Paris Match Belgique

Princesse Esmeralda : « Peuples et environnement sont sacrifiés sur l’autel de la croissance. Reagissons ! »

Entre janvier et septembre de cette année, la déforestation a atteint 1,8 million d’hectares, avec plus de 76 000 foyers d’incendie. | © NOTIMEX

Environnement & Animaux

Même touché par le Covid le chef Raoni lance l’alerte pour l’Amazonie. Il est la figure emblématique de la lutte des peuples indigènes de l’Amazonie. A près de 90 ans, Raoni, le cacique rendu célèbre par le chanteur Sting dans les années 1980, reçu par les chefs d’Etat et nommé pour le prix Nobel de la Paix, vacille mais ne tombe pas.

Touché par le Covid mais guéri, le chef lance un nouvel appel au monde : l’Amazonie est en feu, menaçant la vie et les ressources des communautés locales décimées par la pandémie, ainsi que la biodiversité exceptionnelle de la plus grande forêt du monde et son rôle de régulateur du climat.

« Nous sommes en état d’urgence. Protégez-nous et protégez-vous ! »… Le plus célèbre des chefs indigènes de l’Amazonie lance à nouveau l’alerte. Il y a quelques semaines, Raoni a dénoncé les « mensonges » du président brésilien, qui affirmait à la tribune des Nations unies que les incendies ravageant la forêt amazonienne étaient le fait des fermiers indigènes et de leur traditionnels brûlis itinérants. « Ce sont les bûcherons et les mineurs qui mettent le feu à la planète ! » a-t-il réfuté.

Brésil, 25 juillet 2020. Le chef Raoni quitte l’hôpital Dois Pinheiros après avoir été traité pour des ulcères et une infection intestinale. Il sera réhospitalisé le 1er septembre après avoir contracté le Covid-19. AFP PHOTO / HOSPITAL DOIS PINHEIROS / DIEGO OLIVEIRA

A présent, il nous exhorte à saisir l’ampleur de la crise existentielle de la plus grande forêt tropicale du monde et de ses habitants, mais aussi l’urgence écologique mondiale. Après les incendies catastrophiques de 2019, l’Amazonie brûle à nouveau. Entre janvier et septembre de cette année, la déforestation a atteint 1,8 million d’hectares, avec plus de 76 000 foyers. Plus au sud, au Pantanal, 18 000 foyers embrasent cette immense plaine de zone humide à la riche biodiversité. En Californie, 20 000 km2 ont été dévastés par des feux d’une ampleur historique, de même qu’en Sibérie, où 3 millions d’hectares brûlés menaçent d’accélérer la fonte des glaces de l’Arctique, donnant raison au cri d’alarme de Greta Thunberg : « Notre maison est en feu. »

Raoni, l’emblématique chef autochtone, est las, désabusé. A près de 90 ans, il se désespère que son message adressé au monde depuis plus de quarante ans n’ait pas donné lieu à des actions radicales pour mettre un frein au déréglement climatique et arrêter la destruction des écosystèmes. Dès 1977, il mettait en garde contre la déforestation en Amazonie dans un documentaire sélectionné aux Oscars et soutenu par Marlon Brando.

En 1989, grâce au chanteur Sting qui organisa sa tournée en Europe, l’homme au labret – disque de bois ornant sa lèvre inférieure – était devenu une star internationale, hôte de nombreux chefs d’Etat. C’est alors que je l’ai rencontré pour la première fois. Son objectif : unifier les terres indigènes déjà démarquées de la région du Xingu. A la suite du sommet G7 de Houston en 1990, grâce en outre au président Mitterrand et au chancelier Kohl, est créé un partenariat, le PPG-7, entre le gouvernement et la société civile du Brésil et la communauté internationale, pour protéger les forêts tropicales du pays et démarquer les terres indigènes.

Ce programme est lancé au Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Il s’arrêtera en 2008 avec 107 millions d’hectares de terres démarquées : un beau succès pour ce projet international environnemental à l’opposé des principes nationalistes de l’actuel gouvernement. Depuis, Raoni n’a cessé de parcourir inlassablement le monde. Il a entrepris plus d’une dizaine de tours en Europe mais a aussi visité le Japon et le Canada, recueilliant fonds et appuis pour la protection de la forêt amazonienne et des communautés indigènes.

Lire aussi >La princesse Esmeralda à la conquête du Kilimandjaro

L’avénement de Jair Bolsonaro dessine un virage abrupt

Raoni confesse qu’il a toujours eu des désaccords avec les différents chefs d’Etat de son pays, mais jamais de manière aussi dramatique qu’avec ce président d’extrême droite qui, selon lui, « méprise les autochtones » et « profite du Covid-19 pour en finir avec eux ». La pandémie s’est en effet répandue au cœur de l’Amazonie et fait des ravages en raison de la vulnérabilité des communautés face aux virus et à leur éloignement des services de santé.

L’histoire se répète : au XVIe siècle, l’arrivée des colonisateurs et, avec eux, des maladies comme la variole avait décimé les communautés des Amérindiens aux Etats-Unis comme en Amérique latine. Manaus, la capitale de l’Amazonie, enregistre quant à elle 2 462 décès dûs au Covid-19. S’il s’agissait d’un pays, cela représenterait le deuxième taux de mortalité le plus élevé au monde, avec 100,7 décès pour 100 000 habitants. Une étude scientifique réalisée par des chercheurs brésiliens et américains vient d’ailleurs de révéler que 66 % des habitants auraient contracté le virus et bénéficieraient actuellement d’immunité.

Mais pour combien de temps ? Dans les villages, des milliers d’autochtones ont été atteints par la maladie et des centaines ont succombé, souvent contaminés par les bûcherons et mineurs illégaux profitant de l’épidémie pour occuper les territoires indigènes, la police environnementale brésilienne ayant dû réduire le nombre de ses patrouilles. Raoni lui-même a été victime du virus et hospitalisé plusieurs jours. Fort heureusement, il a récupéré des forces et regagné sa communauté.

A l’instar de Sonia Guajajara, présidente de l’Articulation des peuples indigènes, le cacique redoute un véritable génocide. La seule façon de protéger les Indigènes, selon la Funai – la Fondation nationale de l’Indien, un organisme gouvernemental chargé des politiques relatives aux peuples autochtones – est de les maintenir isolés dans leurs villages où ils vivent souvent en collectivité, dormant à plusieurs sous le même toit, sans confinement possible, et de proscrire la venue des accapareurs de terre, tels qu’orpailleurs, mineurs et bûcherons.

 

© Georges BARTOL/MAXPPP

Des mesures publicitaires

Condamné en août par la Cour suprême pour sa politique sanitaire, le gouvernement a pris des dispositions pour venir en aide aux indigènes et interdire, provisoirement, les activités d’extraction et de bûcheronnage. Des mesures publicitaires, selon les ONG environnementales, car la déforestation se poursuit. Le président brésilien, qui a placé la démarcation des terres indigènes sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, n’a jamais caché son soutien au puissant secteur de l’agrobusiness qui, selon son parti, est le pilier de l’économie brésilienne, et qui rêve de ronger un peu plus la forêt amazonienne.

Le célèbre groupe de pression ultraconservateur « BBB » (Bœuf, Bible et balles), qui représente les propriétaires terriens, les éleveurs de bétail, les pasteurs évangélistes (cette forme du protestantisme est pratiquée aujourd’hui par un tiers des Brésiliens) et les militaires ayant porté Jair Bolsonaro au pouvoir, demeure son plus fervent soutien. Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture brésilien, les plantations de soja se sont étendues de 59 % au cours des dix dernières années et constituent près de la moitié de la production agricole du pays, dont 30 % dans l’Etat du Mato Grosso, en Amazonie.

La culture de la canne à sucre a augmenté de 60 % sur la même période. Avec plus de 200 millions de têtes de bétail et la place de second producteur mondial de viande bovine, le Brésil a réalisé une croissance de production exponentielle, convertissant en pâturages des terres souvent prélevées sur la forêt amazonienne. Le WWF prédit qu’au rythme actuel, 40 % de celle-ci aura disparu d’ici 2030. Qui plus est, les scientifiques estiment que l’Amazonie est actuellement très proche du point de basculement. Peut-être dix ans, tout au plus. Ne produisant plus suffisamment de précipitations par évaporation, elle se transformerait en savane, entraînant des effets dévastateurs sur la biodiversité et les populations locales dépendantes de ses ressources, mais aussi sur le climat mondial, car elle ne remplirait plus son rôle de capture du carbone.

Deux cents millions de tonnes de CO2 supplémentaires seraient ainsi rejetées dans l’atmosphère. Le climatologue brésilien Carlos Nobre est très pessimiste : « Ce n’est pas un point de vue théorique », affirme-t-il. « La forêt est déjà en train de perdre sa capacité à recycler l’eau. » Et le savant remarque que bien avant d’avoir entrepris cette étude sur la régulation du cycle de l’eau et de « l’évapotranspiration », des caciques indigènes lui avaient fait part de leurs observations des nuages et des pluies et de leur crainte de l’asséchement de la forêt. « Pourquoi n’écoutez-vous pas notre message ? » se désole Raoni.

Lire aussi >Vous ne vous ferez plus avoir par de fausses promesses environnementales grâce à l’UE

 

Raoni photographié par le roi Léopold III. Dès 1977, le chef a mis en garde contre la déforestation en Amazonie dans un documentaire sélectionné aux Oscars et soutenu par Marlon Brando. ©DR

Raoni parle d’écocide

A la crainte du génocide des quelques centaines de tribus que « le gouvernement a abandonnées » ou, selon d’autres voix, « sacrifiées sur l’autel de la croissance », le vieux chef ajoute celle de l’écocide. L’Amazonie est un sanctuaire qui héberge un quart des espèces mondiales : 40 000 plantes, 2 500 poissons, 1 500 oiseaux, 500 mammifères, 550 reptiles et 2,5 millions d’insectes dont des espèces endémiques telles que le dauphin rose, le pirarucu (un poisson qui peut peser jusqu’à plus de 400 kg) ou encore le jaguar.

Les autochtones ont identifié quelques 2 000 à 3 000 plantes médicinales. Un quart des principes actifs de l’industrie pharmaceutique utilisés aujourd’hui par la médecine moderne ont été extraits des forêts tropicales. Et il reste tant à découvrir. Alors, qu’en est-il de la responsabilité européenne, et plus spécialement de la Belgique, dans la destruction de l’Amazonie ? Elle est considérable. « L’Europe jette de l’huile sur les flammes », déclare Greenpeace, qui indique que l’Union eropéenne serait responsable de 10 % de la déforestation dans le monde en important bœuf, soja et huile de palme.

Plus de 30 millions de tonnes de soja destiné entre autres à nourrir poulets, cochons et vaches européennes sont importés chaque année. En outre, des entreprises européennes continuent de s’approvisionner auprès de compagnies brésiliennes pourtant condamnées pour déforestation illégale, selon un rapport de l’ONG Amazon Watch. Plusieurs banques européennes investissent massivement dans le trading des matières premières.

Quant à la responsabilité belge, selon le WWF Belgique, elle est claire. Une surface agricole de 10,4 millions d’hectares (plus de trois fois la superficie de la Belgique) est nécessaire pour satisfaire notre demande en bois, soja, cacao, bœuf et cuir, huile de palme, café et caoutchouc. Or, 40 % de cette surface se situe dans des pays où les forêts tropicales disparaissent à grande vitesse. Certains de nos meubles, vêtements et denrées alimentaires sont ainsi cause de destruction des forêts et, par conséquent, de la perte de biodiversité et de la violation des droits humains des communautés indigènes.

Tout ceci au seuil de la ratification du controversé accord Mercosur, que certains ont qualifié d’échange « bœufs contre voitures », puisque 91 % des droits de douane seront supprimés sur les produits en provenance d’Europe vers le Mercosur (le principal bénéficiaire étant le secteur automobile) et que l’UE supprimera 92 % des taxes sur les produits sud-américains (en particulier la viande bovine). Les fermiers européens sont très inquiets de la concurrence déloyale de produits issus d’une agriculture industrielle et intensive usant des antibiotiques, et les ONG environnementales dénoncent un traité incompatible avec l’Accord de Paris sur le climat. Plusieurs pays se montrent réticents à la ratification et Angela Merkel – alors que l’Allemagne y était jusqu’ici le pays européen le plus favorable – a récemment parlé de fortes inquiétudes concernant la déforestation.

Lire aussi > Marion Cotillard en voyage en Antarctique pour la protection des océans

La princesse Esmeralda avec, de gauche à droite, Anuna De Wever, Greta Thunberg, Kyra Gantois et Adélaïde Charlier. ©DR

« L’Amazonie concerne le monde entier »

« L’Amazonie concerne le monde entier », a-t-elle déclaré au lendemain de sa rencontre avec les jeunes activistes du climat, la Suédoise Greta Thunberg, l’Allemande Luisa Neubauer et les Belges Anuna De Wever et Adelaïde Charlier. « Si un système doit s’effonder, c’est l’économie basée sur l’exploitation violente de la terre et des peuples », déclare Daiara Tukano, artiste et militante indigène.

A l’heure où notre modèle d’extraction et de surconsommation semble nous mener droit au précipice, n’est-il pas l’heure d’écouter la voix et les leçons de vie des peuples autochtones, vivant depuis des millénaires en harmonie avec la Nature, les exhortations de Raoni ou le poignant message de Nemonte Nenquimo, présidente de l’organisation Waorani et l’une des 100 personnes les plus influentes, selon le magazine américaine Time ? « Vous nous avez imposé votre civilisation et regardez où nous en sommes : pandémie globale, crise climatique, extinction des espèces et, ce qui conduit à tout cela, appauvrissement spirituel généralisé. Pendant toutes ces années de pillage, de pillage et encore de pillage de nos terres, vous n’avez eu ni le courage, ni la curiosité, ni le respect de tenter de nous connaître, pour comprendre comment nous voyons, nous pensons, nous sentons et ce que nous savons de la vie sur cette Terre. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est le fruit de milliers et de milliers d’années d’amour de cette forêt et de ces lieux. D’amour au sens le plus profond, comme une vénération. »

 

La Princesse Esmeralda, fille de Leopold III, et le chef Raoni. ©DR

 

 

CIM Internet