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Esmeralda de Belgique : « Il nous faut un nouveau modèle social, économique et environnemental. »

14 octobre 2019. Esmeralda de Belgique lors de la manifestation d'Extinction Rebellion à Bank, au cœur du quartier financier de Londres. Les activistes du changement climatique ont notamment bloqué des rues autour de sites comme la Banque d'Angleterre et ciblé symboliquement les bureaux de BlackRock. ©Joe Taylor

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« Il nous faut un nouveau modèle social, économique et environnemental. Un modèle qui pose la protection des ressources naturelles comme condition préalable à notre prospérité. (…) Si on est convaincu de la justesse d’une cause, on est prêt à tous les sacrifices. »

Engagée de longue date dans les causes environnementales et féministes, auteur et journaliste, la princesse Esmeralda prend une part active dans les manifestations d’Extinction Rebellion (XR). Elle revient pour Paris Match sur le mouvement écologiste de désobéissance civile né en Grande-Bretagne en 2018 et qu’elle soutient avec ferveur depuis son lancement.

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10 octobre 2019. Trafalgar Square, Londres. Comme une série d’autres activistes d’Extinction Rebellion, Esmeralda de Belgique est arrêtée. Placée en cellule sous surveillance policière ensuite relaxée cinq heures plus tard, elle partage aujourd’hui son expérience, fondatrice. Son arrestation fait le tour des médias, belges d’abord, ensuite français, britanniques, européens, américains… Le 18 octobre encore, elle répondait aux questions de la chaîne de télévision russe NTV.

Le 12 octobre, la police bruxelloise interpelle plus de 400 manifestants d’Extinction Rebellion sur la place des Palais et la place Royale, en utilisant parfois une autopompe et des sprays au poivre. Une enquête est alors lancée sur l’action policière qui aurait été excessive dans certaines interpellations. La princesse engagée se dit révoltée par le traitement subi par certains activistes de XR à Bruxelles.

Des activistes d’Extinction Rebellion lors d’une action sur la place des Palais à Bruxelles le 12 octobre 2019. ©Antony Gevaert / Belga
Le 14 octobre, elle repart sur le terrain. Elle est de la manif à Bank, au cœur du quartier financier de Londres. Les activistes du changement climatique ont notamment bloqué des rues autour de sites comme la Banque d’Angleterre et ciblé symboliquement les bureaux de BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, demandant aux principales institutions financières internationales de cesser d’alimenter ce qu’elles décrivent comme une catastrophe environnementale menaçante. « La Cité de Londres est un lien de pouvoir prééminent dans le système mondial qui tue notre monde », déclare Carolina Rosa, porte-parole de Extinction Rebellion. Au total plus de 1300 personnes ont été arrêtées au Royaume-Uni depuis le début de ces happenings pacifistes. Esmeralda porte haut ses valeurs et entend bien poursuivre le combat.
Les activistes de XR à Trafalgar Square, lors d’une 9e journée de manifestation, le 15 octobre 2019. ©Tolga Akmen / AFP

Paris Match. On connaît bien sûr votre engagement depuis longtemps. On a le sentiment que vous vous affirmez avec une audace croissante. Depuis combien de temps plus précisément sentez-vous vibrer en vous l’énergie de la révolte sur les questions climatiques et d’injustice sociale ?
Esmeralda de Belgique. Cela fait des années que je suis active dans le domaine de l’environnement. Les scientifiques nous alertent depuis longtemps mais la réaction des politiques n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Des mesures sont prises certes mais elles sont souvent symboliques ou cosmétiques et en aucune façon adéquates par rapport à la gravité de la situation et de l’urgence absolue. Greta Thunberg et le mouvement des jeunes pour le climat a sans aucun doute donné une conscientisation et un élan formidable au sein du grand public. Tout comme Extinction Rebellion. Si les jeunes ont pris les choses en main et nous mettent devant nos responsabilités, nous devons les soutenir et accomplir notre part de travail et de mobilisation.

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Vous évoquez des actions radicales en parlant de XR. La puissance du mouvement pourrait-elle vous dépasser ?
XR orchestre des actions d’éclat qui attirent l’attention du public, comme l’a fait Greenpeace avant eux. C’est une façon de frapper les esprits et aussi de pousser les médias à parler de la crise climatique et de la disparition dramatique de la biodiversité. Ils le font de manière totalement pacifique, non-violente et parviennent à rassembler des gens de tous âges et de toutes les couches de la population. La désobéissance civile non-violente est une arme considérable comme de nombreux mouvements l’ont prouvé tout au long de l’Histoire, que ce soit en Inde avec Gandhi, aux États-Unis lors de la lutte pour les droits civils ou avec les suffragettes pour le droit de vote des femmes. Durant mon arrestation à Londres, j’ai été traitée de façon courtoise et attentive – et les officiers de police ne connaissaient pas mon identité. Ceci est en complète opposition avec ce que j’ai vu à la télévision et ce que je lis dans les journaux à propos de la manifestation à Bruxelles: la réponse policière était totalement hors de proportion envers une manifestation pacifique et ceci est vraiment inadmissible.

Pour ne prendre qu’un exemple, le mouvement des gilets jaunes ne souffrait guère de critiques jusqu’à ce qu’il se radicalise. N’y a-t-il pas un danger de dérive quand un mouvement s’amplifie de la sorte ?
En onze mois d’existence et une présence dans une soixantaine de pays XR n’a commis aucun acte violent et ne s’est pas fait infiltrer par des éléments provocateurs. C’est remarquable! Ils sont extrêmement organisés et disciplinés. A leur crédit également, un des officiers de police m’a raconté qu’au terme de la semaine d’actions en avril dernier, les manifestants avaient intégralement nettoyé les sites qu’ils avaient occupés avant de les évacuer.

Esmeralda de Belgique lors des manifestations dans le quartier de Bank à Londres, en compagnie de la Dr Anjhula Mya Singh Bais, psychologue, féministe et directrice d’Amnesty International. ©DR

Vous nous aviez parlé dans ces pages, dès sa création, de XR. Pourriez-vous revenir sur la genèse du combat ?
Extinction Rebellion bénéficie de l’appui de nombreux scientifiques et fonctionne sans leaders ou hiérarchie. Les grandes lignes directrices sont les suivantes : contraindre les gouvernements à déclarer l’urgence climatique, la réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité en 2025, l’arrêt de la destruction des écosystèmes et la création d’assemblées de citoyens chargées de décider des mesures à prendre pour atteindre ces objectifs et garantir une transition équitable. Il faut rappeler que le mouvement insiste beaucoup sur la justice sociale et géographique car les catastrophes climatiques impactent surtout les pays du sud et les couches de la population les moins favorisées.

Faut-il impérativement désobéir pour faire progresser une cause, a fortiori aussi universelle ?
Je pense en effet que nous en sommes arrives là. Tous les autres moyens ont échoué. Au-delà des engagements et des belles paroles, les actions ne suivent pas ou du moins pas assez rapidement, et pas de manière significative. Il faut changer notre façon de surconsommer et surtout changer de paradigme. Notre modèle économique et politique nous mène tout droit dans le mur tant d’un point de vue social qu’environnemental. Il nous faut un nouveau modèle social, économique et environnemental qui pose la protection des ressources naturelles comme condition préalable à notre prospérité.

Vous concernant, ne risquez-vous pas certains retours en haut lieu ? Votre statut familial ne vous impose pas officiellement un devoir de réserve. Que dire de l’aspect officieux, symbolique des choses?
J’ai la chance d’être libre de mes paroles. Je n’engage que moi.

Sitting d’activistes de XR à Oxford Street, Londres, le 18 octobre 2019, 12e jour de manifestation du mouvement. © Isabel Infantes / AFP
« Dans la famille, beaucoup pensent comme moi mais ils n’ont pas la liberté de le dire », avez-vous notamment déclaré. Avez-vous eu des échos, même indirects de la façon dont votre engagement est perçu au Palais ? On sait par ailleurs que votre neveu, le roi Philippe, est sensible aux questions environnementales. Avez-vous déjà pu évoquer ces questions avec lui ?
Le problème de la crise climatique et de la perte de la biodiversité interpelle tout le monde. Dans ma famille, on a toujours été très sensible aux questions environnementales. En particulier mon père, bien entendu. Le roi Philippe également. Nous avons déjà eu l’occasion d’en discuter.

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Votre grand-mère la reine Élisabeth avait une réputation de rebelle. Son engagement social était indéniable. Vous l’avez évoqué notamment dans votre livre Albert et Élisabeth, cosigné avec l’historien Christophe Vachaudez (éd. Racine). Ou encore dans le documentaire que Nicolas Delvaulx avait réalisé en 2014 avec votre participation. Croyez-vous en ce type de transmission par l’hérédité?
Je suis très fière de ma grand-mère et du fait qu’elle n’a jamais eu peur de prendre position et d’exprimer son opinion à propos des causes qui lui tenaient à cœur, même lorsque ce n’était pas politiquement correct.

Votre père, Léopold III, serait-il fier de vous? Y pensez-vous lors de vos engagements de terrain ?
Je pense que oui. Mon père était un précurseur dans le domaine de l’écologie, passionné de la nature et défenseur des droits et de la culture des peuples autochtones.

Considérez-vous que la désobéissance civile lorsqu’elle devient un devoir doit être prônée. Enseignez-vous ces principes à vos enfants ?
Absolument. Il suffit de rappeler que l’esclavage était légal tout comme l’apartheid ou l’exclusion des femmes du droit de vote. Si les citoyens ne s’étaient pas rebellés, les choses n’auraient pas changé!

Les activistes de XR qui se sont baptisés les « agitateurs âgés » manifestent devant la Banque d’Angleterre le 14 octobre, 8e jour de manif du mouvement social écologiste qui entend, par la désobéissance civile, inciter les gouvernements à agir contre le changement climatique. ©Isabel Infantes/ AFP
Les événements du 10 octobre à Trafalgar Square seront-ils dans la mémoire de votre cellule familiale synonymes d’une forme de feu vert, de libération ?
Comme les membres d’Extinction Rebellion, j’ai considéré que cette arrestation est le prix que je suis prête a payer en tant que citoyenne pour faire pression sur les gouvernements du monde entier afin qu’ils agissent. Maintenant. En urgence. Pour répondre à la plus grande crise à laquelle nous sommes confrontés.

Votre fils Leopoldo tentait de vous joindre lors de votre arrestation qui a duré cinq heures. Sans savoir que vous aviez été appréhendée. Quelle fut sa réaction ensuite ?
Mon fils était à la manifestation de Trafalgar Square mais ne m’a pas trouvée. Il a essayé de me joindre sur mon portable mais je n’avais pas le droit d’utiliser mon téléphone. Arrivée a la station de police, j’ai eu le droit de passer un coup de téléphone et je l’ai appelé. Il était soulagé de m’entendre et même s’il était inquiet il m’a dit qu’il était très fier de sa mère. Il a pu ensuite appeler ma fille et mon mari qui lui se trouvait à l’étranger pour un congrès scientifique.

La princesse Esmeralda et son fils Léopoldo lors de la commémoration annuelle de la mémoire des membres défunts de la famille royale. La cérémonie se déroule en l’église Notre-Dame de Laeken, le 19 février 2019. ©Benoît Doppagne/Belga
Quelles ont été vos premières pensées lorsque vous vous êtes retrouvée derrière les barreaux, dans une cellule dépouillée, privée de votre téléphone et sous surveillance policière cinq heures durant ? Ce moment restera-t-il dans votre mémoire comme un souvenir fondateur, celui d’une nouvelle vie qui commence, avec un arrière-goût sinon de danger, du moins de prise de risque ?
Je dois admettre qu’au moment de prendre la décision consciente d’enfreindre la loi j’ai ressenti une certaine inquiétude. Les officiers de police s’étaient approché de nous, les manifestants assis sur la chaussée à Trafalgar Square, et nous ont informés les uns après les autres que nous étions en infraction et que notre droit de manifester était limité à la partie piétonnière de la place. En conséquence, notre obstruction de la voie publique était une infraction punie par la loi entraînant des poursuites. “Je vous donne trente secondes pour vous décider et vous lever », m’a dit l’officier Alex Doncaster, poliment mais fermement. Ma décision a été prise: je ne bougerais pas. Tout autour de moi la détermination de gens beaucoup moins privilégiés pour lesquels une condamnation représentait peut-être un énorme risque, une vraie catastrophe comme une perte d’emploi, m’a donné courage. Et lorsque les deux officiers de police m’ont emmenée en me tenant chacun par un bras, les gens ont applaudi comme pour chaque arrestation en criant: “We love you! Thank you! You are a legend!” Ce grand élan de solidarité m’a réchauffé le cœur. A partir de cet instant, je n’ai pas eu de doute.

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Quelles sont, plus largement, vos limites en matière d’engagement personnel ?
Je pense que si on est convaincu de la justesse d’une cause, on est prêt a faire tous les sacrifices.

Comment réussir à convaincre les démocraties ? Certains ne manqueront pas d’accoler au mouvement XR une étiquette d’extrême-gauche ou d’extrême-droite.
Il y aura toujours des détracteurs à gauche comme à droite pour critiquer les actions et la philosophie du mouvement. XR se veut apolitique, pour la planète et pour notre survie.

La princesse Esmeralda de Belgique avec Jamie Margolin, jeune activiste du climat aux USA qui a créé le mouvement Zéro Hour et qui vient d’être honorée par la BBC parmi les 100 femmes remarquables de 2019. ©DR

A contrario, ce type de mouvement qui a également nombre d’aspects fédérateurs et englobe toutes les générations peut sembler synonyme de révolte “confortable”, de “manif bobo”. Cet étiquetage est-il encombrant ou de bonne guerre tout simplement ?
Le Premier ministre britannique a qualifié les manifestants de “crusties” un terme de jargon qui veut dire sale, dépenaillé. J’ai rencontré des médecins, des avocats, des étudiants, des écoliers, des instituteurs, des ouvriers, des jeunes et des gens âgés. Cet épithète peu élogieux ne reflète vraiment pas la réalité! Mais rappelez-vous la phrase attribuée à Gandhi: “D’abord ils vous ignorent, ensuite ils vous raillent puis ils vous combattent et enfin vous gagnez.”

Vous avez reçu le soutien de différentes personnalités. Parmi celles-ci, vous nous aviez parlé de Nicolas Hulot qui vous a envoyé un message d’encouragement. Quelle était la teneur de son message ?
J’ai reçu beaucoup de messages de sympathie. Celui de Nicolas Hulot m’a touchée. Il disait: Bravo à vous pour cette arrestation riche de sens.

18 octobre 2019. La comédienne et activiste Jane Fonda est arrêtée devant le Capitole à Washington DC, durant une marche de protestation pour inciter à la lutte contre le changement climatique. ©Olivier Douliery / AFP
Vous avez souligné que Jane Fonda se mobilise pour le climat. On sait aussi que des personnalités comme Hillary Clinton, et tant d’autres, ont nommément soutenu, notamment via leur compte Twitter, les actions des jeunes femmes de Youth For Climate, dont la Belge Anuna De Wever. Cela donne-t-il confiance ?
Jane Fonda a participé à une action de Fire Drill Fridays Protests devant le Capitole a Washington et a été arrêtée pour obstruction de l’entrée d’un bâtiment public. Quel détermination et énergie à 81 ans: chapeau! C’est très important que des personnalités se joignent a des mouvements de citoyens. Pour l’exemple.

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Jusqu’où selon vous peut-on aller pour faire entendre sa voix et faire triompher l’idée d’un monde meilleur ?
Il faut répéter que ce mouvement est avant tout un combat pour notre survie et pour la justice car le changement climatique menace les droits humains de façon dramatique: le droit à la vie, à l’eau, à la nourriture, à la santé et ce sont les pays qui contribuent le moins aux émissions de CO2 qui en subissent le plus les effets.

Avez-vous le sentiment qu’il est moins compliqué de s’exposer et de manifester à l’étranger, dans une mégapole comme Londres en particulier? Vous serait-il possible de revivre de la même façon ce type d’action à Bruxelles notamment?
J’ai manifesté a Londres parce que c’est la ville dans laquelle je réside mais je l’ai fait à New York lors de la grève des jeunes pour le climat le 20 septembre dernier et je le ferai aussi a Bruxelles si cela coïncide avec l’un de mes passages.

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