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Ours polaires : le cri d’alarme d’Isabelle Autissier

Ours polaires le cri d'alarme d'Isabelle Autissier

"[L'ours polaire] est devenu le symbole des effets désastreux du réchauffement climatique." | © Belga Photo / IMAGO

Environnement & Animaux

Paris Match et le WWF vont vous emmener durant plusieurs semaines auprès des maîtres de la nature devenus victimes de la folie des hommes. Isabelle Autissier, marin au long cours et romancière, devenue présidente du WWF, évoque l’ours polaire menacé par le réchauffement climatique, et nous parle de son combat sur tous les continents afin de défendre une planète vivable pour toutes les espèces.

 

D’après un article Paris Match France de Anne-Cécile Beaudoin

Paris Match. Le WWF et Paris Match s’associent pour une série dédiée aux animaux à protéger. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce partenariat ?
Isabelle Autissier. Il s’agit d’un cri d’alarme pour leur survie. Mais c’est aussi une manière de rappeler que les animaux sauvages nous sont indispensables : l’être humain a besoin de leur beauté, de leur diversité. Ils nous font rêver et sont profondément ancrés dans nos cœurs.

Pourtant, on œuvre à les anéantir : selon le rapport du WWF publié le 30 octobre 2018, 60 % des populations d’animaux sauvages ont disparu en quarante ans. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Malheureusement, le prochain rapport du WWF s’annonce encore plus mauvais. Les causes de cette catastrophe sont multiples. Il y a d’abord le changement d’affectation des sols : en Amazonie, par exemple, on brûle la forêt pour planter du soja et nourrir nos vaches. En Asie du Sud-Est, on la remplace par du palmier à huile. Ainsi, on détruit l’habitat de la faune sauvage et on assèche les zones humides essentielles, en particulier pour la biodiversité d’eau douce. Deuxième raison : la surexploitation des espèces sauvages, comme les poissons. Aujourd’hui, 90% de ceux que nous mangeons sont surexploités ou à la limite de l’être. C’est aussi vrai pour les arbres et les plantes dédiées à la médecine. À tout cela il faut ajouter la chasse illégale, les pollutions au plastique et aux intrants de l’agriculture, et le dérèglement climatique. Les grandes mécaniques des écosystèmes ne fonctionnent plus. Les oiseaux, notamment, ne peuvent plus nourrir leurs petits au bon moment, car chenilles et insectes arrivent bien avant les naissances. Les espèces importées qui n’ont pas de prédateurs chez nous et se mettent à proliférer font également des ravages. C’est le cas du frelon asiatique, auquel les abeilles ne survivent pas.

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Lorsqu’on laisse la nature en paix, elle renaît. C’est la seule bonne nouvelle.

Quelles solutions peut-on mettre en œuvre pour enrayer ce déclin ?
D’abord, restaurer des territoires et faire en sorte que les cultures ne désorganisent pas le sol et le lieu. Couper la forêt primaire pour planter de l’eucalyptus destiné à la fabrication du papier n’a pas de sens, le sol ne sera plus productif. Un papier peut avoir huit vies, alors recyclons ! Les biocarburants à base d’huile de palme sont le sommet de la bêtise : on brûle une culture alimentaire dans nos réservoirs, et cela a des conséquences sur des milliers d’hectares d’habitat pour la faune. De la mésange à l’éléphant, les espèces sont la cible de plusieurs attaques en même temps. Polluées, affamées, elles ingèrent des perturbateurs endocriniens, et leur territoire disparaît… La nature est bonne fille, mais il y a des limites ! Lorsqu’on la laisse en paix, elle renaît. C’est la seule bonne nouvelle. Dans la plupart des cas, la restauration écologique fonctionne. Protégez une mangrove, une aire marine, et les poissons reviennent. Plantez des haies, stoppez l’utilisation des pesticides, les oiseaux seront de retour. Mais ce sera beaucoup plus long pour une forêt. Des espèces ont définitivement disparu, la population d’autres a beaucoup diminué, mais elles sont encore présentes. Le bon moment est encore là pour leur venir en aide.

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L’ours polaire a beau être un grand solitaire, il ne déteste pas la compagnie de ses congénères. Qu’il s’amuse ou qu’il somnole, il règne en maître sur le désert immaculé de l’Arctique
L’ours polaire a beau être un grand solitaire, il ne déteste pas la compagnie de ses congénères. Qu’il s’amuse ou qu’il somnole, il règne en maître sur le désert immaculé de l’Arctique. © Richard Barrett / WWF-UK

Et si nous n’y arrivons pas ?
Pollinisation, fourniture d’oxygène par le plancton marin, épuration de l’eau dans les sols : la nature nous rend gratuitement des services essentiels. Si nous devions la remplacer, et donc payer nous-mêmes, cela coûterait une fois et demie la totalité de la richesse produite aujourd’hui dans le monde !

Notre premier dossier est consacré à l’ours polaire. En avez-vous déjà croisé ?
Oui, j’ai eu cette chance durant ces trois dernières années, au Spitzberg et au Groenland. Ce furent des moments exceptionnels. C’est un animal mythique qui m’a impressionnée par sa beauté, sa puissance. En mission, on ne pose jamais le pied à terre s’il est là. Comme tous les prédateurs, il est très curieux et pourrait vouloir s’approcher – juste pour vous “tâter”, si j’ose dire. On l’observe donc depuis l’annexe du bateau. Ainsi, il ne se sent pas agressé, car, pour lui, ce qui vient de la mer n’est pas dangereux. Mais il est capable de développer des stratégies. Si vous êtes à pied et s’il vous aperçoit du haut d’une colline, il va comprendre où vous allez et viendra vous couper la route. Régulièrement, on le voit hagard, errant à la recherche de nourriture sur des confettis de banquise. Il est devenu le symbole des effets désastreux du réchauffement climatique. Son territoire de chasse ne cesse de rétrécir : le Grand Nord se réchauffe deux fois et demie plus vite que la planète, et la surface de la banquise décroît de 13,4 % par décennie ! L’ours blanc tente de s’adapter. Mais il a de plus en plus faim. Début décembre 2019, cinquante-six d’entre eux étaient rassemblés aux abords du village de Tchoukotka, dans l’extrême nord de la Russie, la banquise n’étant pas assez solide pour leur permettre de partir en chasse. Le dernier bon repas qu’ils avaient fait datait sans doute du mois d’avril précédent… Autrefois, les marins faisaient bouillir le cuir de leurs chaussures quand il n’y avait plus rien à bouffer à bord. Les ours vont finir par s’alimenter avec n’importe quoi, et ce ne sera pas assez énergétique. Dans l’Arctique russe, la situation est particulièrement tendue. La région est stratégique pour Moscou, qui y prospecte à la recherche d’hydrocarbures, multiplie les bases militaires et ouvre une nouvelle route maritime entre l’Europe et l’Asie. En mars 2019, des ours polaires erraient près des habitations de Belouchia Gouba [Nouvelle-Zemble], eux aussi en quête de nourriture… Ce n’est pas simple à gérer : les humains ne doivent pas être attaqués, mais on ne va pas tuer des ours simplement parce qu’ils ont faim !

Ni les cirques ni les zoos ne sont des endroits pour les animaux sauvages.

Alors comment faire ?
Au Groenland, à Ittoqqortoormiit, un petit village de la côte est, le WWF a monté, avec les habitants, des patrouilles pour s’assurer qu’à l’heure où les enfants partent à l’école il n’y ait aucun ours à l’horizon. Dans le cas contraire, l’animal est endormi et transporté plus loin. On met aussi des phoques à leur disposition. L’idée, c’est de nourrir les ours et de protéger les hommes.

Une cohabitation est donc possible.
Elle doit l’être. Des pays européens y parviennent avec l’ours brun et le loup. Cela demande des investissements et, surtout, l’envie de se mobiliser.

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Exhibé dans les zoos et les parcs d’attractions, l’ours polaire est aussi malmené en France. Est-ce encore acceptable ?
Non ! Ni les cirques ni les zoos ne sont des endroits pour les animaux sauvages. C’est totalement contraire à leurs impératifs biologiques. La captivité est une aberration, d’autant qu’on a aujourd’hui des films réalisés par de vrais naturalistes qui ont passé des mois auprès de l’animal et rapporté, ainsi, des images sublimes. Quant à l’argument de la conservation, c’est une excuse pour se donner bonne conscience et continuer le business. Certaines espèces sont plus nombreuses en captivité qu’en liberté : on n’a même pas été capable de leur conserver au moins un espace pour assurer leur survie!

Quel électrochoc pourra enfin sortir les États de leur léthargie ? Je n’y crois plus, à l’électrochoc.

La mort de l’ours blanc est-elle inéluctable ?
Selon le programme de l’Onu pour l’environnement, il faudrait réduire les émissions de CO2 de 7,6 % par an jusqu’en 2030. Or, les politiques continuent de tergiverser. Quel électrochoc pourra enfin sortir les États de leur léthargie ? Je n’y crois plus, à l’électrochoc. Le Giec a déjà essayé avec ses rapports scientifiques : il ne s’agit pas de théories fumeuses, chaque information est une bombe. Les politiques sont coincés dans leur système économique, leur confort, et l’idée que les citoyens ne veulent pas changer parce que c’est trop compliqué. Pourtant, ces derniers ont pris conscience du drame, notamment durant les pics de canicule et d’inondation. L’écologie est devenue l’une des premières préoccupations des Français. À nous de porter des exigences pour faire avancer les politiques.

Le monde a changé, mais il semble désormais coupé en deux. D’un côté, les jeunes militants écologistes qui revendiquent la désobéissance civile. De l’autre, les “boomers” et les climatosceptiques. Comment fédérer autour d’une cause qui nous concerne tous ?
Le lien sera familial. Les jeunes sont légitimement angoissés par ce monde dans lequel ils devront vivre. Trier, ne pas surchauffer, privilégier le bio, limiter sa consommation de protéines animales… Pour beaucoup, c’est déjà acté. Ils s’expriment fortement. Désormais, les enfants éduquent les parents. C’est ce qui fera bouger les générations !

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