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Quand la culture de sésame décime les forêts tanzaniennes

Le sésame est la deuxième graine la plus lucrative de Tanzanie, juste derrière les noix de cajou. | © AFP PHOTO / SAIF DAHLAH / BELGA

Environnement & Animaux

Au sud de la Tanzanie, la culture de sésame est devenue la cause principale de déforestation. Des hectares de terrains forestiers sont brûlés chaque jour au profit des vergers de sésame.

Dans le village de Nanjirinji A, au sud de la Tanzanie, de gros troncs d’arbres dépassent du sol, certains se consomment encore lentement. Abritant autrefois une forêt prospère, la région de Lindi a progressivement perdu de sa verdure. Ses arbres verdoyants, dont certains sont âgés de plus de 50 ans, sont brûlés chaque jour au profit des vergers de sésame.

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La demande internationale en hausse

Figurant parmi ses plus grands exportateurs, la Tanzanie est le pays africain qui produit le plus de sésame, d’après les derniers chiffres de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Produit pour faire de l’huile, de la farine mais aussi très prisé pour ses propriétés thérapeutiques, le sésame y est précieux, particulièrement pour les ménages qui vivent dans la région côtière de Lindi. Selon une étude, 44 000 familles font pousser du sésame au Lindi et dans la région voisine de Mtwara, soit environ 12% de tous les ménages agricoles.

Natif d’Afrique et d’Inde, le sésame est produit pour son huile et ses graines. © Flickr : Dick Culbert

En hausse, la demande internationale a fait grossir le marché du sésame en Tanzanie. En 2016, les fermiers ont commencé à subir la pression des exportateurs locaux avec l’obligation de produire davantage de sésame. Critiquée pour avoir manqué certaines opportunités commerciales – notamment par le directeur de l’Autorité du développement du commerce du pays (TanTrade), Edwin Rutageruka – la Tanzanie s’est mise à produire plus de sésame. À elles seules, les régions du Lindi et de Mtwara – ayant une capacité d’export de près de 450 000 tonnes de graines de sésame, selon M. Rutageruka – ont été les premières visées pour répondre à la demande grandissante.

Quand le sésame empiète sur la forêt

En 2012, une étude estimait que le taux d’expansion agricole s’élevait à 5% chaque année dans la région, alors que la culture de sésame est particulièrement destructrice pour l’agriculture de la région, selon le Mpingo Conservation Development Initiative (MCDI). De plus en plus d’agriculteurs étrangers envahissent la région, à la recherche de terres fraîches pour cultiver la petite graine. Afin d’installer leurs vergers – qui ne seront utilisables que pour deux ou trois saisons – ils brûlent clandestinement les zones forestières, favorisant les terrains vierges qui offrent un sol plus fertile, plus facile à travailler et nécessitant peut d’entretien. Chez les fermiers locaux, on pense également que la production est bien meilleure sur les terrains vierges.

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Juste derrière les noix de cajou, le sésame est la deuxième graine la plus lucrative de la région et promet un business plutôt juteux, les agriculteurs pouvant gagner entre 190 et 380 euros par demi-hectare. La perspective de nouveaux espaces de croissance est en plein essor. Car avec l’augmentation actuelle du prix du sésame, de plus en plus d’agriculteurs recherchent de nouveaux terrains pour le cultiver, notamment dans les zones forestières protégées.

Le bois tanzanien, l’un des plus précieux au monde

La façon dont les agriculteurs de sésame cultivent le sol est également néfaste pour la flore locale. Beaucoup pénètrent illicitement les zones forestières et détruisent certaines espèces d’arbres rares que l’on ne trouve que dans ces zones, comme l’ébène du Mozambique, l’iroko ou la panga panga. Ces bois tanzaniens sont considérés comme les plus précieux au monde, souvent utilisés pour fabriquer des instruments de musique comme la clarinette, le hautbois, les cornemuses mais aussi pour les meubles, le parquet ou la joaillerie.

© Flickr : International Institute of Tropical Agriculture

La région de Lindi n’est pas la seule dans cette situation, la culture de sésame proliférant à travers tout le pays. Sur les cinq dernières années, une légère hausse des prix et un marché en croissance ont poussé davantage d’agriculteurs à se tourner vers l’agriculture de sésame, selon l’association Farm Africa. « Le prix du sésame ne cesse de grimper, les agriculteurs sont donc très intéressés pour en faire du profit », explique l’ONG soulignant qu’à force de brûler les terrains, « la fertilité du sol diminue très rapidement par rapport à des terrains de culture normaux ».

Une situation devenue « désastreuse »

En janvier dernier, le Premier ministre tanzanien Kassim Majaliwa – également un membre du Parlement de la région – avertissait les populations de la région que si elles continuaient à contribuer à la déforestation, les zones humides deviendraient bientôt des zones semi-arides.

L’agriculture de sésame est devenue désastreuse. Depuis que les agriculteurs abattent les arbres, il n’y a plus d’eau dans la région.

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Pour sensibiliser les consciences, le Premier ministre a évoqué l’exemple du bassin de Mbwemkuru qui ne s’est jamais asséché au fil des ans et qui actuellement, « se transforme en une simple source d’eau saisonnière ». Un phénomène encore nouveau mais dont le le processus s’accélère d’année en année.

© Belga

Première cause de déforestation

Devant ces préoccupations, le comité des ressources naturelles du village de Nanjirinji A a déployé des patrouilles dans les zones forestières pour stopper les agriculteurs clandestins. Le président du comité a assuré qu’il luttait également pour contrôler toute la région afin de calmer les tensions existantes entre agriculteurs et villageois.

Même si on ne connait pas encore le nombre d’hectares de forêts détruits au profit de la culture de sésame, une récente étude réalisée par la Tanzania Forest Services Agency souligne que depuis son essor, l’agriculture de sésame est devenue la cause principale de déforestation. Pour l’agence tanzanienne, il est urgent d’éduquer les agriculteurs à la conservation de leur terres, leur apprendre un type d’agriculture plus durable afin de garantir l’avenir de l’agriculture locale.

Source : Mongabay

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