le tour de Leitah. La Mamba fait sa mue. Le treillis et les gros godillots de patrouille sont troqués pour une élégante robe rouge et des sandales fines. Aujourd’hui, après vingt-quatre jours dans le bush, Leitah va revoir son fils, ses parents, ses frères et sœurs. Avant de rejoindre Hluvukani, 10 000 habitants, à une heure et demie de là, un stop au mall s’impose, pour « ne pas arriver les mains vides ». Cette fois-ci, ce sera un gros gâteau pour Clayton, 5 ans, de la viande pour la marmite de sa maman, des sodas pour les frères et sœurs. Programme des jours off : aller à l’église, rendre visite à la grand-mère, emmener ses frères et sœurs faire des courses, jouer avec son fils. Elle n’aura pas de temps, en revanche, pour son nouveau boyfriend. Il travaille trop loin, à Pretoria, la capitale.

Remise des diplômes aux enfants qui ont participé au programme de sensibilisation Bush Babies.
Remise des diplômes aux enfants qui ont participé au programme de sensibilisation Bush Babies. © Juliette Robert

Dans la pièce principale de la maison battue par la grêle, la famille Mkhabela profite d’être ainsi réunie. Clayton accueille timidement sa maman. « J’ai quitté la maison lorsqu’il avait 9 mois. Forcément, il est plus proche de mes parents, mais on se parle tous les jours au téléphone », dit Leitah. Elle assure le soutien matériel dans cette famille peu fortunée, qui vit aussi du petit commerce de poulets de la maman et du salaire de chauffeur du papa. « Je suis fier qu’elle soit Black Mamba, mais je suis d’abord heureux qu’elle ait un travail », résume son papa. En Afrique du Sud, le taux de chômage a atteint les 27 % en 2018, dépassant les 50 % chez les moins de 34 ans. « À terme, je veux pouvoir payer l’école privée à Clayton », espère Leitah.

Pour que les enfants veuillent protéger la nature, il faut d’abord qu’ils l’aiment

L’école, justement, est l’autre terrain que les Black Mambas ont décidé d’investir. Elles développent depuis 2015 le projet « Bush Babies » : un programme d’éducation à l’environnement dans les écoles de la province du Limpopo. En 2018, plus de 1 200 enfants y étaient inscrits. Le but : tisser des liens entre les communautés locales et cet héritage en péril qu’est la vie sauvage sud-africaine. « Beaucoup, au sein de nos communautés, pensent que les animaux sont réservés aux Blancs, que ce n’est pas leur monde. Notre but est de les convaincre que cet héritage est à tous, et qu’il faut en prendre soin », explique Collet. « La majorité des braconniers vit ici, parmi nous. En nous adressant aux enfants, nous parlons à tous, eux y compris », complète Lukie. L’initiative est d’ailleurs en passe d’essaimer. En cette fin novembre, la représentante d’une ONG zimbabwéenne, Sibanye, est en effet en mission à Balule pour étudier le projet : « Nous aimerions le dupliquer dans les écoles aux abords du parc national Hwange. Malheureusement, nous n’avons pas encore de Black Mambas de ce côté-ci de la frontière… Nous y réfléchissons. »

Grâce à Bush Babies, les jeunes élèves découvrent un monde que leurs parents eux-mêmes ignorent souvent : visite du camp des Black Mambas, safaris dans la réserve, jeux pédagogiques… « Pour qu’ils veuillent protéger la nature, il faut d’abord qu’ils l’aiment », résume Lewyn Maefala, éducatrice de 25 ans et Mamba référente du dispositif. Au-delà de l’école, elle espère créer des vocations qui rapprocheront encore un peu plus les populations locales de ce joyau national. « Le Kruger n’est qu’à 10 kilomètres, ils doivent savoir qu’il y existe une multitude d’opportunités de jobs. »

Réunis cette fin d’année scolaire au Foskor Community Centre pour la remise en grande pompe des diplômes de la promo 2017-2018, parents et enfants apprécient. « Avant, je ne savais pas qu’on tuait les rhinos pour leurs cornes », témoigne Calvin, 13 ans, tee-shirt « Nature Gardian » sur le dos. Il raconte, ravi, avoir vu ses premiers zèbres et girafes cette année. « Vous savez, nous, les animaux, on ne les voit qu’à la télé. Pour les enfants, c’est magique d’aller les rencontrer dans le bush », confirme Isaiah, 35 ans, chauffeur de taxi et papa de Carol, une bush baby de 12 ans. Imaginerait-il sa fillette revêtir, une fois grande, le treillis des Black Mambas ? « Oui, et j’en serais fier ! » s’exclame-t-il.

Les rhinocéros d’Afrique du Sud ne sont pas encore sauvés, certes, mais ils sont bien entourés. Leurs anges gardiens préparent déjà la relève.

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