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Les animaux en esclavage

Kirsten Luce visa pour l'image

La face cachée du tourisme de la faune. | © Kirsten Luce / Visa pour l'image

Environnement & Animaux

Les photos de Kirsten Luce sont un moment fort à Visa pour l’image.

« Ces éléphants sont plus intelligents que ceux de l’Afrique, ils dessinent même très bien avec leur trompe » : voilà ce qu’on peut lire sur le site d’avis et conseils touristiques TripAdvisor à propos d’Elephant Camp, une des attractions de Mae Taman, dans le nord de la Thaïlande. L’auteur de ce commentaire est un touriste canadien qui a traversé la moitié du globe pour une promenade sur le dos d’un des 56 pachydermes du parc. Il les a regardés tourner sur eux-mêmes, faire de la peinture, du tricycle, obéir comme des chiens. Il est persuadé que les éléphants avec lesquels il s’est pris en photo se sont amusés autant que lui.

Cet optimisme naïf est à l’origine d’un tourisme animalier qui ne cesse de se développer. Les visiteurs ignorent que, pour rendre leurs animaux sages comme des images de dessin animé, les cornacs leur plantent dans l’oreille un crochet placé au bout d’un long bâton de bois, qu’ils les conditionnent dès l’enfance selon une méthode traditionnelle, le « phajaan », qui consiste à briser la volonté du jeune enlevé à sa mère à l’âge de 2 ans. L’éléphanteau est attaché, enfermé dans d’étroites structures en bois, affamé puis battu de façon répétée à coups de crochet, de bâton ferré ou de marteau, jusqu’à ce que son esprit de résistance soit anéanti. On estime à environ 3 800 le nombre d’éléphants captifs en Thaïlande.

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Baignade avec les éléphants, un cirque bien rodé sur la plage Lucky Beach de l'île de Phuket, en Thaïlande.
Baignade avec les éléphants, un cirque bien rodé sur la plage Lucky Beach de l’île de Phuket, en Thaïlande. © Kirsten Luce

Ces animaux blessés dans leur chair, Kirsten Luce les a photographiés. Sur ses clichés, on peut voir un jeune éléphant la face couverte de plaies, ou cet autre, enchaîné, qui tient en l’air sa patte brisée. Avec sa collègue journaliste Natasha Daly, la photographe a travaillé pendant un an et demi dans les parcs d’attractions de six pays. On s’emploie à y satisfaire un public toujours plus nombreux : 110 millions de visiteurs par an, selon une étude de 2016 du WildCRU, l’unité de recherche pour la conservation de la faune d’Oxford, commandée par l’ONG World Animal Protection. Pour les divertir, 550 000 animaux sauvages réduits en esclavage. L’enquête a commencé en 2017 en Amazonie. Kirsten Luce et Natasha Daly s’intéressent au sort des paresseux. Ces mammifères arboricoles se déplacent très lentement, ce qui les rend si faciles à attraper. Kirsten raconte : « Les villageois tuent la femelle, prennent ses petits et les enferment dans de minuscules cages sans nourriture adaptée ni aucun soin. » Affaiblis, sollicités en permanence par les touristes, ces bêtes, qui ont besoin de vingt heures de sommeil par jour, finissent par se laisser mourir. Qu’importe ! Le réservoir semble inépuisable : « Quand l’une décède, ils vont en chercher une autre dans la forêt. D’où des captures en masse désastreuses pour l’espèce. » Le même type de procédé est utilisé par les Russes pour leurs delphinariums. Les dauphins sont achetés au Japon. Chaque animal est doté d’une puce grâce à laquelle il est recensé, suivi. « Si l’un meurt, il suffit d’implanter la puce dans un autre dauphin », parfois capturé parmi les rares spécimens encore en liberté dans la mer Noire. La Russie est un des seuls pays à avoir mis sur pied des « océanariums » mobiles, comme le Moscou Travelling Dolphinarium. Placés dans des bacs, trimballés par camion, la peau et les yeux meurtris par l’eau chlorée, les cétacés, qui ont besoin d’être immergés en permanence pour survivre, y trouvent rapidement la mort. En attendant, ils font le show dans des aquariums gonflables, jusque sur les parkings des supermarchés.

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Le spectacle choquant des ours polaires

En Russie, la photojournaliste a été particulièrement choquée par un spectacle qui mettait en scène des ours polaires, une espèce endémique qui, si elle n’est pas menacée, est néanmoins en danger. Mais celui qui l’aura le plus marquée est un vieux tigre, drogué, léthargique, enchaîné toute la journée, pour que des centaines de touristes puissent le caresser, le taquiner, et faire un sel e à ses côtés : « Il avait des plaies ouvertes au menton, les soigneurs me disaient que c’était un abcès dentaire… L’infection était si importante qu’elle lui avait rongé une partie de la mâchoire. C’est l’une des choses les plus horribles que j’ai vues au long de ce reportage. » Les animaux n’ont pas de langage pour décrire leur douleur. Surtout, ils savent d’instinct qu’ils doivent la cacher pour ne pas attirer les prédateurs. Mais mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens et même poissons, tous possèdent des récepteurs de la douleur.

Pour dix dollars, la photo souvenir avec un tigre retenu par une chaîne qui l'empêche de se lever, au zoo de Phuket (Thaïlande).
Pour dix dollars, la photo souvenir avec un tigre retenu par une chaîne qui l’empêche de se lever, au zoo de Phuket (Thaïlande). © Kirsten Luce

Kirsten Luce a été « surprise » de constater combien peu de gens semblaient « dérangés par tout ça », combien « regardent sans rien remettre en question ». Selon elle, le « phénomène de groupe » est une des explications : on ne voit pas – ou on ne veut pas voir – la détresse de ces animaux asservis. Le WildCRU a comptabilisé 5 151 308 avis sur TripAdvisor : 80 % étaient positifs. « Sur Instagram, où les voyageurs partagent leurs souvenirs, on peut constater qu’ils sont très contents », s’étonne Kirsten. Avec les réseaux sociaux, le phénomène se développe. Réaliser une photo avec un animal sauvage est un bon moyen de faire exploser son nombre de followers. En posant avec un ours en 2015, la photographe russe Olga Barantseva est passée de quelques-uns à plus de 80 000. Maintenant, elle est rémunérée pour emmener les touristes faire la même chose à la périphérie de Moscou. Un des ours qu’elle « emploie » s’appelle Stephan. Il a été acheté à l’âge de 3 mois par un couple qui, désormais, facture 760 dollars la prise de vue. Olga propose aussi de poser avec des loups.

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Un système d’alerte sur Instagram

La surenchère est permanente. En décembre 2017, après l’article du « National Geographic » sur les ravages du tourisme en Amazonie brésilienne et au Pérou, Instagram a instauré un système d’alerte : les utilisateurs de l’application qui cherchent des hashtags, tels que #selfieparesseux ou #selfie bébé tigre, reçoivent un avertissement leur indiquant que le contenu peut être nocif pour l’animal. Alors on se rassure en se disant que le tourisme « éthique » et « responsable » est lui aussi à la mode, ce qui fait se multiplier les « sanctuaires » un peu partout dans le monde. Mais il n’existe aucune réglementation de ces structures censées recueillir des animaux en danger. Selon World Animal Protection, seulement 25 % d’entre elles respectent leur bien-être. Les autres font partie d’un seul et même business, mais sont « marketées » pour mieux convenir à la sensibilité occidentale.

Retirés à leur mère dès la naissance, les jeunes tigres du Sriracha Tiger Zoo de Chonburi (Thaïlande) ne quittent leur cage que pour les séances photos avec les touristes.
Retirés à leur mère dès la naissance, les jeunes tigres du Sriracha Tiger Zoo de Chonburi (Thaïlande) ne quittent leur cage que pour les séances photos avec les touristes. © Kirsten Luce

En Thaïlande, à Elephant EcoValley, les excursions se font par petits groupes. La publicité prétend que les éléphants sont « entre de bonnes mains » puisqu’ils circulent librement, sans chaînes. Sur Internet, un Français se vante d’avoir choisi la formule « soins avec les éléphants », « loin du camp de touristes ». Là-bas, il a pu « toucher et caresser l’éléphante », mais aussi nourrir les éléphanteaux avant de leur donner un bain. « Moment magique, écrit-il. […] On se fait arroser, on les gratte, on les câline ; bref, un instant inoubliable. » Il ignore que pour ainsi interagir avec l’homme, l’animal sauvage a dû être préalablement brimé. Il ignore aussi que le propriétaire d’EcoValley est également celui du parc de Mae Taman. Ce sont d’ailleurs les mêmes animaux, déplacés entre les deux camps au gré des besoins. « Les Occidentaux veulent voir les éléphants dans leur élément naturel, alors que les Chinois veulent monter sur leur dos ou les regarder réaliser des acrobaties », explique Kirsten. On s’adapte, sans états d’âme. « La plupart du temps, les propriétaires que nous avons interrogés n’avaient pas honte : ils savaient qu’ils n’étaient pas hors la loi et nous expliquaient que le traitement des animaux n’était pas leur priorité.» Le boycott de Mae Taman par des Américains a entraîné une réaction : la direction a renoncé à l’un des shows, ce qui permettait au public de passer plus de temps à regarder les bêtes se baigner dans la rivière artificielle… Les Chinois ont protesté. Selon Kirsten, seule une législation en faveur du bien-être animal pourrait provoquer un réel changement.

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Démonstration par l’exemple: la photo de Kirsten montrant le jeune éléphant avec ses plaies à la face est devenue virale sur les réseaux sociaux. Ce qui a, de nouveau, mis la direction dans l’embarras. « Le patron a été soumis à une forte pression. On lui a demandé de confier l’éléphant à un sanctuaire. Il a refusé : ‘C’est mon animal, a-t-il plaidé, mais vous pouvez l’acheter, si vous voulez.’ » Et il en a exigé trois fois son prix… « Un journal a célébré cela comme un sauvetage, explique Kirsten. Et pourtant ! Avec cet argent, il pourra juste acheter trois autres éléphants… à martyriser. »

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