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Le juteux commerce d’eau d’icebergs, une aberration écologique [PHOTOS]

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Blair Baker et Taylor Lindsorn, deux chasseurs d'icebergs, en récupère un près l'île de Terre-Neuve, dans la baie de Bonavista. | © Johannes EISELE / AFP

Environnement & Animaux

Ils profitent du réchauffement climatique pour extraire l’eau des icebergs et la revendre aux commerçants de la région. Ce sont les chasseurs d’icebergs. Mais ce nouveau métier (très lucratif) suscite de vives critiques.

 

Face à la fonte des glaces à une vitesse effrénée, un nouveau métier a vu le jour : chasseur d’icebergs. C’est la profession d’Edward Kean. Ce Canadien de 60 ans fait partie de ces personnes qui ont su tirer profit de la fonte des glaciers du Groenland pour lancer un juteux commerce d’eau d’icebergs. Chaque matin, aux premières lueurs de l’aube, ce capitaine d’un bateau de pêche prend la mer, accompagné de ses trois marins, à la recherche de son or blanc, la glace venue du Groenland le long du « couloir des icebergs » qui attirent également de nombreux touristes. Depuis plus de 20 ans, il en extrait de l’eau et la revend aux commerçants de la région qui l’embouteillent, la mélangent à de l’alcool ou l’utilisent pour confectionner des produits cosmétiques. Une aberration écologique, alors que la fonte des glaces s’accélère. Fin juillet, on apprenait que les glaciers fondaient jusqu’à 100 fois plus vite qu’on ne le pensait. Quelques jours plus tard, le 1 août, onze milliards de tonnes de glace ont fondu au Groenland, en seulement 24 heures.

Pour prélever cette eau, sur l’île de Terre-Neuve, des chasseurs d’icebergs décrochent des morceaux de glace à l’aide d’une carabine. Ils les embarquent ensuite dans le bateau et réduisent leur taille, armés d’une hache, avant de les entreposer dans des réservoirs de 1 000 litres où ils fondent pendant plusieurs jours. Au total, l’équipage aura ainsi récolté près de 800 000 litres d’eau entre mai et juillet, la haute saison des icebergs. À la revente, les entrepreneurs locaux débourseront un dollar le litre pour se procurer la précieuse eau.

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Le bateau du capitaine Kean. © Johannes EISELE / AFP
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Edward Kean tirant sur un morceau d’iceberg. © Johannes EISELE / AFP

Impact environnemental discuté

« Ils vont fondre en quelques semaines et retourner à la nature de toute façon, donc nous ne faisons pas de mal à l’environnement, nous ne prenons rien, nous utilisons seulement l’eau la plus pure que nous pouvons trouver », estime Edward Kean à l’AFP, se défendant par la même occasion des attaques dont fait l’objet ce nouveau métier. Selon Gaël Durant, glaciologue français au Centre national de la recherche scientifique, l’impact environnemental n’est pas nul. « Écologiquement, c’est une aberration de transporter de l’eau sur des milliers et des milliers de kilomètres, depuis les Pôles jusqu’aux consommateurs », dénonce le scientifique à France Inter, avant de nuancer : « 800 000 litres, ce n’est rien par rapport à la taille des icebergs au Groenland ».

Se remplir les poches en vendant de l’eau provenant d’icebergs. La pratique pose tout de même question à l’heure où le Grand Nord fond à une vitesse alarmante. Impactée par le réchauffement climatique, la calotte glaciaire fond trois fois plus vite qu’en temps normal indiquait le 3 août dernier Le Monde.

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© Johannes EISELE / AFP
Taylor Lindsorn découpe des morceaux de glace à l’aide de sa hache. © Johannes EISELE / AFP

La pureté comme argument marketing

Mais vu le juteux commerce qu’est devenu l’eau d’icerbergs, certaines marques ferment les yeux. L’argument marketing est la pureté de ce liquide, congelé bien avant la pollution atmosphérique de la Révolution industrielle. Pour une bouteille d’eau, il faut compter environ 11 euros, et le prix peut monter jusqu’à 60 euros pour de la vodka. Ce qui en fait un produit ciblé par une clientèle fortunée, qui en consomme bien au-delà du Canada. « Aujourd’hui, avec l’eau d’icebergs, nous sommes probablement plus gros que nous ne l’avons jamais été », s’enthousiasme Kerry Chaulk, gérant de l’entreprise Dyna-Pro, une cliente du capitaine Kean. « Nous exportons nos bouteilles en verre à l’étranger, en Europe, à Singapour, à Dubai, et nous venons de signer des clients au Moyen-Orient. » 

Dans le village touristique de Twillingate, Auk Island Winery fabrique de l’alcool de baies sauvages à partir de cette précieuse eau, vendu jusqu’à 60 euros la bouteille. « Nous utilisons l’eau d’icebergs, car il s’agit de l’eau la plus claire, la plus propre disponible sur la planète. Ça donne un goût très pur à tout ce qui lui est associé », explique Elizabeth Gleason, employée de la petite boutique. « J’apprécie tous les produits faits à base d’eau d’icebergs », raconte de son côté Melissa Axtman, touriste américaine dont une partie de la famille est originaire de Terre-Neuve. « Le fait que les locaux tirent parti des phénomènes naturels qui amènent du tourisme et des sources de revenus dans la province est une bonne chose ». « Il y a 30 ans, je n’avais pas vu un seul iceberg, mais les temps ont changé », tempère-t-elle. « La prévalence des icebergs a des bons et des mauvais côtés ».

Kerry Chaulk présente l’une des bouteilles d’eau d’iceberg, vendue à 11 euros. © Johannes EISELE / AFP
Une touriste observe l’alcool fabriqué à partir d’eau d’iceberg, vendu à Auk Island Winery © Johannes EISELE / AFP
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