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De la Syrie à la Norvège : Les graines de notre survie

Le Global Seed Vault au svalbard

Sur une île norvégienne glacée, le Global Seed Vault, où sont protégées des semences du monde entier. | © AFP

Environnement & Animaux

Quelque 110 000 semences menacées par la guerre à Alep ont trouvé refuge sous la glace du Grand Nord, dans le « coffre-fort de l’apocalypse ». Ces variétés constituent un patrimoine inestimable, car elles sont adaptées aux conditions extrêmes que la terre pourrait bientôt connaître. Le destin de l’humanité se joue peut-être dans ces petits sachets par des chercheurs héroïques.

 

D’après un article Paris Match France de Deborah Berthier

Maymouna Ali Sabra rajuste sa combinaison de ski bleu marine. Vaine tentative pour chasser la sensation de froid. Dehors, la chaleur automnale est écrasante, mais, ici, le thermomètre affiche – 18 °C en permanence. La petite chambre froide du Centre international de recherche agricole dans les zones arides (Icarda), installé dans la plaine de la Bekaa, au Liban, doit protéger ses trésors. Aussi minuscules soient-ils. Dans le cas présent, quelques dizaines de millimètres tout au plus, de simples graines, en réalité. D’une valeur pourtant inestimable. Du blé, des pois chiches, des lentilles, des haricots, des trèfles, des petits pois… que l’Icarda tient à conserver à tout prix. Une fois déjà, le centre de recherche a failli les perdre.

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La jeune assistante saisit un à un, de ses doigts engourdis, les sachets d’aluminium figurant sur sa liste. D’ici à quelques jours, les semences contenues dans les pochons gelés s’envoleront à nouveau pour le grand froid, le vrai. Celui qui, l’hiver venu, traverse le Svalbard tout entier, cet archipel norvégien planté plus haut que le cercle polaire.

Dans la plaine de la Bekaa, les graines syriennes ont trouvé refuge dans un centre de recherche. Stockées à – 18 °C, elles sont inventoriées, et certaines expédiées en Norvège. A trois reprises, des échantillons sont revenus pour duplication et distribution aux agriculteurs.
Dans la plaine de la Bekaa, les graines syriennes ont trouvé refuge dans un centre de recherche. Stockées à – 18 °C, elles sont inventoriées, et certaines expédiées en Norvège. A trois reprises, des échantillons sont revenus pour duplication et distribution aux agriculteurs. ©Philippe.Selva

Ces graines en ont avalé, des kilomètres. Il y a cinq ans, c’est de l’autre côté de la frontière, à 10 kilomètres de là, qu’elles étaient conservées. Au-delà des montagnes, en Syrie. Durant trois décennies, chercheurs et agronomes ont amassé, dans la banque de graines d’Alep, des semences venues de toute la planète, et plus particulièrement de cette région du monde que l’on appelle le Croissant fertile, aux confins de la Syrie, d’Israël, de la Palestine, de la Jordanie, du Liban, de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran.

Au total, 157 000 espèces de céréales, de légumineuses, de plantes fourragères et des centaines de milliers d’échantillons ont été collectés. Une biodiversité d’une richesse exceptionnelle. Des semences séculaires de plantes ayant réussi à s’adapter à des siècles d’évolution climatique, certaines ayant développé la capacité de pousser dans des sols très secs, d’autres dans des terres salines, d’autres encore, disparues à l’état naturel, constituent le dernier spécimen de leur espèce. Plus que leur valeur patrimoniale, c’est l’utilité de ces graines pour l’avenir qui les rend si précieuses. Ce sont elles qui, demain, nourriront la planète. Lorsque, changement climatique oblige, celles qui sont aujourd’hui cultivées par les agriculteurs ne réussiront plus à pousser.

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Ces graines, longtemps distribuées aux paysans syriens, ont également permis au pays d’atteindre l’autosuffisance en blé dans les années 1990 et de devenir le grenier du Moyen-Orient. Un âge d’or pour l’Icarda. Jusqu’au début des années 2010, le centre de recherche syrien comptait 450 salariés et une école internationale, attirait des chercheurs du monde entier, cultivait plus de 370 hectares à Tal Hadya, une petite bourgade à une trentaine de kilomètres au sud d’Alep, élevait un troupeau de 300 moutons.

Réfugié au Liban, tout proche, Ali Shehadeh était responsable de la banque de graines syrienne. Il travaille aujourd’hui à quelques kilomètres de la frontière, avec ses confrères libanais.
Réfugié au Liban, tout proche, Ali Shehadeh était responsable de la banque de graines syrienne. Il travaille aujourd’hui à quelques kilomètres de la frontière, avec ses confrères libanais. ©Philippe Selva

« Puis la guerre a éclaté ». La voix d’Ali Shehadeh est détachée, presque monocorde, lorsqu’il raconte. Le chercheur syrien est arrivé au Liban il y a quatre ans. Assis dans son bureau aux néons criards, à Terbol, village libanais non loin de la frontière, il rêve de pouvoir retourner dans son pays. D’y reconstruire la banque de graines sur laquelle il a veillé pendant vingt-cinq ans. D’y prendre sa retraite aussi. Le sexagénaire s’imaginait déjà couler ses vieux jours à Kessab, petite ville côtière proche de la Turquie habitée en majorité par des Arméniens. Tout ceci n’est plus au programme.

« Nous sommes restés en Syrie aussi longtemps que nous l’avons pu. Lorsqu’en 2012 les groupes rebelles ont commencé à faire des descentes dans le centre de Tal Hadya, volé une centaine de véhicules et du matériel et, plus tard, enlevé et détenu pendant deux semaines deux techniciens de laboratoire, le comité de direction a adopté un plan d’urgence. Tous les salariés et chercheurs étrangers ont dû quitter la Syrie », explique le scientifique, sans sembler remarquer que les lumières de son bureau se sont soudain éteintes.

Quelques minutes passent, dans l’obscurité, puis l’un des trois énormes générateurs postés à l’entrée du centre prend le relais, et le courant revient. Au Liban, les coupures d’électricité sont quotidiennes depuis quarante ans. De trois heures journalières à Beyrouth jusqu’à douze et quatorze heures dans cette région du centre-est du pays. Une application, Beirut Electricity Cut Off, permet même de visualiser les plages horaires de black-out en fonction des régions.

Travail méticuleux et laborieux d’identification et de caractérisation des graines. Une erreur d’archivage, et les semences pourraient être inexploitables. Des expériences sont menées dans des plantations afin d’alimenter une immense base de données.
Travail méticuleux et laborieux d’identification et de caractérisation des graines. Une erreur d’archivage, et les semences pourraient être inexploitables. Des expériences sont menées dans des plantations afin d’alimenter une immense base de données. ©Philippe Selva

Les derniers « internationaux » sont partis. Ali Shehadeh, alors responsable de la banque de graines syrienne, est resté. Il est resté en 2013, lorsque milices, rebelles et autres groupes armés ont bloqué les routes permettant de sortir d’Alep. Durant treize mois, impossible de quitter la ville. Il est resté en 2014, lorsqu’une route, reliant Alep à Homs, a été ouverte. À nouveau, il pouvait se rendre à Tal Hadya. Depuis Alep, rouler 300 kilomètres vers le sud à travers le désert jusqu’à Homs, puis repartir vers le nord, sur un autre axe pendant 170 kilomètres jusqu’à Tal Hadya. Soit un trajet de 470 kilomètres au lieu de 30 auparavant. Sans pour autant que la route soit sûre. « Les postes de contrôle étaient nombreux. Régulièrement, il fallait payer un droit de passage par personne et pour les graines ».

En 2015, bombardements et raids aériens sont trop fréquents. Il est donc décidé de quitter la Syrie

Mais Ali Shehadeh est encore resté. En 2015 aussi. Continuant ses allers-retours entre Alep et Tal Hadya, ses missions de collecte de semences, ses déplacements au Liban et ses visites en Turquie, où il avait envoyé ses proches entre-temps. « Un jeudi, je suis rentré chez moi et j’ai dit à ma femme et mes enfants de rassembler leurs affaires, se souvient-il. Je ne leur ai pas demandé leur avis. Habituellement, notre famille s’apparente à une démocratie, mais cette fois-ci j’ai préféré être pragmatique. Je voyageais beaucoup. J’étais souvent absent. Les rebelles étaient à 1 kilomètre de notre maison. Les miens étaient en danger ». Ils sont partis. Lui est resté. Dans un Alep sans électricité, sans gaz, sans fioul. Mais s’enfuir n’était pas une option. « J’avais un travail à terminer, une mission », affirme-t-il : sauver les semences, jusqu’alors pieusement conservées dans la réserve syrienne.

En octobre 2015 toutefois, la direction de l’Icarda dit stop. Plus question de se rendre à Tal Hadya, en pleine zone de conflit. Bombardements et raids aériens sont trop fréquents. Il est donc décidé de quitter la Syrie, de transférer les activités du centre de recherche au Liban et au Maroc, jusqu’alors des sites secondaires de l’institution, et de renoncer, du moins provisoirement, aux locaux de Tal Hadya, à la banque de graines et aux milliers d’échantillons.

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La capitulation de cette antenne aurait pu être synonyme de disparition définitive pour cette inestimable collection. L’Icarda n’aurait d’ailleurs pas été la première à connaître ce sort. En Irak et en Afghanistan, les banques de graines ont aussi été les victimes collatérales de la guerre. Celle des Philippines a, quant à elle, fait les frais du typhon Xangsane en 2006. Mais les semences syriennes ont pu être sauvées.

Par miracle ? Pas vraiment. Dès 2011, lorsque les révoltes ont commencé à éclater en Egypte, puis en Libye, l’Icarda a envoyé des copies de ses semences en lieu sûr, à d’autres banques, et en particulier au Global Seed Vault, la banque mondiale de graines. Un « coffre-fort de l’apocalypse » conçu dans le but d’entreposer des copies de l’ensemble des semences agricoles de la planète, de manière à les protéger des guerres, des catastrophes naturelles, de l’agriculture intensive, du changement climatique.

« Aux États-Unis, ce sont les attentats du 11 Septembre, puis l’ouragan Katrina, en 2005, qui ont changé la donne. Les décideurs politiques se sont rendu compte qu’il n’existait pas d’endroit à l’abri des désastres naturels et humains. Il fallait en bâtir un », déclare Cary Fowler, agronome américain à l’initiative du Global Seed Vault.

Le département des ressources génétiques doit également reproduire et distribuer ces graines aux paysans et aux scientifiques qui en ont l’utilité

C’est au Svalbard, archipel norvégien situé à 1 000 kilomètres du pôle Nord, recouvert à 60 % de glaciers, plongé quatre mois par an dans la nuit et où plus de 2 300 personnes vivent à l’année – à Longyearbyen, ville la plus septentrionale du monde –, que la communauté internationale a décidé de construire cette arche de Noé végétale. Elle abrite aujourd’hui plus de 1 million de variétés venues des quatre coins du monde. Et 70 % de la collection syrienne. En urgence, 27 000 échantillons ont également été envoyés depuis la Syrie directement au Liban et en Turquie. Au total, 98 % des semences conservées à Alep ont ainsi été dupliquées. Seuls 2 % ont été perdus. La vaste majorité de cette collection aurait pu rester entreposée à jamais dans le Grand Nord. En sécurité. Mais les chercheurs de l’Icarda l’entendaient autrement. « Notre rôle n’est pas uniquement de conserver ces semences, souligne Hassan Machlab, le directeur de l’antenne libanaise de l’Icarda, en parcourant du regard les champs s’étalant derrière les locaux de Terbol. Le département des ressources génétiques doit également reproduire et distribuer ces graines aux paysans et aux scientifiques qui en ont l’utilité ». Mais comment remplir cette mission avec des semences certes protégées mais inaccessibles, stockées dans un bâtiment creusé à 120 mètres sous le permafrost ?

Les scientifiques ont donc pris une décision : retourner chercher leurs graines au Svalbard, afin de les rapporter au Liban et au Maroc, de les planter, de les dupliquer à nouveau, et, une fois seulement ces opérations réalisées, de les renvoyer au Svalbard pour qu’elles soient stockées à l’abri des dangers. Un chantier de grande ampleur entamé en 2011 et qui devrait s’achever en 2030. Une collection pareille ne se reproduit pas d’un claquement de doigts.

Une fois, Ali Shehadeh s’est rendu au Svalbard. C’était en 2017. De cet étrange endroit, des souvenirs anecdotiques lui reviennent en mémoire. Celui d’avoir dû retirer ses chaussures dans des lieux incongrus, par exemple. Car, neige oblige, à Longyearbyen, on enlève ses bottes avant d’entrer dans la médiathèque, le musée ou encore l’université… « Imaginez une vingtaine d’hommes vêtus d’un costume-cravate à l’occasion d’une conférence internationale obligés de se mettre en chaussettes », se rappelle-t-il en riant.

Durant tout le processus de duplication, les différentes étapes sont scrupuleusement respectées et documentées

À un  kilomètre environ de la bourgade aux maisons colorées se dresse le Global Seed Vault. Pour y accéder, le port du fusil s’impose. Il est obligatoire dès que l’on quitte la ville, car il n’est pas si rare de croiser un ours. Dans l’immense entrepôt réfrigéré, des milliers de caisses en plastique remplies des pochons d’aluminium sont emmagasinées. Des sachets similaires à ceux que Maymouna Ali Sabra, la jeune assistante de l’Icarda, prépare pour qu’ils refassent le voyage en sens inverse. À trois reprises, des graines ont ainsi été retirées de la banque mondiale (en 2015, 2017 et 2019). Et, par deux fois, elles ont été renvoyées (en 2017 et 2019). En 2021, les collections de légumineuses et de légumes devraient avoir été entièrement dupliquées. Une large partie de ce travail est réalisée au Maroc. Au Liban, la priorité est donnée aux plantes fourragères, la spécialité d’Ali Shehadeh. Nombre d’entre elles sont des espèces sauvages apparentées. Plus précieuses en termes de biodiversité, ces graines non domestiquées sont aussi moins prévisibles, plus longues et plus complexes à cultiver.

Durant tout le processus de duplication, les différentes étapes sont scrupuleusement respectées et documentées. « Docteur Ali » y veille : de la caractérisation des graines (leur nom exact, leur origine, etc.) à leur reproduction en passant par leur stockage ou encore les résultats d’expériences menées par d’autres chercheurs sur ces variétés, tout est religieusement enregistré dans une gigantesque base de données. Sujet sur lequel Ali Shehadeh est intarissable. Le scientifique a contribué à améliorer le système de gestion. Régulièrement, il tient à souligner que « la moindre erreur de référencement peut mettre en péril la préservation du trésor que constitue cette collection ». Il y va de la sauvegarde du patrimoine agricole et de notre survie même.

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