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Guyane : Avec les commandos de l’enfer vert

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Des membres du 9e régiment d’infanterie de marine brûlant des matériaux d'orpailleurs illégaux. | © Jody AMIET / AFP

Environnement & Animaux

En Guyane, la chasse aux chercheurs d’or est ouverte toute l’année. Une épreuve épuisante pour les soldats d’élite français. Trois d’entre eux viennent d’y perdre la vie.

Dans une obscurité déroutante, la progression du soldat est lente (environ 2 kilomètres par heure contre 5 habituellement), freinée par un terrain vallonné, des rideaux de lianes géantes et un fouillis inextricable de racines, troncs, fougères… La mission : débusquer et, si possible, arrêter les « garimpeiros », quelque 10 000 chercheurs d’or disséminés dans une région grande comme l’Écosse. L’air, moite et épais (le taux d’humidité s’élève à 90 % !), pèse sur les épaules les plus costaudes. Sur les dos, 20 kilos de matériel mais aussi les gilets pare-balles et les fusils d’assaut.

« Chaque mètre est une souffrance, nous raconte un de ces hommes qui affrontent l’ogre vert. Souffle court, trempés jusqu’aux os en permanence, nous perdons beaucoup de sels minéraux. Il faut compenser, boire 3 ou 4 litres d’eau par jour. Soit autant de bouteilles à transporter, soit se contenter de l’eau vaseuse trouvée sur place, filtrée avec des pastilles… Au fil des heures, on a beau être entraînés, les muscles chauffent, la marche devient douloureuse autant pour le corps que pour l’esprit. C’est un environnement angoissant, dans lequel on peut vite perdre le moral car on avance sans horizon, avec un champ de vision réduit à 1,30 mètre. Et l’impression qu’on n’en verra jamais le bout, qu’il y aura toujours un autre de ces colossaux murs de végétation à surgir devant nous, toujours aussi impénétrable. Nous, face à la forêt, on n’a que nos machettes… »

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Si les soldats avancent en silence, autour d’eux, c’est une symphonie de sons criards. La jungle grouille d’insectes, pullule de serpents et de mygales. Des jaguars rôdent. Mais le danger est invisible. Les soldats redoutent particulièrement les « vers à chien », des larves qui entrent sous la peau et grignotent vos chairs. Ou les grands papillons qu’on appelle en Guyane les « cracheurs de dards », avec leurs poils urticants. Il y a aussi « Tityus », un petit scorpion fourbe et agressif qui provoque maux de tête atroces et vomissements, et les « mouches à feu » dont les piqûres, très douloureuses, défigurent les traits pendant plusieurs jours. Un autre cite les morsures du « fer de lance », un serpent noir et fin, mortel. Comme son cousin éclatant de couleur, lui, le « corail », petit, peureux, mais dont le venin, neurotoxique redoutable, est aussi potentiellement fatal. « Il y a également les arbres, ajoute le même soldat. Ils sont de 1 500 espèces différentes, dont certaines particulièrement inhospitalières, comme le palmier awara, avec ses feuilles géantes pourvues de longues épines acérées. »

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Des membres du 9e régiment d’infanterie de marine brûlant des matériaux d’orpailleurs illégaux. © Jody AMIET / AFP

Pour survivre dans cet environnement extrême, il faut suivre à la lettre les consignes. « La nuit, ne rien laisser au sol, dit un gendarme. Poser les chaussures retournées sur des piquets, conserver les vêtements à l’abri dans le hamac, lui-même enveloppé dans une moustiquaire. Et garder ses chaussettes, sinon on peut se retrouver à l’aube avec les pieds en sang. Certaines chauves-souris rongent les orteils à travers les mailles du filet. C’est indolore car elles injectent en même temps un petit anesthésiant… » Effrayant ! Pourtant, les principales causes de mortalité ne sont ni les morsures ni les piqûres, mais les chutes d’arbres. Et l’errance… Huit millions d’hectares, 80 000 kilomètres carrés ! Le plus grand risque, c’est de se perdre.

L’ambition d’éradiquer le fléau semble utopiste, assure un responsable de l’armée. Il s’agit seulement de le contenir.

La forêt guyanaise fascine autant qu’elle effraie. Elle est aussi une école, où même les forces spéciales américaines refusent de s’essayer. C’est en son cœur que l’armée de terre française a créé un Centre d’entraînement en forêt équatoriale (Cefe) où, chaque année, des centaines de soldats – dont les futurs officiers de Saint-Cyr – suivent une des formations militaires les plus rudes de la planète.

Trois cents soldats s’engagent chaque jour sur le terrain. « Ils partent en profonde », dit-on dans le jargon tactique. Depuis février 2008, la France bataille avec de grandes difficultés contre l’orpaillage illégal, cette ruée vers l’or dévastatrice. La mission interministérielle, dite « Harpie », forte de1 000 hommes, est menée par les Forces armées en Guyane (Fag), la gendarmerie (avec l’antenne Guyane du groupe d’intervention de la gendarmerie nationale GIGN), d’autres services, comme les douanes ou la police aux frontières, et le Parc amazonien de Guyane (Pag). L’orpaillage est un fléau qui laisse derrière lui des clairières ravagées, une jungle massacrée. Selon l’Office national des forêts, depuis 2003, 30 000 hectares ont ainsi été sauvagement déboisés et quelque 3 300 kilomètres de cours d’eau pollués par les rejets de boues contaminées. L’extraction nécessite en effet l’utilisation de métaux lourds et de mercure. Sur plus d’un millier de sites, seulement une centaine sont légaux. En 2018, selon les autorités, 1 323 patrouilles ont permis la destruction de 765 sites illicites et la saisie de 26 millions d’euros d’avoirs et de matériel (concasseurs, motopompes…). Reste que 10 tonnes d’or s’évaporent chaque année au Brésil et au Suriname, soit environ 350 millions d’euros : « le casse du siècle », dit-on ici.

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Un enfer de boues contaminées. © Jody AMIET / AFP

Le président Macron a pourtant renforcé Harpie en moyens techniques et humains. Mais la situation oblige à rester humble. « L’ambition d’éradiquer le fléau semble utopiste, assure un responsable de l’armée. Il s’agit seulement de le contenir. » Pour cela, chaque semaine, des missions aériennes de reconnaissance et de surveillance survolent la jungle et ses « cathédrales », les arbres géants qui peuvent culminer jusqu’à 50 mètres de hauteur. Pendant la dernière mission, fin janvier, 132 sites aurifères illégaux ont été recensés. Il s’agit d’un des chiffres les plus élevés de ces onze dernières années…

Les hydrocarbures, l’essence et le gasoil qui font tourner les moteurs peuvent nous brûler ou exploser

Les exploitations sont cachées sous la canopée, autour de puits et de galeries d’extraction. Les garimpeiros qui y sont surpris sont rarement agressifs, la plupart prennent la fuite. C’est la zone elle-même qui devient à son tour mortelle : ces champs de boue couleur ocre sont troués de « barranques », les fosses d’exploitation dans lesquelles les chutes peuvent être catastrophiques, comme dans les puits ou les galeries. « Sur place, continue la même source, on fait l’inventaire, on détruit ou on brûle ce qui peut l’être. Ce sont des opérations risquées, car les hydrocarbures, l’essence et le gasoil qui font tourner les moteurs peuvent nous brûler ou exploser. »

C’est ainsi que, le mercredi 17 juillet, vers 16 heures, à Saint-Jean-d’Abounami, bourg forestier isolé au sud-ouest, à 150 kilomètres au sud de la ville de Saint-Laurent-du-Maroni, trois militaires français sont morts accidentellement et cinq autres ont été blessés, dont un grièvement. Le sergent-chef Edgar Roellinger, 27 ans, le caporal-chef de première classe Cédric Guyot, 31 ans, et le caporal-chef de première classe Mickaël Vandeville, 30 ans, spécialistes de la « Fouille opérationnelle spécialisée » (FOS), appartenaient au 19e régiment du génie de Besançon. Tous trois étaient déployés, en mission de courte durée, en renfort au sein du 9e régiment d’infanterie de marine (RIMa), installé à Cayenne. « Alors que les militaires s’apprêtaient à disposer des charges explosives pour détruire des installations souterraines, huit d’entre eux ont été victimes, au fond d’une galerie, d’émanations de monoxyde de carbone », a rapporté la ministre des Armées, Florence Parly. Pour expliquer le drame, on avance l’hypothèse d’un groupe électrogène défectueux ou d’un système de ventilation trop rustique.

Dans la jungle, le moindre accident, la plus petite égratignure peut gangrener en quelques heures et virer au drame

Pour chaque mission militaire, les équipes ont l’obligation de tracer préalablement « une route de vie », c’est-à-dire l’axe qui permettra l’évacuation rapide de blessés éventuels. Mais en Guyane, c’est souvent impossible. « Il faut se débrouiller sur place », dit un professionnel aguerri aux opérations au Sahel et en Afghanistan. « C’est-à-dire “soigner sur zone” en attendant l’évacuation aérienne, qui peut être longue. C’est pourquoi un auxiliaire médical, un infirmier ou un médecin, équipé d’un kit de secours, accompagne toujours les soldats. » Dans la jungle, le moindre accident, la plus petite égratignure peut gangrener en quelques heures et virer au drame. « En Guyane, le plus redoutable des adversaires, c’est la forêt, jure d’une voix de basse un soldat. Les entrailles de cet ogre vert vous avalent, parfois vous dévorent… Tous ceux qui s’y sont aventurés ont prié pour que la jungle les relâche ! »

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