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Groenland : le réchauffement a tout chamboulé

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Partout sur le littoral, la glace recule, libérant des terres riches en minerais. En mer, au contraire, le nombre d’icebergs a considérablement augmenté sous l’effet de la fonte, rendant la navigation plus dangereuse. | © DR

Environnement & Animaux

En août 2012, notre reporter avait embarqué à bord du « Boréal », un des navires de Ponant, pour une croisière autour de la mer de Baffin, entre le Groenland et le Grand Nord canadien. Sept ans plus tard jour pour jour, il a refait le même itinéraire, à bord de « L’Austral », un autre navire de la compagnie. « J’ai découvert un autre pays… » dit-il. Spectaculaire fonte des glaces et réseaux sociaux, métamorphoses économiques et culturelles, les Inuits ne sont plus ce qu’ils étaient.

Au Groenland, le temps vous rattrape. Ici, il est possible, à sept ans de distance, d’accrocher sa propre vie à un fil et de la contempler. Mes deux aînés, Tristan et Madenn, m’accompagnent dans cette nouvelle aventure. Comme en 2012, je leur ai offert le voyage. Cette croisière nous avait alors permis de panser dans le Grand Nord les blessures d’un divorce et d’une séparation de quelque 10 000 kilomètres. Installés à Los Angeles, les enfants avaient adoré cette irruption du froid en plein mois d’août, eux qui vivent toute l’année en été. Le navire n’est pas le même, mais il y ressemble trait pour trait. Son nom : « L’Austral », sister-ship du « Boréal », des noms qui évoquent chacun un parfum d’absolu.

La lumière du soleil est aveuglante sur les berges du fjord de Kangerlussuaq, dans lequel mouille « L’Austral ». Il fait presque chaud sur la côte ouest du Groenland. Ce détail tranche avec l’humidité froide et pluvieuse qui nous avait accueillis il y a sept ans. Au matin du deuxième jour de navigation, dans la baie de Disko, nous apercevons au mouillage devant nous « Le Boréal » sur lequel nous avions fait la première croisière. Le capitaine, Patrick Marchesseau, qui commandait ce bateau à l’époque et dirige cette fois « L’Austral », annonce depuis la passerelle : « C’est la première fois que deux navires de la compagnie sont au mouillage en même temps à Ilulisatt. » Soudain, le temps est comme figé dans les blocs de glace qui nous entourent. Ici, chaque jour, naissent les plus gros icebergs de l’hémisphère Nord, dont un illustre ancêtre qui autrefois coula le « Titanic ».

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En juillet, en un seul jour, il a fondu 11 milliards de mètres cubes, un record

Dans les terres, pourtant, le manteau de glace qui recouvre le Groenland en a pris un coup. En juillet, en un seul jour, il a fondu 11 milliards de mètres cubes, un record. En Alaska, cet été, il n’y a plus aucune trace de banquise. Elle a disparu. Du jamais-vu. L’Islande a décrété des obsèques officielles pour la perte d’un de ses glaciers, l’Okjokull, victime du réchauffement. Le Groenland, lui, est plus vert. C’est visible, palpable, jusque dans la pupille des Inuits rencontrés hier à l’escale de Sisimiut et qui semblaient médusés par un si beau temps. Il y a sept ans, jamais je ne me serais promené en polo sur la passerelle. Nous avions fait notre arrivée dans la baie, sur le pont, emmitouflés dans ces grosses parkas rouges que la compagnie vous offre à bord. J’ai retrouvé les photos. Quel contraste. Il est 8 heures du matin et il fait déjà 10 °C. « 15 °C cet après-midi », annonce Marc, le directeur de croisière, un Québécois aussi bilingue que bavard. Quand, au Xe siècle, le chef viking Erik le Rouge baptisait « Terre verte » cette immense île de l’Arctique, il s’agissait d’une publicité mensongère destinée à leurrer les colons scandinaves pour qu’ils viennent s’y installer. Aujourd’hui, ce vert est le signe du premier réchauffement climatique dans l’histoire qui porte la marque de l’homme…

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Kullorsuaq, dix degrés séparent ces deux photos, prises à sept ans d’écart. © Régis Le Sommier/Paris Match
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Kullorsuaq, dix degrés séparent ces deux photos, prises à sept ans d’écart. © Régis Le Sommier/Paris Match

À 9h30, le commandant Marchesseau nous emmène à bord de son Zodiac pour une promenade dans les icebergs, exactement comme il l’avait fait il y a sept ans. À l’époque, sa femme et ses enfants l’accompagnaient. Il est revenu aujourd’hui avec sa fille, Océana. Je l’ai reconnue dans l’avion. Elle est devenue ravissante, et envisage d’embrasser la carrière de son père. Voyage initiatique donc pour elle. Sur le Zodiac, c’est déjà elle qui tient la barre. Elle est incollable sur la vie des baleines et des icebergs, son papa l’ayant obligée, chaque fois qu’elle était à bord, à assister aux conférences des naturalistes qui encadrent les expéditions. « Papa, aujourd’hui je mets de la crème à bronzer », m’a dit ma fille à moi. Il faut dire que, hormis une brume matinale le premier matin, nous n’avons pas croisé un nuage… Le Zodiac circule au ralenti entre les icebergs, blanc immaculé dans leur majesté et, à fleur d’eau, couleur bonbons clairs, comme dans la chanson de Robert Charlebois.

En 2018, 80 000 touristes ont visité le Groenland, soit davantage que la population du pays

À mesure qu’on s’approche d’eux, l’eau devient turquoise, comme un lagon. Nous naviguons alors au-dessus de la partie immergée du monstre. Je frémis à l’idée que ce réchauffement pourrait bientôt attirer dans les parages des paquebots gratte-ciel comme à Venise, symptôme d’un tourisme qui pollue et détruit tout. Après tout, qu’est-ce qui empêcherait ces immeubles flottants d’arriver jusqu’ici, maintenant que l’étau polaire n’est plus là ? Déjà, rien qu’en 2018, 80 000 touristes ont visité le Groenland, soit davantage que la population du pays. Cette perspective angoissante tranche radicalement avec le navire à taille humaine qui nous a conduits dans cette baie, où tout a été étudié pour ne laisser qu’une empreinte minimale sur l’environnement. Ainsi, « L’Austral » n’utilise plus de fuel lourd. Il a obtenu les labels « Green Ship » et même « Clean Ship ». À bord, le plastique est en voie de disparition. Eau et déchets sont recyclés. La coque a été étudiée pour ne pas faire de vagues et ainsi ne pas gêner les embarcations des pêcheurs. C’est l’autre préoccupation de la compagnie, respecter les cultures locales. « On protège bien ce que l’on connaît bien », dit Nicolas Dubreuil, un naturaliste de renom qui travaille pour Ponant. Le prochain navire de la compagnie, « Le Commandant Charcot », sera électrique hybride, propulsé au gaz naturel liquéfié.

Le Groenland devra-t-il se vendre aux Américains ou aux Chinois ?

L’ Arctique n’est hélas pas un sanctuaire protégé, comme l’Antarctique. Russes et Américains s’y disputent les futures routes commerciales, tel le passage du Nord-Est, libre de glace une bonne partie de l’année. Moscou a même fait graver ses couleurs au fond de la mer. De son côté, Donald Trump a émis le souhait d’acheter le Groenland. Or, cuivre, nickel et quantité d’autres minéraux, les roches les plus anciennes de la planète – jusqu’à 3,5 milliards d’années – attisent les convoitises… Même les Chinois sont en embuscade, à travers des « faux-nez », entreprises, souvent australiennes, qui leur permettent d’investir masqués. Derrière les sourires amusés des autochtones, la provocation de Trump a une portée bien plus profonde. Depuis les années 1970, le pays, habité à 80 % par des Inuits, est en proie à un mouvement d’émancipation. Il est devenu un territoire autonome avec un drapeau. Mais pour se passer définitivement de la tutelle danoise, le Groenland devra-t-il se vendre aux Américains ou aux Chinois ? Et à quel prix, celui du sacrifice de ses paysages au profit de l’exploitation de ses ressources ? Les Groenlandais vivaient à la périphérie du monde. Soudain, les voilà au centre.

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2012/2019. Tristan et Madenn, près du glacier Sermeq Kujalleq, là où se forment les plus gros icebergs de l’hémisphère Nord. © Régis Le Sommier/Paris Match

À la lisière d’un gros iceberg, un souffle de baleine à bosse apparaît. Nous allons les approcher, si près parfois que nous apercevrons les coquillages parasites qui s’accrochent à leur peau. « C’est un des plus beaux jours de ma vie », me glisse Madenn, iPhone en main pour ne rien manquer d’une scène où une mère et ses deux petits croisent à 10 mètres à peine de notre embarcation. L’air est frais mais parfois entrecoupé d’un souffle chaud. Une sensation d’été presque dérangeante à cet endroit car elle signifie la transformation, peut-être à terme la mort, d’un environnement et d’une civilisation. « Il peut y avoir une sacrée brume dans le secteur », nous explique le capitaine. Oui, mais aujourd’hui il n’y en a pas. Y en aura-t-il encore d’ailleurs ? J’en arriverais presque à implorer secrètement le retour de l’hiver, pour éviter que le Groenland ne ressemble un jour à la Normandie. J’ai la sensation d’être au bord d’un précipice qui menace d’engloutir tout ce qui m’entoure, baleines, icebergs, Inuits, en un tourbillon de vent chaud, de pêcheurs japonais au harpon massacreur et de touristes agressifs, comme j’ai pu en voir avec horreur il y a un an, montant à l’abordage des grottes couleur de miel de l’Algarve, la côte sud du Portugal, à bord de centaines d’embarcations de toutes tailles.

À ce rythme de fonte de la calotte groenlandaise, qui est de l’eau douce, dans vingt ans, la moitié du Bangladesh sera sous les eaux.

Le lendemain, une randonnée au glacier Eqi nous est proposée. Rien n’a changé en apparence à l’endroit dont Paul-Emile Victor avait fait le camp de base de ses expéditions. Il y a sept ans, le programme de la croisière parlait d’une randonnée jusqu’à la calotte glaciaire. Cette fois-ci, après deux heures de montée dans une toundra luxuriante, gorgée d’eau et recouverte de mousses et de lichens, nous rebroussons chemin. Un passager demande alors au guide à quelle distance se trouve la calotte. « Quinze kilomètres », répond celui-ci. Erik Orsenna, qui est le conférencier de la croisière, me confirme sans l’ombre d’un doute ce recul de la masse de glace. « La banquise qui fond, c’est sérieux, dit-il, mais il s’agit d’eau de mer. Donc il n’y a pas d’augmentation du niveau mondial des eaux. En revanche, à ce rythme de fonte de la calotte groenlandaise, qui est de l’eau douce, dans vingt ans, la moitié du Bangladesh sera sous les eaux. »

« L’Austral » serpente maintenant entre de gros morceaux de sucre à la dérive pour gagner la pleine mer. Le soleil scintille sur un océan d’huile. Accrochés aux falaises de l’île de Disko, des arpents de glace agonisent. Presque partout la tourbe et la roche dominent. Certains Inuits dans ces régions se réjouissent de disposer ainsi de davantage de terres. Sisimiut, Ilulisatt, les villages visités ont en effet doublé en taille depuis mon dernier voyage. L’industrie plante sa marque dans le paysage jusqu’en bordure des sites les plus éblouissants sous la forme d’enseignes automobiles et de centrales hydroélectriques. Sur le littoral, on aperçoit parfois des installations, prélude à l’ouverture de mines ou de forages. À la sortie du détroit de Vaigat, le soleil irradie l’horizon à tel point qu’on se croirait dans les îles grecques.

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2012/2019. Tristan et Madenn, près du glacier Sermeq Kujalleq, là où se forment les plus gros icebergs de l’hémisphère Nord. © Régis Le Sommier/Paris Match

Depuis les années 1980, le rythme de la fonte a été multiplié par six

Sculptés par l’océan, les icebergs prennent alors des formes insolites. L’un d’eux me fait penser à un dragon. Un autre à un pétrolier, long sur l’avant et avec son château arrière. Il y a des tours circulaires striées, des massifs dressés sur l’horizon et de fragiles portiques que les soleils marins teignent de mille feux. On passe du blanc immaculé au rose avec toujours ce bleu turquoise ensorcelant au niveau de la mer. La quantité de glace flottante témoigne d’une fonte qui accélère le détachement des blocs dans l’océan, rendant plus délicate la navigation. Depuis les années 1980, le rythme de la fonte a été multiplié par six. Partout sur les côtes, le blanc recule. « Vous voyez cette moraine, me dit un cuisinier, lors de mon dernier passage, la langue glacière descendait jusqu’à la mer. » L’endroit qu’il désigne n’est plus qu’un virage de cailloux gris clair, l’empreinte laissée par ce qui fut jadis un majestueux glacier. De la calotte, on n’aperçoit plus qu’un tapis de la même couleur que la neige au bas des pistes en fin de saison.

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Des centaines d’icebergs balisent la route qui nous mène au village de Kullorsuaq. « L’Austral » vient jeter l’ancre devant un alignement de cabanes aux couleurs vives, plantées comme de petits Lego sur une péninsule granitique. Les Zodiac s’apprêtent à débarquer les passagers dans ce village traditionnel inuit où, il y a sept ans, nous avions mangé de la baleine chez l’habitant. Cette fois, les pêcheurs rentrant tout juste au village, Paul, le cuisinier du bord, leur achète 150 kilos de flétan. Ce poisson à la chair subtile et tendre fera le délice des passagers au déjeuner du lendemain. À bord de « L’Austral », dès qu’on le peut, on mange local. La veille, il y avait au menu de l’araignée de mer achetée à Sisimiut. Le temps est si clément que les bottes en caoutchouc vont rester encore une fois dans les cabines. C’est d’abord nous qui faisons le spectacle avec une baignade polaire, un très court passage à l’eau, sous l’œil vigilant du médecin de bord, et les regards fascinés des Inuits rassemblés sur le quai. Si les étés deviennent de plus en plus chauds, apprendront-ils un jour à nager ? Ils ont toujours jugé la discipline inutile, tout simplement parce que cinq minutes dans cette mer à 2 degrés, c’est la mort assurée.

Une jeune Inuit joue « Bohemian Rapsody » au piano

Nos retrouvailles avec eux sont l’occasion de vrais bons moments. L’un d’eux sort de sa poche un iPhone dernier cri pour me montrer d’impressionnantes photos de sa dernière chasse à l’ours blanc. Six fourrures blanches sèchent devant sa maison. La saison a été bonne. D’un geste de la main, il rend hommage à ses chiens, attachés par des cordelettes à des niches disposées à flanc de colline. Son petit garçon s’aventure au milieu de la meute. Les chiens le reniflent en grognant. L’un après l’autre, il les toise, comme pour leur montrer qui est le maître. Pas de doute, ce gamin a le métier dans le sang. La communauté est maintenant invitée à bord de « L’Austral » pour un spectacle de danses traditionnelles. Une ribambelle d’enfants en furie envahit les coursives du navire. Au salon, sur le pont avant, une jeune Inuit s’installe au piano. Les premières notes de « Bohemian Rapsody » retentissent. Le biopic du chanteur de Queen n’a laissé personne indifférent dans cet endroit, un des plus reculés du monde.

Au théâtre, en guise de danses traditionnelles locales, quatre adolescentes entament une chorégraphie sur de la K-pop. La pop coréenne revisitée par des Groenlandaises devant des Européens et quelques Taïwanais (ils sont une vingtaine à bord), c’est à ces petits détails qu’on s’aperçoit que le monde est interconnecté. Nous sommes venus ici pour rencontrer les derniers chasseurs d’ours du Groenland, et on se rend compte que leurs enfants parlent un anglais impeccable, portent des casquettes de base-ball, arborent des piercings aux lèvres ou aux sourcils et des coupes de footballeur. « Quand je leur ai dit que j’habitais Los Angeles, deux jeunes filles m’ont demandé sur Instagram », me dit Tristan. Il reste que ces Inuits vivent dans le noir l’hiver, et l’été est pour eux un jour sans fin. Mais avec le Wi-Fi, qu’est-ce que ça change ? Il y a sept ans, en les quittant, nous avions eu le sentiment de les abandonner à la nuit polaire. Cette fois-ci, ils vont réapparaître sur les Smartphone de nos enfants avec des selfies devant les icebergs, les phoques ou les chiens de traîneau. Le monde paraît soudain étrangement petit.

« Chers passagers, il est 6 heures et pour le huitième jour consécutif, c’est tempête de ciel bleu. Nous avons repéré un troupeau de narvals. » À mesure que nous remontons la côte jusqu’au mythique village de Thulé (Qaanaaq), une étape que nous avions dû annuler en 2012 pour cause de mauvais temps, les animaux se font plus nombreux. Mais il faudra attendre d’être au Canada, sur l’autre rive de la mer de Baffin, pour apercevoir un premier ours polaire. Au Groenland en effet, ils s’aventurent peu hors des réserves naturelles car ils sont chassés. Benjamin, un des naturalistes du bord, annonce qu’une femelle ours et ses deux petits ont été repérés sur notre tribord. Les passagers suivent alors à la jumelle les plantigrades en train de gravir des roches très abruptes dans le but de se nourrir. Nous en verrons onze en deux jours, tous en parfaite santé. Ici, pas d’ours faméliques dérivant sur un iceberg… Sur une plage, leurs traces de pas sont visibles. « Nous avons passé le site au peigne fin mais si jamais un ours pointe son nez, on rembarque immédiatement », me confie un naturaliste, son fusil en bandoulière.

Le sanctuaire sauvage resplendit dans la lumière de midi. J’en éprouve des sentiments contrastés. Le rivage sur lequel nous marchons n’est accessible que depuis l’an dernier. Avant cela, le glacier sur notre droite remplissait tout le fond du fjord. Chaque pas posé sur la toundra, chaque bouffée d’air frais, le plus petit ruisseau, la fleur la plus délicate, rappellent que c’est à notre génération d’agir pour préserver ces merveilles si fragiles et d’en devenir les ambassadeurs actifs. Sinon, l’histoire se souviendra de nous, non pas comme les derniers témoins, mais comme ceux qui savaient et n’ont rien fait.

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