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Rouen : Après l’incendie, la grande peur des agriculteurs normands

Des ballots de paille sous plastique, recouverts de suie, à Saint Martin-du-Vivier, près de Rouen. | © Lou BENOIST / AFP

Environnement & Animaux

À Rouen, le pic de pollution est passé mais les conséquences humaines s’annoncent tragiques. Surtout dans les campagnes.

Quand il est sorti de chez lui, il était 9 heures. Le jour ne semblait pas encore s’être levé. Il a d’abord pensé à une éclipse du Soleil. À tort. La nuit qui est tombée au petit matin sur Préaux, 1 800 habitants, c’était la fumée de l’incendie de l’usine Lubrizol, à 14 kilomètres de là. Bertrand a 24 ans. Voilà trois années que son frère et lui ont commencé leur exploitation : veau sous la mère, céréales et poules pondeuses. Les 3 000 volailles qui d’habitude picorent dehors, en bio, sont depuis l’incendie confinées. Chaque jour ce sont 2 800 œufs mis de côté, 450 euros de chiffre d’affaires envolés, mais 400 euros de charges qu’ils continuent de payer. L’entreprise est sur une des 209 communes de la « zone de restriction sanitaire ».

Samedi 5 octobre, Stéphane, un technicien du service vétérinaire de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP), est passé prélever douze œufs pour les faire analyser. Il vient tous les deux jours. Bertrand confie, fatigué : « Le plus dur, c’est l’incertitude. On pensait avoir des réponses le 3 octobre, maintenant on nous dit le 11. Je peux tenir jusque-là, après ça va être compliqué. » Au moins 5 253 tonnes de produits chimiques ont brûlé. Le nuage a avancé vite et, en fonction de la météo, a pollué différemment. Les analyses portent sur des produits inhabituels – dioxines, hydrocarbures aromatiques polycycliques… « On ne sait pas en combien de temps l’éventuelle pollution pourrait passer dans les œufs », explique Stéphane. Ou dans le lait.

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Bruno, 45 ans, éleveur laitier et cultivateur à Bosc-Guérard-Saint-Adrien. Chaque jour, il jette 2 000 à 2 200 litres de lait de ses 85 vaches, soit une perte de 800 à 900 euros. En outre, il ne peut plus exploiter ses 200 hectares de terres. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Nous sommes dans le pays de Bray, pays des vaches depuis toujours. Les mamelles de la France. Environ 280 producteurs laitiers de Seine-Maritime sont en quarantaine. En vertu du principe de précaution, ils jettent leur production, 450 000 litres chaque jour. Aline a 35 ans, dix années à travailler avec son mari, de la traite de 6 h 30 à celle de 19 heures, week-end compris. Tous les trois jours, elle déverse 5 000 litres de lait dans la fosse à lisier. Partout, les laiteries ont refusé de les récupérer, ce qui aurait évité qu’ils terminent dans les champs. Le couple trime pour les jeter. Les deux premières fois, c’est son époux qui s’en est chargé. « C’était trop dur », confie-t-elle.

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Romain, 30 ans, et Émilie, 31 ans, maraîchers à Saint-Saire. Ils ont démarré leur exploitation bio au printemps. Les cultures en plein champ sont inexploitables et celles sous serre dépérissent puisque l’eau de pluie est impropre. Ils risquent de tout perdre. © Baptiste Giroudon / Paris Match

« Un éleveur gagne en moyenne 1 000 euros par mois », assure Bruno. Malgré le fonds d’intervention d’urgence mis en place par la profession, ils manqueront à la fin du mois. Lui répand 2 000 à 2 200 litres dans la fosse, chaque nuit, en cachette de ses salariés. « Notre trésorerie se fait au jour le jour », abonde Virginie, 45 vaches à la traite. Avec Sébastien, son mari, ils avaient prévu de rentrer leur maïs, l’alimentation de leurs bêtes, le jour de l’incendie. Ils n’ont pas le droit de s’en servir. La solidarité s’est organisée. La chambre d’agriculture et la FNSEA ont mis en relation éleveurs sans fourrage et producteurs avec surplus. Le 5 octobre, ils ont reçu 24 tonnes de maïs. « De quoi tenir huit à dix jours, dit Sébastien. Mais après, plus personne n’aura de surplus à vendre. » D’autant plus que, à cause de la sécheresse, ils sont nombreux à vivre déjà sur leur réserve d’hiver.

Six jours après le « jeudi noir » (le 26 septembre), comme on dit ici, les agriculteurs ont pu rentrer leur maïs, leurs cultures en plein air, mais tout est consigné jusqu’à nouvel ordre. Frédéric et Noémie élèvent aussi des chapons pour Noël, qu’ils sont obligés de garder à l’intérieur (« Pour les bêtes, ce n’est pas bon », disent-ils), sans savoir s’ils pourront les vendre un jour.

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Frédéric, 45 ans, et Noémie, 39 ans, éleveurs de chapons, de vaches laitières, et commerçants à Bois-Guillaume. Leur lait est interdit à la vente. Perte : 1 000 euros par jour. Ils ne parviennent plus à revendre la production locale saine. Manque à gagner : 500 euros par jour. Et ils restent dans l’expectative pour les chapons de Noël. © Baptiste Giroudon / Paris Match

C’est la vente directe qui est la plus impactée. Ils ont installé, il y a bientôt un an, un système de casiers en libre-service. Ils ont déjà perdu plus de 50 % de leur chiffre d’affaires, soit 500 euros par jour ; pourtant, ce qu’ils mettent en vente ne provient pas de la « zone interdite ». Mais pour beaucoup de clients, comme Joëlle, 65 ans, l’inquiétude est trop forte : « Je fais attention, les produits normands, je ne les prends plus. » Même le chiffre d’affaires de ceux qui sont en dehors de la « zone » chute. Et puis, cette zone, que veut-elle dire ? Chaque jour, de nouvelles communes demandent à y être intégrées. Et pourquoi ce village n’en fait-il pas partie quand ses voisins le sont ? L’incompréhension alimente la psychose. Une dangereuse maladie. Les erreurs de communication des autorités n’ont rien arrangé. Le manque d’information non plus. « Pourquoi le préfet a-t-il refusé des contre-expertises de laboratoires indépendants ? » se demande Xavier Lefrançois, exploitant agricole et maire de Neufchâtel-en-Bray depuis douze ans. « Veulent-ils nous cacher quelque chose ? La peur est en train de s’installer. Dans cette histoire, on ne comprend pas tout. Il est urgent que l’Etat rende sa copie. »

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Stéphane, 41 ans, éleveur et céréalier à Catenay. Il est vice-président de la chambre d’agriculture et premier secrétaire de la FNSEA 76. Ses 2 000 litres de lait (une perte de près de 800 euros par jour) et ses 150 hectares de cultures et de pâturages sont inexploitables pour l’instant. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Quand il le fera, ce sera peut-être déjà trop tard. La confiance est un drôle de truc, facilement perdue, difficile à regagner. Consommateurs comme producteurs doutent de la parole des autorités. Avec un huissier, la Confédération paysanne a fait des prélèvements… qu’elle a mis au frigo. « Pour trouver quelque chose, il faut savoir ce qu’on cherche ! » dit Romain. On lit une immense fatigue sur son visage. À 30 ans, il a fait mille métiers, dans la sellerie-maroquinerie, le BTP, et il a étudié la chimie. La liste des 470 produits qui ont brûlé a tardé à être connue. Et on ignore les effets de leur mélange. À n’y rien comprendre, disent les exploitants rencontrés, eux qui sont tenus de déclarer tout leur stock. Déjà 130 plaintes ont été déposées par les syndicats, des particuliers et même des mairies. Romain n’en est pas là, il est encore dans la longue phase du deuil. Lui, c’est simple, il a tout perdu et peut-être même encore plus – ses rêves, son investissement, son projet de vie… Installé depuis le printemps, il cultive en plein air 600 choux, 1 tonne de pommes de terre, des fleurs… dont il ne peut rien faire. Quant à sa production sous serre, elle est en train de mourir. Six jours après l’incendie, il a eu l’autorisation de commercialiser, mais il ne peut plus arroser, son système étant alimenté par l’eau de pluie entreposée dans une cuve. « La semaine prochaine, je n’aurai que des tomates à vendre. Pour un jeune qui se lance, c’est très dur. »

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Amélie, productrice de Neufchâtel, avec sa fille Alice sur le marché. Chaque jour, elle fabrique 1 200 de ces fromages en forme de cœur, qu’elle risque de devoir jeter. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Avant l’incendie, il gagnait 500 euros chaque semaine grâce à deux marchés hebdomadaires. « Ça ne paye pas les heures qu’on y met », dit-il. Lui et sa compagne y croyaient, au bio « pour tous », avec des courgettes à 2 euros le kilo, des tomates anciennes à 3,50 euros. Et d’ajouter : « On a des variétés plus résistantes mais au rendement moindre, sans pesticide, on utilise de l’eau de pluie… Tout ça pour finir pollué par un accident industriel. » Et le sol, est-il contaminé ? « Après chaque catastrophe industrielle, il y a un scandale sanitaire », rappelle Romain. Sa serre est installée sur le domaine d’Etienne, un précurseur. Vingt-cinq ans qu’il fait du bio. Sa spécialité, c’est la pomme. Cidre, jus, pommeau, calvados, vinaigre, il produit entre 70 000 et 80 000 bouteilles par an. Il allait commencer la récolte quand l’interdiction est tombée. « Mes pommes vont perdre en qualité, en acidité. Elles commencent à s’abîmer. » Continuera-t-il à bénéficier de l’appellation AB, pour laquelle il s’est tant battu ? Et sinon, où va-t-il vendre, lui qui ne connaît que le circuit du bio ?

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Sébastien, éleveur laitier, ne peut plus utiliser son fourrage pour nourrir ses vaches. Un collègue du pays de Caux lui a fait livrer 24 tonnes de maïs. © Baptiste Giroudon / Paris Match

C’est dans cette plaine qu’est fabriqué, depuis 1050, le fameux neufchâtel, un fromage en forme de cœur, une AOP mondialement connue. Amélie en fait depuis quatorze ans. Chaque jour 1 200 cœurs, qu’elle ne peut plus vendre et qu’elle devra peut-être jeter demain. « Ce qui est dur, c’est qu’on n’est plus maître de notre destin. On ne sait pas quel impact ça aura dans l’avenir. On a besoin de réponses et on nous dit : “Vous allez produire pour rien, payer vos salariés pour rien, et ce n’est pas de votre faute.” Mais c’est nous qui allons couler. » L’emploi de quatre de ses cinq salariés est menacé. Quant aux indemnisations – hormis pour le lait –, là encore, on ne sait pas grand-chose. Mais au-delà, ce sont des heures de travail en plus, dans des journées déjà trop pleines, des intérimaires qu’il faudra embaucher pour rattraper le temps perdu. En espérant que le résultat des expertises soit favorable. Et que dire à ceux, si nombreux, qui s’étaient lancés dans des investissements, comme l’agrandissement pour les poules de Bertrand, le lancement de la consigne de verre pour le jus d’Etienne, la nouvelle stabulation pour les vaches de Sébastien et Virginie ?

« L’incendie n’a pas fait de morts, rappelle le maire de Neufchâtel. Mais les décès vont arriver. En pays de Bray, il y a un taux de suicides très élevé chez les agriculteurs. Dans notre collectif Solidarité paysans, on n’a jamais eu autant d’appels. Le moral ne va plus. » La détresse dans les campagnes est immense. « On sort d’années de crise, on commençait juste à retrouver un peu de couleur et ça nous tombe dessus alors qu’on n’a rien demandé », se désole Stéphane, éleveur laitier et premier secrétaire de la FNSEA 76. Son téléphone ne cesse de sonner : « Certains pleurent. » Un jeudi noir, de la fumée et tout un territoire assommé, à la réputation entachée. Avec, ajoute le maire de Neufchâtel, « un cœur brisé » – comme ce fromage qui porte le nom de la ville.

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